Festival de Cannes 2013 - Rencontre avec Edouard Waintrop

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Festival de Cannes 2013 - Rencontre avec Edouard Waintrop

L’heure du bilan L’an dernier, Edouard Waintrop reprenait les rênes de la Quinzaine des réalisateurs et ramenait un peu de bonne humeur dans ce Théâtre Croisette avec une excellente sélection ( Camille redouble , Adieu Berthe , Rengaine , Ernest & Célestine …). Cette année, la 45e Quinzaine a surpris dès son film d’ouverture avec Le Congrès , le film d’Ari Folman, un genre de Matrix sous acide à des lieues de Valse avec Bachir . Le ton était donné : on allait tout voir dans cette Quinzaine. Résultats : des ovnis ( Jodorowsky), des films de genre (The Last Days on Mars , We Are What We Are ), des comédies ( Tip Top , Les Garçons et Guillaume, à table ! ), des polars (Blue Ruin , Ugly ), des documentaires ( L’Escale ) ou des drames sociaux (The Selfish Giant ). Le tout accompagné du culte du débat, avec des Q&A en fin de projection et deux sessions de l’Assemblée des cinéastes. Maintenant que la folie cannoise est passée, Monsieur le Délégué général de la Quinzaine des réalisateurs, c’est l’heure du bilan.

Quel regard portez-vous sur cette deuxième édition à la tête de la Quinzaine des réalisateurs ?

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C’était mieux que l’an dernier, à plus d’un niveau. Il y a eu plus de monde que l’année dernière, et en termes d’ambition, on était plus proche des objectifs, avec des films plus audacieux dans leurs domaines. Plus de films de genre, et plus de couverture de presse. Et plus de prix. L’an dernier on avait eu la FIPRESCI avec Rengaine , là on a la FIPRESCI pour Blue Ruin et la Caméra d’or, pour Ilo Ilo , même si je sais que la Caméra d’or, c’est très aléatoire.

Plus d’audace ?

Oui, au moins du cœur de la sélection. Par exemple, montrer la comédie et, en particulier, la jeune comédie française, avec deux films qui sont presque antithétiques et très réussis : La Fille du 14 juillet et Les Garçons et Guillaume, à table ! . Ce sont deux voix différentes de la comédie et qui fonctionnent toutes les deux formidablement, notamment avec le public, ce qui est essentiel pour la comédie. L’année dernière, on était partis sur des noms avec les frères Podalydès et Noémie Lvovsky. Là, il s’agit de deux premiers films. L’un est l’adaptation d’une pièce, que je trouvais réellement inadaptable, et Guillaume Gallienne a réussi à le faire par le cinéma, avec des coups de cinéma extraordinaires de mise en scène, d’idées qui me font parfois penser à Jerry Lewis et à Blake Edwards. Et l’autre, c’est un ton nouveau. Je ne vais pas répéter tous les noms qu’on lui a apposés, Godard, Tati, etc. Mais il y a beaucoup d’humour chez Antonin Peretjatko et c’est un film qui nous transporte pendant 1h30 à la fois ailleurs et face à nos désillusions politiques, et d’une manière pas du tout ronchonne à la Mélenchon, mais beaucoup plus anarchisante.

Ouvrir avec Le Congrès , c’était pour donner une certaine orientation à la Quinzaine ?

Quand on a eu la possibilité de prendre Le Congrès , on s’est dit que c’était le film rêvé. Il représente toute la Quinzaine à lui tout seul : c’est Cassavetes et Miyazaki, du cinéma qui parle d’une actrice qui a des problèmes avec sa carrière jusqu’à un délire futuriste. Pour nous, c’était une sorte de catalogue. En plus, on n’avait pas de film d’animation, et on s’en lamentait un peu. Et puis, c’est un film qui a fait énormément parler, parce qu’il y a eu les pour et les contre, et pendant deux jours, la Croisette a bruissé de ce film. Nous, on avait trouvé le film complètement passionnant. Il correspondait et à ce qu’on voulait faire de la Quinzaine, avec ce mélange des genres très radical, et à ce qu’on voulait faire avec l’Assemblée des cinéastes, puisque ça parle de l’avenir du cinéma, de l’avenir de l’humanité. C’était le film idéal.

