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Festival d’Avignon : les programmateurs font leur marché dans le "off"

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Jean Barlerin, Philippe Normand et Pierre Jamet : trois programmateurs à la recherche de pépites au Festival d'Avignon.
Jean Barlerin, Philippe Normand et Pierre Jamet : trois programmateurs à la recherche de pépites au Festival d'Avignon.
© Radio France - Benoît Grossin

Ils sont en quête de spectacles pour les prochaines saisons d’un théâtre, d'un autre lieu culturel ou pour la composition d’un festival : les programmateurs ont profité du foisonnement d'Avignon au mois de juillet. Coup de projecteur sur trois d’entre eux.

Avec 1 570 spectacles à l’affiche chaque jour, le Festival “off” d’Avignon a été une fois encore un précieux rendez-vous pour les nombreux professionnels et directeurs de lieux culturels qui font le déplacement depuis le 7 juillet : plus de 1 900 programmateurs accrédités cette année.

Théâtre, danse, cirque, poésie... tous les arts vivants, sous toutes leurs formes sont représentés et la plupart des projets, près de 1 200 sont joués pour la première fois dans la Cité des Papes, jusqu'à la clôture de la 56e édition, le 30 juillet.

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Un grand nombre d'entre eux devraient pouvoir rayonner un peu partout sur le territoire : 25% de la programmation nationale, soit un spectacle sur quatre, est issu du festival alternatif, selon AF&C, l’association Avignon Festival & Compagnies qui coordonne et encadre le “off” depuis 2006.

Pierre Jamet pour le Théâtre de Laval, Jean Barlerin pour Théâtre à Seilhac en Corrèze et Philippe Normand pour Les Franciscaines de Deauville, sont trois programmateurs venus à Avignon avec leur propre ligne éditoriale. Et pour eux, le "off" est toujours "incontournable", "déterminant" ou "indispensable" dans l'élaboration d'un festival ou d'une saison culturelle.

Pierre Jamet, le 10 juillet à Avignon, avant d’assister à un spectacle de marionnettes, en vue de la première édition du festival Pupazzi, au théâtre de Laval.
Pierre Jamet, le 10 juillet à Avignon, avant d’assister à un spectacle de marionnettes, en vue de la première édition du festival Pupazzi, au théâtre de Laval.
© Radio France - Benoît Grossin

L'art de la marionnette, une priorité pour le théâtre de Laval

"Il y a de l'humour noir, il y a des trouvailles visuelles, une vraie qualité d'invention. Cela raconte quelque chose qui est vraiment très efficace, une subversion qui est vraiment bien vue !" : Pierre Jamet, le directeur et programmateur du théâtre de Laval, livre ses premières impressions à la sortie d’une représentation de La Mort grandiose des marionnettes, variations, au théâtre du Girasole. Ce spectacle d'une compagnie canadienne est un des nombreux projets qu’il a prévu de tester lui-même au Festival “off” d’Avignon. Être dans "une naïveté" de spectateur est son premier critère : "D'abord, on essaye vraiment de ne pas avoir une approche trop professionnelle. Est-ce que j'ai été touché ? Est-ce qu'il y a quelque chose qui m'a traversé ? Il s'agit avant tout d'être spectateur et d’être ensuite attentif évidemment aux réactions du public, notamment à ce qu’il rit."

Et à ces réactions du public s’ajoute "ce qu'on a envie de partager", explique-t-il : "Ce n'est pas le summum de la marionnette contemporaine ce qu'on vient de voir. Mais pour autant, je pense que cela fait partie des projets qu'il faut défendre dans une programmation qui a un large spectre." La programmation pluridisciplinaire du théâtre de Laval comporte une spécialité sur les arts de la manipulation. Les recherches de Pierre Jamet dans le “off” d’Avignon sont à cet égard étroitement liées à la création du festival Pupazzi : "Pupazzi, ce sont ces marionnettes avec des petits pieds et des petites mains qu'on accroche autour du cou. Elles étaient utilisées par un illustre marionnettiste lavallois, Louis Lemercier de Neuville. La première édition du festival Pupazzi aura lieu au début du mois de novembre et le spectacle - La mort grandiose des marionnette, variations -  pourrait y trouver sa place."

Comme le Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières, le “off” d’Avignon est devenu "un rendez-vous incontournable" pour le directeur du théâtre de Laval qui doit bientôt être labellisé Centre national de la marionnette.

