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Femmes du monde arabe, une net-émancipation

Par

The uprising of women in the arab world. Renad, Yémen
The uprising of women in the arab world. Renad, Yémen

Plus de 110 000 mentions "J'aime" et un titre frondeur, voire séditieux ! ** "The uprising of women in the Arab world", qui signifie littéralement "Le soulèvement des femmes dans le monde arabe", est une page qui a été créée en octobre 2011 sur le réseau social Facebook. Des femmes de tout le monde arabe, des hommes aussi, des jeunes, surtout, viennent y exprimer leur volonté de voir disparaître le machisme et triompher l'égalité entre les sexes.**
**> Ecoutez-les témoigner de leur appétence d'égalité et de liberté dans l'émission Sur les docks de ce mardi 21 mai 2013 **
Echantillon de quelques photos publiées par le mouvement "The uprising of women in the Arab world" [diaporama] :

Les raisons d'une intifada en ligne
Printemps arabes au féminin

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Dans plusieurs pays de la cartographie arabe, au début des soulèvements, les femmes sont les premières à descendre fouler le pavé et à s'époumoner pour la liberté, défiant les moeurs et les conventions. Meneuses souvent, à l'image de la Yéménite Tawakkul Karman (prix Nobel de la paix en 2011 ) qui organise des manifestations contre le président Ali Abdallah Saleh, ou encore,** Israa Abdel Fattah, blogueuse égyptienne** à l'origine des premiers rassemblements sur la place Tahrir. Pour ne citer qu'elles… Mais les discours post-printemps arabes, souvent pétris d'obscurantisme religieux, font vite déchanter ces activistes pleines de feu…

Le Net pour continuer la lutte

C'est pour cette raison qu'en octobre 2011, alors que les printemps menacent de devenir hivers, quatre jeunes femmes décident de lancer sur la Toile une** intifada** des femmes du monde arabe pour crier leur ras-le-bol du machisme et réclamer la laïcité. Elles sont quatre : les Libanaises Diala Haidar et Yalda Younès , l'Egyptienne Sally Zohney et la Palestinienne Fara Barqawi .

Fara (Palestine) , Yalda et Diala (Liban) et Sally Zohney (Egypte), les fondatrices du mouvement "The uprising (...)"
Fara (Palestine) , Yalda et Diala (Liban) et Sally Zohney (Egypte), les fondatrices du mouvement "The uprising (...)"

Car le Net, aussi virtuel soit-il, est un espace de liberté qui a été largement mis à contribution depuis les années 2000. Et notamment dans le monde arabe, dont la plupart des pays sont victimes d'une confiscation de la presse et d'un écran de censure si puissant qu'il va parfois jusqu'à remettre en cause le droit même de se rassembler.

A tort ou à raison - le sujet a été longuement débattu -, de nombreux journalistes ont d'ailleurs associé étroitement réseaux sociaux et révolutions arabes.

Une page fédératrice et une activité importante
Les prémices d'un mouvement global

"Facebook pour planifier les manifestations, Twitter pour les coordonner et Youtube pour les dire au monde." , écrivait Yves Gonzalez-Quijano en 2012 dans son ouvrage Arabités numériques . La page "The uprising of women in the Arab world" fait tout cela à la fois, et plus encore. Yalda Younès, confondatrice du mouvement, explique qu'à l'origine, l'idée était d'informer sur ce qu'il se passait dans les vingt-deux pays du monde arabe, mais aussi de mettre à l'honneur et de faire connaître les figures emblématiques féminines des révolutions arabes en publiant leurs photos.

Grâce à la mention "J'aime" du réseau social, le mouvement centralise aussi un très grand nombre de pages d'associations féministes du monde arabe...

Interactivité, la clé du succès

Le pouce de Facebook
Le pouce de Facebook

Très rapidement, la page Facebook passe du statut de simple média à celui de véritable plateforme interactive. Les internautes, non contents de plébisciter la cause en cliquant sur le célèbre pouce tendu vers le ciel, commentent et partagent assiduement les publications.

