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Festival de Cannes: quand la critique fait de la géopolitique

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Le film "Yomeddine" de A.B. Shawky a déclenché une violente polémique sur la représentation de l'Egypte
Le film "Yomeddine" de A.B. Shawky a déclenché une violente polémique sur la représentation de l'Egypte
- Desert Highway Pictures

Cannes 2018. Conflits, dissidences, clivages politiques.. au Festival de Cannes, les regards critiques dépendent largement de la nationalité de ceux qui les portent : question de style, de culture, mais aussi d'idéologie ou de géopolitique, tant le cinéma demeure un art politique qui importe les fracas du monde.

Les films du Festival de Cannes nous renseignent sur l’état du monde. Air connu que le délégué général Thierry Frémaux aime à répéter chaque année en annonçant ses sélections. Prenons le parti de dire que pour comprendre comment va le monde, en plus de voir les films projetés à Cannes, il faut lire les comptes-rendus qu’en font les critiques venus des différents coins du globe. C’est un éclairage des plus édifiants que de noter les différences d’approches et d’appréciations, voire tenter de comprendre les raisons des uns et des autres. Quand tout le monde regarde le même film, chacun voit midi à sa porte. Différences culturelles ? Antagonismes idéologiques ? Conflits générationnels ? 

"Chez les critiques allemands, il y a une approche plus philosophique"

D’abord l’approche stylistique. Dans une série d'émissions enregistrées en mai 2015 le critique Gérard Lefort faisait remarquer que pour des « raisons culturelles » les critiques américains, allemands et français avaient des approches singulièrement différentes. « Les Américains racontent le film de A à Z, même à Z’ (prime). Chez les critiques allemands, il y a une approche plus philosophique. Alors que la critique française est réputée très intellectuelle, littéraire, très sous influence de qu’a été la critique d’Art et de la peinture telle que développée par Baudelaire et Diderot. La critique de cinéma en France est le prolongement de la critique d’Art du 19ème siècle ». 

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28 min

Qu’en est-il pour le reste de la planète? Prenons un autre exemple, un pays qui a une industrie cinématographique suffisamment conséquente pour permettre à la critique de films d’émerger en tant que genre à part entière :  l’Egypte. Ca tombe bien cette année Cannes a dévoilé en avant-première mondiale un premier film d’un jeune (32 ans) réalisateur, A.B Shawky. En compétition  Yomeddine  ( le jour du jugement dernier) n’a laissé personne indifférent. 

Face à ce road movie à dos d’âne qui met en scène un lépreux et un jeune orphelin qui traversent le pays à la recherche de leurs racines, un fossé est apparu chez les envoyés spéciaux égyptiens à Cannes. Entre ceux qui parlent de chef d’oeuvre et ceux qui hurlent à la honte, il fallait choisir son camp sous peine d’être noyé dans le Nil qui sépare les deux rives  ! Houda Ibrahim, l’influente critique franco-libanaise de RFI, a décidé d’éviter d’aller aux fêtes organisées à Cannes par les festivals arabes pour ne pas être l’otage des deux camps qui se sont livrés à une véritable guerre par presse interposée. Ceux qui défendent le film soulignent le caractère humaniste et universel de  Yomeddine, qu’il faudrait défendre au nom de l’Egypte et de la nation arabe toute entière car c’est rare de voir un film arabe en compétition à Cannes. Les anti-Yomeddine, rétorquent que le film donne une mauvaise image de l’Egypte en mettant en scène un vrai lépreux - et copte, ce n’est pas juste un détail dans le contexte égyptien- qui ne va rencontrer sur son chemin que des freaks, culs de jatte, et autres miséreux dans un pays qui ressemble à un vaste champs de dépôts d’ordures (le premier plan du film). 

Gardons-nous de conclure hâtivement qu’il s’agit d’un duel classique entre les modernes et les conservateurs. La guerre des 11 jours (du Festival) entre les deux camps égyptiens a révélé d’autres fractures. On apprend en lisant la presse égyptienne que Mohamed Heifzi, le producteur de Yomeddine, vient d’être nommé par le gouvernement égyptien à la tête du Festival International du Film du Caire. Les journalistes  défavorables au film soulignent que leurs confrères qui travaillent pour le Festival du Caire sont comme par hasard favorables  à Yomeddine… Chauvinisme, intégrisme, corruption. La polémique égyptienne amplifiée par l’effet Cannes renseigne effectivement sur les maux qui rongent le grand pays dirigé par le  Maréchal Sissi. 

"C'est un calvaire de porter le même prénom que le chef de l'Etat islamique"

Mais surtout ne pas s’arrêter là. Surtout ne pas donner l’impression qu’il ne s’agit que d’un conflit égypto-égyptien. Parmi les hallucinants griefs retenus contre le jeune réalisateur égyptien il y en un qui détonne. On lui reproche d’avoir mis en avant dans sa biographie le fait que sa mère est autrichienne tout en dissimulant son prénom- Abou Bakr- sous les initiales A.B. 

