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Femmes djihadistes : le basculement dans l’hyper-violence

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De plus en plus nombreuses à rejoindre les rangs de l’organisation Etat islamique en Irak et en Syrie, les femmes s’y distinguent par une grande détermination et une véritable cruauté. Généralement non combattantes, elles sont toutefois investies d’un rôle essentiel : comme génitrices et éducatrices, elles établissent le modèle de société du califat autoproclamé. Mais elles ne sont pas qu’épouses et mères : leur mission éducative s’étend également à une certaine forme de « rééducation » des femmes adultes, via les bataillons El-Khansa, brigades de contrôle de la « bonne conduite » des femmes syriennes, instaurées à Raqqa au début de l’année 2014. Enquête de Laetitia Saavedra, de la Direction des enquêtes et de l’Investigation de Radio France.

Femmes en armes pour Daech
Femmes en armes pour Daech

Les bataillons El-Khansa ont été créés après que des hommes de l'ASL, l’armée syrienne libre, opposants à l’État islamique, eurent commis des attentats dissimulés sous des burqas. Il s'agissait alors d'opérer des contrôles d'identité sur les femmes, seule une femme étant autorisée par la charia à se livrer à une palpation sur une autre femme.Depuis, les femmes membres de ces brigades sont chargées de la stricte application de la charia et pratiquent, en répression des contrevenantes, torture et fouet. Elles sont haïes par la population locale.Très rares sont encore les témoignages directs concernant ces actes. Car très rares sont les femmes qui sont revenues de Syrie après avoir vécu l’expérience du djihad.

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Le récit très rare d'une survivante
L’une d’entre elles a accepté de témoigner. Elle souhaite conserver son identité secrète afin de protéger la vie qu’elle s’est reconstruite en France et se fait appeler Sophie Kasiki. C’est sous ce pseudonyme qu’elle signe son livre "Dans la nuit de Daech" publié par Robert Laffont. D’origine congolaise, Sophie exerçait son métier d’éducatrice en région parisienne. Convertie à l'islam, et incitée à rejoindre un trio de jeunes gens qu’elle avait connus par son travail, Sophie est partie de France l'an dernier en compagnie de son fils de 4 ans pour – pensait-elle - se mettre au service des populations syriennes en travaillant dans un hôpital de Raqqa, devenue la capitale de l'Etat islamique. Après 2 mois d'enfer elle est parvenue à s'enfuir...

Sophie Kasiki fin 2015
Sophie Kasiki fin 2015
© Radio France - Laetitia Saavedra

Mais avant de réussir à partir elle a été enfermée pendant 24 heures dans une maison de femmes de l’État islamique à Raqqa. Ces maisons de femmes, appelées des « maqqars » sont un point de passage obligé par lequel transitent toutes les étrangères djihadistes qui arrivent.

Elles ne peuvent en sortir qu'à une condition : être mariées...

Ce qu'elle y a vu l'a considérablement choquée : des mères djihadistes enseignant la barbarie à leurs enfants dès le plus jeune âge :

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Il s’agit d’une espèce de crèche réservée aux femmes seules, avec ou sans enfants. Les fenêtres sont grillagées, toutes les portes sont fermées, les clés sont conservées par une sorte de matrone armée. Je suppose qu’elle était française car elle parlait un français impeccable. Il y a une salle télé qui diffuse des vidéos de propagande. On y voyait défiler les images des égorgements, et toutes les horreurs que commet l’État islamique. De la sorte les enfants qui sont là s’habituent à voir des gens se faire couper la tête, et à ne pas réagir, à côté de leurs mères ou d’autres femmes qui applaudissent ou rient. Les petits que j’ai vus – de 2 à 6 ans et plus – semblaient coutumiers de cette violence. Et eux-mêmes se comportaient comme des petits sauvageons.

Donia Bouzar
Donia Bouzar
© Radio France

Il existe de multiples preuves de cette ultra-violence promue par l'Etat islamique. Notamment les SMS et photos retrouvés dans le téléphone portable de l’une des jeunes filles revenues de Syrie.

Ce sont ces documents que s’est procurés Dounia Bouzar, la co-fondatrice du CPDSI - Centre de Prévention Contre les Dérives Sectaires liées à l'Islam.

On y découvre des scènes d’horreur, des mises en scène macabres dont la sauvagerie n’a rien à envier à celle des hommes…

« Comme les hommes, elles s’échangent des photos où elles tiennent à bout de bras des têtes coupées, d’autres où elles apprennent à des enfants de un an à jouer au football avec des têtes coupées. Et ce sont des gamines qui l’année dernière étaient encore au lycée en 1ère ES dans des campagnes françaises !... »

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21 sec

Une jeune réfugiée politique raconte

Haya Al Ali en 2015
Haya Al Ali en 2015
© Radio France - Laetitia Saavedra

L'ultime exemple de cette barbarie d’un autre âge est relaté par une étudiante de Raqqa. Haya Al Ali est une jeune syrienne originaire de Raqqa. Étudiante, elle a été une opposante tant au régime de Bachar El Assad qu’à l’autorité imposée par Daech lorsque les djihadistes ont fait de cette ville la capitale de l’Etat islamique. Elle a 27 ans, a fui la Syrie depuis un an et demi et elle bénéficie aujourd’hui du statut de réfugiée politique en France.Dans un cybercafé de Raqqa, elle a rencontré une Bordelaise convertie. Cette femme venue d’Aquitaine lui a expliqué jusqu’où elle était prête à aller…

Elle m’apprend qu’elle vient de France, de Bordeaux, où elle s’était mariée et avait une fille d’environ douze ans. Puis, voici deux ans, elle est tombée amoureuse d’un djihadiste libyen, avec lequel elle a eu un petit garçon. Elle s’est enfuie avec ses deux enfants en Syrie pour suivre cet homme. Elle m’a confiée qu’elle voulait au plus tôt marier sa fille afin de pouvoir se faire exploser contre l’Armée Syrienne Libre ou contre l’armée de Bachar El Assad.

Hayat Boumeddiene en 2010, alors compagne d'Amedy Coulibaly, dans une forêt du Cantal arbalète à la main
Hayat Boumeddiene en 2010, alors compagne d'Amedy Coulibaly, dans une forêt du Cantal arbalète à la main

Comment expliquer un tel extrêmisme ?
Cet engagement jusqu’au-boutiste, cette violence qui peut nous paraître inouïe, sont le résultat d’un processus long qui aboutit au basculement. Selon Serge Hefez, cela repose avant tout sur un processus de déshumanisation de l’ennemi . Le psychiatre et psychanalyste a ouvert à la Pitié-Salpêtrière une consultation pour les familles de personnes radicalisées :

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« Les personnes auxquelles elles s’attaquent n’ont plus à leurs yeux le statut d’être humain. Ce sont des mécréants, des apostats, quasiment des animaux, des bêtes immondes qu’il s’agit de détruire. Cette déshumanisation est extrêmement importante pour comprendre le niveau de violence des actes que commettent ces femmes »Et le médecin de rappeler d’autres exemples historiques où des femmes ont, en masse, adhéré à un discours exterminateur. Ainsi au Rwanda, l’idéologie dominante avait réussi à convaincre la majorité de la population que les Tutsis constituaient la lie de l’humanité, entraînant à l’instar des hommes, des femmes hutues à massacrer de leurs propres mains des enfants tutsis.

Et découvrez aussi une récente enquête de Florence Sturm sur "L'exploitation sexuelle des femmes, une pratique courante des organisations terroristes"
Traduction du manuel, “Femmes dans l’état Islamique” , selon l’Etat Islamique.

Publié sur le site du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'islam.