Un an après la création de la page, les fondatrices, sensibles à la volonté que manifeste la communauté web de participer, invitent femmes et hommes du monde arabe à envoyer une photo d'eux-mêmes pour expliquer, pancarte à l'appui, pourquoi ils soutiennent ce mouvement. Yalda Younès affirme que cette initiative a définitivement fait émerger le groupe de l'anonymat.

Ça montrait tout ce que le monde arabe cherche à cacher, ou à nier, et à la fois, ça montrait un visage, des visages à la femme du monde arabe. (...) Nous avons montré que nous avions des activités différentes, des manières de vivre différentes, des religions différentes. La campagne a réussi à briser certains stéréotypes.

Yalda Younès, cofondatrice de la page

Depuis octobre 2012, des milliers de photos ont été postées sur la page du mouvement, avec des messages en arabe, français, anglais (et de toute façon, toujours traduits dans cette dernière langue)… en provenance de tous les pays du monde arabe** : ** Maghreb, Proche-Orient et péninsule arabique.

De grandes figures en porte-étendards

The uprising of women in the arab world_Samira Ibrahim
The uprising of women in the arab world_Samira Ibrahim

Aux côté des internautes ordinaires, de grandes figures féminines du monde arabe se mobilisent, comme Samira Ibrahim, une Egyptienne de 25 ans qui a attaqué en justice le Conseil militaire de son pays après avoir été arrêtée sur la place Tahrir en 2011, et avoir subi de prétendus tests de virginité.

Aliaa Magda Elmahdy, sa compatriote blogueuse qui avait posé nue sur la Toile provoquant un tollé très médiatisé, brandit également une pancarte sur la page de l'intifada.

Et à propos de tollé, les extrémistes de tout poil tentent évidemment de jouer les troubles-fête par le biais des commentaires, accompagnés de quelques femmes ironisant sur le soulèvement. Mais toujours sans grand succès, car les participantes retiennent surtout les grands élans sororaux, la solidarité internationale, et le soutien inconditionnel d'un très grand nombre d'hommes plus éclairés.

Hommes, qu'est-ce que vous avez fait pour les femmes au cours des dernières années ? (…) Si vous croyez en Allah, Jésus, Yahvé, si vous êtes athés, apprenez à être vraiment tolérants et respectueux des autres, en particulier du choix de vie des femmes. Acceptez le fait que nous pouvons avoir des opinions différentes sur la vie. Laissez-nous progresser vers la liberté, l'éducation et la réussite !

Ruhi, originaire des Emirats, participante au mouvement "The Uprising of women

Les hommes aussi lèvent le poing

"*Les hommes, aujourd'hui, dans le monde arabe, en ont marre. Ils veulent que leurs soeurs, leurs mères, leurs femmes, soient émancipées. Ils ne veulent plus qu'elles soient à genoux, à côté d'elles. *

Ce n'est pas une guerre hommes/ femmes, au contraire. La majeure partie des hommes arabes soutient cette émancipation car ils sont eux-mêmes victimes d'un système et d'un archaïsme traditionnel. "

Forte du témoignage des hommes de son entourage, ainsi témoigne Nadya, une jeune Marocaine qui suit de près le mouvement de "The uprising".

Ce qui est exceptionnel ce n'est pas le fait d'avoir 100 000 membres sur la page, c'est le fait d'avoir beaucoup de membres actifs. Par exemple, il y a beaucoup d'artistes qui envoient régulièrement des dessins spécialement faits pour notre page, il y a énormément de textes qu'on nous envoie, des poèmes, des idées…

Yalda Younès, cofondatrice du mouvement

Violence : la dénonciation par la narration

En novembre 2012, le besoin de parler des participants à l'intifada, toujours plus pressant, amène les fondatrices à lancer une deuxième campagne, "Tell your story ", adressée cette fois-ci uniquement aux femmes du monde arabe. Invitées à raconter les violences qu'elles subissent (sexuelles, psychologiques, physiques…), une soixantaine d'entre elles rendent publiques des histoires très dures parlant d'abus sexuels au sein même de leurs familles.

