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Féminisation des noms : petite révolution à l’Académie française

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Il n'existe "aucun obstacle de principe" à la féminisation des noms de métiers et de professions, selon les académiciens qui ont approuvé à "une large majorité" un rapport en ce sens.
Il n'existe "aucun obstacle de principe" à la féminisation des noms de métiers et de professions, selon les académiciens qui ont approuvé à "une large majorité" un rapport en ce sens.
© AFP - Ludovic Marin

Procureure, informaticienne, auteure ou autrice, l'Académie française a adopté jeudi à "une large majorité" un rapport sur la féminisation des noms de métiers soulignant qu'il n'existait "aucun obstacle de principe". Et pas question de liste exhaustive de ces nouveaux noms féminins.

Il a fallu attendre 2019 pour que l'Académie française déclare ce jeudi dans un rapport sur la féminisation des noms de métiers (à lire au bas de cet article) : "En ce début de XXIe siècle, tous les pays du monde, et en particulier la France et les autres pays entièrement ou en partie de langue française, connaissent une évolution rapide et générale de la place qu’occupent les femmes dans la société, de la carrière professionnelle qui s’ouvre à elles, des métiers et des fonctions auxquels elles accèdent sans que l’appellation correspondant à leur activité et à leur rôle réponde pleinement à cette situation nouvelle." 

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C'est donc pour s'adapter à son époque que la "gardienne" de notre langue a adopté, à deux voix près contre, ce texte sur la féminisation des noms à laquelle elle ne voit désormais "aucun obstacle de principe". Cela marque un revirement pour l'institution qui, depuis sa création, s'est toujours opposée à une telle mesure. La linguiste Éliane Viennot précise avant tout que la Cour de cassation avait demandé à l'Académie au printemps 2017 "qu'elle cesse de promouvoir des formes contraires aux circulaires émises depuis une trentaine d'années par le pouvoir". Et d'ajouter que :

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Dès les années 1650-70, on a les premières condamnations de termes qui étaient utilisés par tout le monde. Des professions, des activités, des fonctions. Quand les femmes arrivent à l'université, tous les métiers devront être au masculin. C'est un souci constant de l'Académie de renforcer les pouvoirs du masculin dans la langue. Avec l'idée qu'il y a des métiers faits pour les hommes, il y a des pouvoirs des hommes auxquels les femmes ne peuvent pas accéder.

"On sent très bien dans ce que les grammairiens ont publié au fil du temps que la langue française ne portait pas assez, selon eux, la domination masculine"

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Des mots pourtant d'usage courant auparavant

Les mots, pendant longtemps décriés par les académiciens, sont pourtant des termes qui existaient autrefois et qui étaient d'usage courant, explique Éliane Viennot. Ainsi, "autrice" et "écrivaine" sont des mots qui "ont été utilisés pendant des siècles par nos ancêtres". On trouve par exemple au Moyen Âge "inventeure", "chirurgienne", "commandante" – ou, plus souvent, des substantifs féminisés par l’intermédiaire du suffixe "-esse", comme dans "venderesse", "mairesse", "chanteresse" ou "devineresse" précise l'Académie dans son rapport. Et de rappeler que le terme "peintresse", employé dès le XIIIe siècle au sens d’"épouse d’un peintre", et qui désigne du XVIe au XVIIIe siècle une femme qui s’adonne à la peinture (avec une éclipse au XVIIe siècle, où l’on disait plutôt : "la peintre"), n’est plus usité au XIXe siècle.

La décision de ce jeudi devrait permettre le retour de ces mots. L'autrice de "L'Académie contre la langue française, le dossier féminisation", estime que l'on va pouvoir "revenir aux usages normaux de notre langue. Quand on a l'impression qu'il manque un mot, il suffit s'aller piocher dans notre langue", ajoute Éliane Viennot. 

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Pas de liste exhaustive de ces nouveaux noms féminins mais un renvoi à l'usage

Autre petite révolution dans ce rapport de l'Académie. Elle estime que les mots en "- eure" comme "professeure" qui ont nourri les débats sur la féminisation des noms ces dernières années, "ne constituent pas une menace pour la structure de la langue ni un enjeu véritable du point de vue de l’euphonie, à condition toutefois que le 'e' muet final ne soit pas prononcé".

En revanche, l'Académie précise qu'elle n'établira pas de liste exhaustive de ces nouveaux noms féminins, estimant la tâche "insurmontable". Pour juger de la forme à employer entre "auteure" et "autrice", elle renvoie tout simplement à l'usage. Tout comme face à "la véritable difficulté" du mot chef. Après (la) "chef", "chèfe", "chève" (comme "brève"), "cheffesse" (ancien), "cheftaine", le mot "cheffe" l'emporte car il "semble avoir aujourd’hui, dans une certaine mesure, la faveur de l’usage."

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"La France était isolée au sein de la francophonie"

Linguiste et professeur à l'université Paris VII, Bernard Cerquiglini a longuement réagi aussi sur notre antenne à cette décision. Interrogé par Guillaume Farriol dans notre journal de 22h, il a commenté ce "changement symbolique" qui "ne change rien dans les faits" car "l'instance de normalisation, de prescription, a enfin, enfin rejoint l'usage". Pour "certains qui féminisaient dans une certaine inquiétude", cette décision révèle que "oui, c'est normal de féminiser comme on l'a fait depuis longtemps au Québec, en Belgique, en Suisse, malgré une opposition farouche, très décidée, de l'Académie pendant plus de trente ans.

"La France était très en retard et isolée au sein de la francophonie. Ce phénomène, j'insiste, est francophone. Il montre la vitalité, le dynamisme de la langue." Bernard Cerquiglini

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Au Québec, la féminisation date à peu près de la Révolution tranquille, de la fin des années 70, et le mouvement s'est propagé. Et quand en France, en 1984, on a fait une première tentative timide de féminiser, l'Académie française s'est violemment opposée. Elle a obligé à maintenir un masculin. Les raisons sont nombreuses. Il y a eu une certaine misogynie de la part des ténors de l'époque, comme Michel Druon, mais j'y verrais plutôt une crise d'identité. L'Académie s'est rendue compte que le français était mondial. Ce devrait être une joie pour elle. Cela a été aussi un peu un chagrin car elle ne pouvait plus régenter cette langue mondiale et qui lui échappait.

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