Mais d’autres types de spectacles intéressent également beaucoup le programmateur : "Pendant une semaine, chaque jour, je vais voir 5 à 6 propositions dans des disciplines très différentes. Et à la fin, je retiens 3 à 4 propositions pour notre structure culturelle de proximité. En s'adressant à tous les publics, de la petite enfance à l'âge adulte, nous proposons en effet aussi d’autres formes de théâtre, de la musique, de la danse et du cirque." Et pour ne pas se perdre parmi les quelque 1 500 spectacles à l’affiche du “off”, les chemins sont pour lui bien balisés. Pierre Jamet se montre d’abord fidèle à des lieux et à des compagnies, "des équipes artistiques qu'on accompagne depuis très longtemps et dont on suit la trajectoire. Il y a aussi un rapport de confiance avec une dizaine de théâtres d’Avignon, sur la base de leur programmation depuis plusieurs années."

Le bouche-à-oreille tient également une grande place, dans le choix des spectacles à découvrir. "Avoir du réseau dans ce métier, c’est très important !", souligne le directeur du théâtre de Laval : "On sait ce que vaut un coup de cœur de tel ou tel collègue dans telle ou telle discipline. C'est absolument décisif. Je me souviens par exemple de Désobéir, de Julie Berès, un spectacle de théâtre contemporain qui avait fait l'objet d'un accompagnement de plusieurs collègues, un spectacle dont ils m’avaient beaucoup parlé. Je l'ai vu à Avignon, j'ai été conquis et nous l’avons programmé la saison suivante."

Il reste une part d’inconnu, "essentielle" pour le programmateur : "Nous sommes aussi là pour ça, pour défricher. Et trouver des pépites, des propositions artistiques qui ne sont pas encore dans les radars, c'est la plus grande satisfaction. Ces moments sont assez rares. Cela a été le cas pour moi, il y a quelques années en cirque, avec le Collectif Petit Travers qui a une manière de jongler très singulière. C’était un vrai coup de foudre et une vraie découverte du Festival d’Avignon.

Jean Barlerin s’est rendu le 8 juillet au théâtre du Roi René pour un spectacle écologique qu'il pourrait programmer au festival Théâtre à Seilhac.
Jean Barlerin s’est rendu le 8 juillet au théâtre du Roi René pour un spectacle écologique qu'il pourrait programmer au festival Théâtre à Seilhac.
© Radio France - Benoît Grossin

Des spectacles éclectiques pour le festival Théâtre à Seilhac

C'est avec une représentation au Théâtre du Roi René du spectacle Le monde du silence gueule ! que Jean Barlerin a entamé le 8 juillet son petit périple de programmateur dans le “off” d’Avignon : "Il fait partie des quinze spectacles que j'ai prévu de voir cette année. Ce spectacle a comme thème principal l'écologie et cela me paraît important pour le festival Théâtre à Seilhac, en Corrèze."

Comédien, Jean Barlerin est aussi le fondateur en 2015 de ce festival qui se déroule en plein air au début du mois d’août et qui propose six spectacles sur un week-end, du vendredi soir au dimanche soir : trois spectacles tout public, deux spectacles jeune public et un spectacle de théâtre de rue.

Avignon est "vraiment un marché déterminant" pour lui : "Parmi les 1 500 spectacles à l’affiche, je vais pouvoir composer la moitié de mon prochain festival. Je pense trouver au moins deux ou trois spectacles tout public et au moins un ou deux spectacles jeune public. C’est ce qui se passe en fait, depuis cinq ans. J'ai pu à chaque fois programmer trois ou quatre spectacles présentés dans le off."

Jean Barlerin vise d’abord des projets grand public, en parvenant parfois à intégrer dans son festival des spectacles à grand succès : "Il y a quelques années, j'ai programmé Le Porteur d'histoire, d'Alexis Michalik, qui est vraiment ce qu’on appelle un blockbuster. Je l’ai découvert à Avignon et à l'époque, il n'était pas très connu.

Et s’il cherche toujours à mettre en avant un "spectacle fédérateur ou familial comme un spectacle de masques”, ses choix ne se font pas tous sans prise de risque. Il y a aussi des propositions “un peu plus audacieuses et susceptibles de bousculer le spectateur. Jean Barlerin se souvient notamment il y a trois ans du "travail vraiment étonnant de la compagnie L’Ours à Plumes sur le texte Opéra Panique d’Alejandro Jodorowski. Un spectacle un peu moins facile, mais qui a eu un fort succès aussi auprès du public."

Ce public en zone rurale est selon lui un public à conquérir : "C'est un public qui n'a pas l'habitude d'aller dans des scènes nationales comme celles de Tulle ou de Brive, pourtant très proches du village de Seilhac. C’est un public qui ne va pas forcément aller en saison dans des salles de théâtre et pour lequel j'essaye de faire une programmation éclectique et de qualité. Une programmation audacieuse, mais il le faut aussi divertissante pour les 1 500 spectateurs qui viennent à chaque édition."