Encore un délire aux relents xénophobes comme la presse égyptienne nous a habitué ? Le choc est de se rendre compte qu’effectivement les attachés de presse du film ont expressément demandé aux journalistes voulant rencontrer le réalisateur de respecter la clause en question il faut dire A.B Shawky, en anglais ou en français, mais en respectant les initiales du prénom.  Demande respectée par l’ensemble de la presse internationale accréditée à Cannes comme le confirment les moteurs de recherche. Contacté par nos soins, le réalisateur Abou Bakr Shawky nous livre son explication: « Je veux que Yomeddine soit vu comme un film et que mon origine ne rentre pas en ligne de compte. Mon film est destiné au monde entier, je veux être jugé comme un réalisateur du monde pas d’une partie du monde. Echapper à  l’essentialisme. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point c’est un calvaire de porter le même prénom qu’Abou Bakr Al Baghdadi, le sinistre chef de l'Etat islamique. Les humiliations subies quotidiennement, les tracasseries dans les aéroports qui durent de longues heures, etc etc »

Jafar Panahi, en compétition à Cannes, assigné à résidence en Iran

Passons à l’Iran. Pays des paradoxes, la république théocratique a une riche industrie cinématographique et une presse spécialisée florissante, avec un quotidien entièrement consacré au cinéma (Bani Films). Face au régime en place, les critiques se débrouillent comme ils peuvent, nous révèle le critique Mohamed Haggighat, basé à Paris. 

Trois visages de Jafar Panahi est en compétition officielle à Cannes mais sans son réalisateur assigné à résidence « pour propagande contre le régime ». Comme on pouvait s’attendre le film n’a pas été favorablement accueilli par la presse gouvernementale. Pour Keyhan, le quotidien ultra-conservateur et proche du clergé, «  Pahani est un sous-Karostami qui fait des films amateurs calibrés pour les festivals occidentaux ». Ce qui est plus étonnant c’est de constater que ce grief de « cinéaste opportuniste » est un sentiment partagé y compris par des journalistes opposés au régime, comme Mohamed Abdi de la BBC. Le site Khabaronline, sous la plume de Seyfollah Samadian, salue le dernier film du ‘maitre des chaises vides'. Les critiques travaillant pour la presse gouvernementale qui auraient bien voulu défendre le film ont opté pour la revue de presse, mettant en avant les avis positifs de la presse internationale découvrant Trois visages à Cannes. C’est une méthode qu’utilisent aussi les détracteurs du film iranien. Prendre des citations glanées dans la presse internationale, de préférence occidentale, qui vont dans leur sens. Quitte  parfois à les sortir de leurs contextes. Notre confrère Jean-Michel Frodon de Slate a été confronté à l’instrumentalisation d’un de ses articles concernant le cinéma de Panahi comme il l’a expliqué publiquement. 

Des critiques russes ne veulent pas cautionner Poutine

En Russie, c’est l’inverse. Le plus influent des critiques du pays Anton Dolin nous affirme que les critiques russes prennent tous la défense de Kirill Serebrennikov et de son film. Très critique envers le pouvoir autoritaire de Vladimir Poutine, le réalisateur russe n’a pas pu accompagner son dernier film, Leto, sélectionné en compétition officielle. Comme son homologue iranien, il  est assigné à résidence et accusé par le pouvoir de détournement de subventions: « Même si certains d’entre nous expriment des réserves sur le film, personne n’ose l’écrire pour ne pas enfoncer Kirill Serebrennikov et donner l’impression de cautionner la politique de Poutine » nous dit en substance Anton Dolin, qui souligne par ailleurs les spécificités de la critique russe de cinéma, digne héritière de la critique littéraire de l’époque de Maxime Gorki. 

«  Le cinéma est politique » affirme de son côté le critique américain Jay Weissberg du magazine  Variety. « Ce qui me désole c’est que les critiques américains ne sont pas ouverts sur le monde. Et mis à part quelques critiques du New York Times_, ou du_ Los Angeles Times_, les autres n’ont pas la culture cinéphilique si indispensable. Et c’est ce qui fait la différence avec la critique française_ ». Pour autant Jay Weissberg ne comprend pas que la presse française puisse défendre presque unanimement le film de Spike Lee  BalcKKKlansman . Un film « bancal qui ne prend aucun recul » , dit-il mais en s’empressant de préciser qu’il partage entièrement les idées politiques et la charge contre Donald Trump de Spike Lee. 

BlacKKKlansman  est  « trop démonstratif et caricatural pour faire mouche » tranche  notre chroniqueur cinéma Antoine Guillot.

Mais peut-on descendre un film pour des raisons esthétiques sans tenir compte de son aspect … disons «  progressiste » ? La question s’était déjà posée avec le film de Michael Moore Fahrenheit 9/11, un documentaire qui dressait le portrait au vitriol de l'Amérique de Bush. Le film, on s’en souvient, avait décroché la palme d’or remise par le président du jury Quentin Tarantino, en mai 2004 et cela n’a pas empêché, bien sûr, G.W Bush d’être réélu en novembre de la même année. 

Jacques Mandelbaum du Monde écrit à propos du film BlacKKKlansman: « Ce serait  mentir que de prétendre que Spike Lee s’en sort aussi divinement qu’Ernst Lubitsch dans To Be or Not To Be (1942). Mais il s’en sort sans conteste, quand bien même avec des hauts et des bas. Histoire de ne pas faire comme s’ils n’existaient pas, passons rapidement sur les bas. Une histoire amoureuse entre Stallworth et une jeune activiste noire qui ne tient pas vraiment la route. Un humour qui ne fait pas mouche à tout coup. Un manichéisme qu’encourage certes la réalité mais qu’il aurait fallu pour cette raison même modérer ».

Pour le jeune critique allemand Frédéric Jaeger qui a défendu le film de Spike Lee tout est question d’équilibre. « Il faut trouver un équilibre entre les deux tendances, celle qui consiste à juger un film sur son message et celle qui ne tient compte que de son aspect esthétique ». 

Trouver un équilibre critique dans le grand déséquilibre du monde ?  Bon courage…