Avoir un film qui fait parler la Croisette, ça fait partie des ambitions de la Quinzaine ?

En tout cas, on n’a pas peur de ça. Le cinéma, c’est très agréable à voir, mais c’est aussi très agréable d’en parler après, et même de s’engueuler dessus après. Et je pense que la Quinzaine doit être ça. A la Semaine de la critique, il faut qu’ils aient la chance d’avoir un premier ou un second film qui fasse ça, nous on peut puiser dans l’ensemble de la cinématographie mondiale de l’année pour trouver quelques films qui fassent bouger. La Sélection officielle a d’autres soucis. Nous, c’est aussi un peu notre ambition d’amener le débat autour du cinéma, autour d’un film, autour d’un sujet à Cannes.

Ca manquait cette année, non ?

Il y avait du consensus, oui, dans le bon et dans le mauvais. Mais des fois, c’était un consensus un peu fragile. Par exemple, la presse française a honni Heli , mais ne pose pas de question. C’est un film violent, c’est vrai, avec deux scènes très violentes, et surtout une. Mais il se trouve que le Mexique aujourd’hui, c’est quoi ? Montrer une bluette qui se passe au Mexique, ce serait d’un certain côté mentir. Le problème des festivals et spécialement de Cannes, c’est qu’on fatigue très vite, et pour qu’il y ait un débat, non seulement il faut qu’il y ait des films à débattre mais aussi des gens pour débattre. Et je me demande si aujourd’hui les critiques sont prêts à affronter des polémiques et surtout à les alimenter de façon intelligente. Je défends un cinéaste qui n’est pas de ma sélection, mais je suis complètement fou de cinéma et que le film qui pose problème soit chez moi ou chez Thierry Frémaux, c’est pareil. Ca pose un problème de cinéma, donc ça pose un problème pour moi. En plus, on avait vu Heli et on n’a pas caché notre intérêt pour le film.

Pour continuer sur cette idée du débat, pouvez-vous nous parler de l’Assemblée des cinéastes ?

Avant tout, dans un lieu comme Cannes, qui est la capitale du cinéma, il s’agit de faire en sorte que les cinéastes eux mêmes s’y retrouvent. S’y retrouvent dans tous les sens : y retrouvent leurs billes et s’y retrouvent entre eux. A terme, j’aimerais qu’il y ait un heureux donateur qui loue pendant quinze jours un café de Cannes dans lequel seuls les cinéastes seraient invités à rentrer, et dans lequel ils pourraient se retrouver, d’où qu’ils viennent, pour rencontrer d’autres cinéastes et parler de tout. Là, l’Assemblée des cinéastes s’est faite sur deux pieds, avec une session d’accueil, où on parlait généralement de la situation des cinéastes, avec notamment Joachim Trier et Anurag Kashyap qui ont raconté leur situation de cinéastes indépendants, et la deuxième, marquée par l’agenda de la négociation avec l’OMC et le vote du Parlement européen pour retirer la culture du package de négociation. L’exception culturelle française, et j’espère bientôt européenne, était un grand enjeu cette année. Ce que j’aimerais, c’est qu’au-delà de l’enjeu, il y ait toujours moyen pour les cinéastes de se rencontrer, de débattre, simplement de passer du temps ensemble.

Vous êtes attaché au fait que cette Assemblée soit publique ?

Oui parce qu’on l’intègre à notre programme. L’année prochaine, je pense qu’il y en n’aura qu’une, mais qui sera longue. Que les gens aient l’habitude de voir des cinéastes parler entre eux de leurs problèmes, ça fait partie de ce que doit faire la Quinzaine des réalisateurs, défendre les réalisateurs et c’est avec le rapport au public qu’on les défend le mieux.

> Retrouvez l'intégralité de l'interview sur Grand Ecart, le site des étirements cinéphiles.