Quelles perspectives en dehors du web ?
S'exporter par le biais de l'art

The uprising of women in the arab world : le logo s'exporte
The uprising of women in the arab world : le logo s'exporte

L'intifada des femmes du monde arabe contre le machisme peut-elle déborder des canaux dématérialisés de l'espace web ? Yalda Younès l'affirme, évoquant les nombreux graffitis sur les murs de Beyrouth, au Caire, au Bahreïn, au Yémen…, mais aussi les tee shirts imprimés et les autocollants contribuant à faire circuler le logo de l'intifada des femmes contre le machisme.

"Il y a aussi plusieurs personnes qui sont en train de réaliser des films documentaires sur le sujet. Des pièces de théâtre sont en projet ", ajoute la cofondatrice du mouvement.

Donner de la voix dans le monde réél

Manifestation contre les attouchements sexuels sur la Place Tahrir, devant l'ambassade d'Egypte à Paris
Manifestation contre les attouchements sexuels sur la Place Tahrir, devant l'ambassade d'Egypte à Paris

D'autre part, une "protestation globale " ("Global protests ") a été organisée en février 2013 pour dénoncer le terrorisme sexuel pratiqué sur les manifestantes à Tahrir : l'intifada des femmes du monde arabe a fait fi des frontières, organisant via sa page Facebook des manifestations simultanées devant les ambassades égyptiennes de plusieurs grandes villes. A Paris, une quarantaine de personnes s'étaient regroupées :

"C'était un combat régional qui est sorti dans la rue pour la première fois dans le monde arabe, dans plusieurs villes. Et ce n'est que le début ! "

S'afficher sur des places fortes

En mars, pour la journée de la femme, l'intifada s'est affichée en grands formats dans plusieurs grandes villes du monde arabe. "C'était le même principe que ce qu'on voyait sur Facebook : des femmes en photo avec des pancartes. Ce n'était pas dans des petites ruelles, mais dans des places fortes des grandes villes arabes. ça montre qu'elles ont eu l'approbation des autorités. " se remémore avec enthousiasme Sarrâ Zaied, jeune Fanco-Tunisienne abonnée au compte Facebook de l'intifada, ajoutant "Il y a d'autres perspectives et je pense que ça va aller en s'amplifiant car la page est de plus en plus connue. "

Pour la journée de la femme, The uprising of women in the arab world s'affiche à Benghazi
Pour la journée de la femme, The uprising of women in the arab world s'affiche à Benghazi

> Dans l'émission Sur les docks de ce mardi 21 mai 2013 , Yalda, Nadya, Soundous, Shadia, Mohamed, Bosif… participants au "Soulèvement des femmes du monde arabe contre le machisme", confient leur ferveur, leur insoumission et leurs espérances
**> Réécoutez également l'entretien avec ** **Amina, la première Femen tunisienne, qui se confiait ce 16 mai 2013 au micro des Pieds sur terre ** . La jeune femme a été arrêtée à Kairouan, ce dimanche 19 mai, pour "gestes immoraux".
La page Facebook du mouvement "The uprising of women in the Arab world"

Le site internet du mouvement "The uprising of women in the Arab world"

Le compte Twitter du mouvement "The uprising of women in the Arab world"

Yalda Younès : "Les femmes du monde arabe sont courageuses"

Interview de Yalda Younès, cofondatrice du mouvement.
Courrier International - 25/10/2012

Monde arabe : quand Facebook censure les femmes "dévoilées"

Polémique.
Courrier International - 09/11/2012

Femmes arabes : «Ne me libère pas, je m'en charge»

La renaissance du féminisme dans le monde arabe. Décryptage.
Slate Afrique - 10/04/2013