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Féminicides : la colère des Mexicaines

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Manifestante féministe à Mexico devant une palissade où sont écrits les noms des victimes de féminicides
Manifestante féministe à Mexico devant une palissade où sont écrits les noms des victimes de féminicides
- Mahé Elipe

Le monde dans le viseur. Le 8 mars marque chaque année la Journée internationale des droits des femmes. S’il est bien un pays où ces droits ne sont pas respectés, c’est le Mexique, qui enregistre un nombre record de féminicides. C’est l’histoire que nous raconte un cliché pris à Mexico par la jeune photoreporter Mahé Elipe.

Nous sommes à Mexico, tout près du Zócalo, la place principale de la capitale mexicaine. Des femmes vêtues de noir s’en prennent à des palissades qui entourent le Palais national, où siège le gouvernement mexicain. Ces palissades ont été montées pour protéger le bâtiment en prévision de la manifestation prévue ce 8 mars 2021, ce qui a été ressenti comme une provocation par les féministes.

Mahé Elipe, jeune photoreporter free lance, capte ce moment de colère dans son objectif. Elle suit depuis un an ce mouvement baptisé "El Bloque Negro".

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C’est un mouvement féministe radical qui a pris de l’ampleur. Ces femmes, qui sont des victimes 'prennent les armes'. C'est vraiment une lutte. On est dans un pays qui ne protège pas les femmes. Plus de dix femmes sont tuées chaque jour et aucune justice n’est faite. Toutes les féministes sont également très en colère contre la candidature en tant que gouverneur de l’État de Guerrero de Felix Salgado Macedonio, qui est accusé de cinq agressions sexuelles. Le président Obrador considère qu’il n’y aucun problème. Il n’a pas voulu revenir sur sa décision.

Quand on regarde de plus près la photo, prise au grand angle, cette femme porte un masque sur lequel est écrit "Ni una más", repris comme un slogan dans toute l'Amérique latine. 

« Ni una mas » signifie « pas une de plus ». « C'est la phrase emblématique contre les féminicides », explique Mahé Elipe.
« Ni una mas » signifie « pas une de plus ». « C'est la phrase emblématique contre les féminicides », explique Mahé Elipe.
- Mahé Elipe

Cela veut dire : pas une de plus. C'est la phrase emblématique contre les féminicides. Cette femme me prend à témoin. Elle hurle sa rage, son désespoir.

Dans son dos, un drapeau violet très symbolique, car il représente la lutte des féministes avec pour emblème un poing dessiné à l’intérieur du symbole féminin.

Répression violente

En arrière-plan, on aperçoit deux femmes qui s’en prennent à la palissade à coup de marteau et de barre de fer. Sur les barricades dressées par les autorités, on peut voir une liste de noms et prénoms écrite à la main : 

La veille, le 7 mars, toutes les familles des victimes de féminicides (967 en 2020) sont venues écrire leurs noms, déposer des gerbes de fleurs, allumer des bougies. C’était très fort comme moment.

Le jour de la manifestation, qui a rassemblé plus de 20 000 femmes, selon des chiffres officiels, les policiers mexicains vont intervenir brutalement pour déloger les manifestantes. Des heurts vont durer jusqu’à la tombée de la nuit. Plusieurs manifestantes seront interpellées.  

Sur les barricades dressées par les autorités, la liste des victimes de féminicides, écrite à la main.
Sur les barricades dressées par les autorités, la liste des victimes de féminicides, écrite à la main.
- Mahé Elipe

"La majorité des femmes qui manifestent est cagoulée pour éviter de se faire repérer, car après, elles peuvent avoir des soucis avec les policiers. Une poignée d’entre elles sont d’ailleurs sous le coup d’une inculpation. Encore une fois, c'est une lutte."

En tant que photographe, la difficulté pour moi est de protéger les femmes quand je les prends en photo. J’ai eu un doute avant de publier la photo de cette manifestante. Je voulais être sûre qu’on ne la reconnaisse pas.

De la colère à l'activisme

Face à l'incurie des autorités, cet activisme féministe se fait de plus en plus dur : les militantes du Bloque Negro n’hésitent pas à utiliser des cocktails molotov contre des bâtiments officiels, mais jamais contre des individus. Pour Mahé Elipe, ce mouvement représente un fait de société important dont elle veut témoigner à travers ses photos.

"Cela fait deux ans et demi que je travaille sur un projet au long cours sur les féminicides. Forcément, le côté activiste est venu comme une évidence. C’est un sujet qui me tient à cœur."

J'ai grandi en France avec les valeurs féministes des années 1960. Mais je crois que c'est l'Amérique latine, et le Mexique en particulier, qui m'a vraiment appris ce que c'était que le féminisme. Je vois des gamines de 18 ans comme des femmes de 60 ans qui ont toutes des histoires plus fortes les unes que les autres.

En arrière-plan, deux femmes en colère s’en prennent à la palissade à coup de marteau et de barre de fer.
En arrière-plan, deux femmes en colère s’en prennent à la palissade à coup de marteau et de barre de fer.
- Mahé Elipe

Depuis le début de son mandat, le président mexicain Obrador minimise le fléau des féminicides alors que son pays est l’un de ceux qui est le plus touché par la violence à l’encontre des femmes. Selon les chiffres officiels, 6 Mexicaines sur 10, de plus de 15 ans, ont déjà subi des agressions physiques ou sexuelles. Dans la plupart des cas, la justice rechigne à poursuivre les responsables. Sous couvert d’austérité, le président Obrador a réduit les subventions de plusieurs programmes consacrés à la lutte contre les violences faites aux femmes et affirme régulièrement que les collectifs féministes sont infiltrés. Le lendemain du 8 mars, il a qualifié les manifestantes d’extrémistes nazies…  

Pour retrouver les photos de Mahé Elipe sur Instagram ou Twitter : @_mahelipe_