“Avignon que je fréquente depuis 50 ans a été pour moi un révélateur d’esthétiques et de talents” : Philippe Normand, directeur culturel des Franciscaines

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Philippe Normand, devant le théâtre du Train bleu à Avignon, le 15 juillet, avant une représentation de “La plus belle fille du monde”, d’après Agnès Desarthe.
Philippe Normand, devant le théâtre du Train bleu à Avignon, le 15 juillet, avant une représentation de “La plus belle fille du monde”, d’après Agnès Desarthe.

Une "ligne exigeante et grand public" pour Les Franciscaines

Cela fait près de cinquante ans que je fréquente le Festival d'Avignon !” : Philippe Normand est venu pour la première fois dans la Cité des Papes, en tant que spectateur, en 1974, avant que la grande manifestation du spectacle vivant devienne pour lui un rendez-vous professionnel. Programmateur depuis plus d’une vingtaine d’années, le directeur culturel à Deauville des Franciscaines élabore les saisons de ce nouveau lieu construit dans un ancien couvent du XIXe siècle. “L’avantage d’Avignon”, souligne-t-il, “c’est qu’on peut y voir du théâtre, de la danse, de la chanson... et qu’on peut surtout y voir cinq à six spectacles par jour ! C'est le rythme courant pour un programmateur à Avignon. Cela permet déjà, au bout de la semaine, d'en avoir vu une trentaine et de découvrir des spectacles que vous avez envie de partager avec votre public. Mais il faut le dire, cela permet aussi de mettre de côté des propositions qui ne m'ont finalement pas emballé et d’éviter de décevoir les spectateurs de Deauville.

La concentration des spectacles dans le “off” est pour Philippe Normand, "une chance pour un programmateur. C’est une espèce de théâtre permanent, puisque les spectacles commencent le matin à 10h30 et que les dernières représentations sont données parfois à 23h. C'est très pratique pour quelqu'un comme moi. Cela m'évite par exemple de faire des allers et retours sur Paris pour un seul spectacle. Je pense en particulier à un spectacle que j'avais envie de voir depuis très longtemps, La Promesse de l'aube, une adaptation de Romain Gary par Franck Desmedt, qui est une production du Théâtre du Lucernaire. Le voir à Avignon, cela veut dire que je peux aussi assister à trois ou quatre autres représentations, avant ou après."

Et pour le directeur des Franciscaines, le Festival d’Avignon se prépare avec “des envies” et selon beaucoup de sollicitations : "C'est un grand marché du théâtre avec des tourneurs, des producteurs, des responsables de lieux. Quand on est identifié, on reçoit donc très en avance un certain nombre de mails d'alerte, de mails d'information. Et ces mails sont doublés par des envois courrier parce que les dossiers, les plaquettes, les tracts fonctionnent très bien encore dans le milieu du spectacle. Petit à petit, on se prépare un emploi du temps, avec des cases libres, parce qu'il faut rester ouvert à des propositions de dernière minute, à des coups de cœur que vous allez partager avec des confrères et des collègues et à des rumeurs qui parcourent Avignon quelquefois. Il faut se donner un cadre suffisamment souple pour pouvoir se laisser surprendre par des choses inattendues qu’on intègre comme des nécessités. Mais en amont, on fait tout de même le tri des spectacles qui nous intéressent, qui sont compatibles avec la ligne artistique que l'on veut défendre."

La ligne éditoriale des Franciscaines est "à la fois exigeante et grand public" affirme Philippe Normand : "Dans une ville comme Deauville, on a une population qui est en attente de choses qui vont les surprendre, qui vont les émouvoir. Et en même temps, on le sait, il n'y a pas forcément un parcours de spectateurs permettant d'avoir des choses trop dans l'audace. On se concentre sur la nouveauté et l'émergence. Et ce qui est formidable aussi d'une saison à l'autre, c'est de tisser des rebonds, des passerelles, des échos. Il m’est arrivé de présenter une version de Don Juan et d’avoir envie, la saison d'après, de présenter une autre version de Don Juan parce qu'en présentant deux fois la même pièce, on ne présentait pas pour autant le même spectacle et on aiguisait le regard du spectateur, grâce à une familiarité avec un texte sur lequel il devenait beaucoup plus réceptif pour comprendre le traitement, la mise en scène et les partis pris d'une équipe artistique."

Quasiment cinquante ans après son premier Avignon, le programmateur estime aujourd'hui que si "le festival est l’occasion de faire son marché avec un choix très large", il a surtout "la richesse de demeurer un observatoire essentiel et indispensable de l'évolution des esthétiques de la scène, que ce soit dans le domaine du théâtre, de la danse ou du nouveau cirque."

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