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Festival : plus qu'un événement culturel, un fait social

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Le festival est loin de n’être qu’un simple lieu festif : offre artistique, expérience humaine, il est envisagé comme un fait social. Au festival Solidays, le 4 juillet 2021
Le festival est loin de n’être qu’un simple lieu festif : offre artistique, expérience humaine, il est envisagé comme un fait social. Au festival Solidays, le 4 juillet 2021
© Maxppp - Arnaud Dumontier

Entretien. Observer les festivals pour mieux les connaître. Une étude socio-économique d’envergure a été menée dans le cadre des États généraux des festivals, à la demande du ministère de la Culture. Public, fréquentation, territoires, plus de 1 400 festivals, tous domaines confondus, ont ainsi été décryptés.

Depuis 2019, le CNRS et France Festivals mènent une grande étude sur les festivals de musique. Baptisée SoFest, elle en décrypte divers volets : public, bénévoles, coopération, socio-économie et communication numérique des festivals.

En début d'année, cette étude s'est étendue à la littérature, au cinéma, aux arts visuels dans le cadre d'un observatoire national des festivals, à la demande du ministère de la Culture. L'objectif est de mieux connaître ces événements culturels, qui rassemblent chaque année 11 millions de personnes en France. Une grande majorité est dédiée à la musique, environ 4 000 festivals, sur les 6 000 festivals qui existent d'après les estimations de cette étude.

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Le festival est alors envisagé comme un fait social, c'est-à-dire une entreprise économique, en général à but non lucratif, inscrite sur un territoire avec ses partenaires afin de définir les caractéristiques globales de ce qu'est la "festivalisation", à savoir un processus qui voit l'augmentation du nombre de festivals et de festivaliers et qui transforme notre rapport à la culture. Entretien avec les responsables de cette étude, Emmanuel Négrier, directeur de recherche au CNRS, et Aurélien Djakouane, sociologue et maître de conférence à l'université Paris Nanterre.

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Existe-t-il un festivalier "type" ?

Aurélien Djakouane : On peut dresser son portrait-robot. C’est une femme (en moyenne, 61% du public est composé de femmes), de 48 ans, diplômée (72% des festivaliers ont fait des études supérieures), active (pour 51% du public, un tiers est composé de retraités) et plutôt issue des classes moyennes et supérieures. Une très grande majorité des festivaliers habitent le territoire où est implanté le festival (près des trois-quarts habitent le département ou la région). 

Il faut tout de même noter que plusieurs réalités se superposent. Le public est par exemple plutôt jeune dans les festivals de musiques actuelles et plutôt âgé dans les festivals de musique classique. Il faut donc imaginer un public composite, une diversité d’individus qui se déploient en fonction de l’offre festivalière. Le festival est un phénomène anthropologique très large, qui amène des trajectoires de générations très différentes. 

Certaines régions sont-elles plus propices aux festivals que d’autres ?

AD : Toutes les régions peuvent se vanter d’avoir un tissu festivalier dense et assez fortement constitué. Pendant longtemps, cela a peut-être été plus le fait des milieux urbains, 40-45% des festivals de notre échantillon sont en milieu urbain, le reste étant soit en territoire mixte, soit rural. 

Il existe des régions historiques des festivals : la Provence-Alpes-Côte d’Azur, l’Occitanie et la Bretagne sont sans doute les trois régions où la densité de festivals est la plus importante car cela s’inscrit dans une histoire du territoire. En PACA, les festivals de Cannes et d'Avignon ont représenté un moment particulier de l’histoire de l’art très récente. En Bretagne, cela rejoint des formes plus traditionnelles de rapport à la culture où le festival cristallise un ensemble de volontés et de rapports à l’art et aux autres (il y a par exemple le Festival interceltique de Lorient, les Trans Musicales de Rennes…, ndlr). Historiquement, les festivals se sont développés en été dans ces régions. Car il y a un autre point important, on parle de festivalisation car les festivals ont lieu sur tous les territoires mais aussi toute l’année désormais, de janvier à décembre.

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Malgré la diversité des festivals, existe-t-il des similitudes entre eux ? 

Emmanuel Négrier : Parmi les éléments saillants de cette étude, il y a par exemple l’importance du taux de renouvellement des publics. C’est la marque des événements les plus récents et de la dynamique festivalière elle-même. C’est donc un phénomène convergent. 

Il y a aussi une attention extrême portée à l’offre artistique. Si l’on prend pour jugement cette idée que le festival est le règne de la beuverie, de la relativisation de l’offre artistique, de la fête et de la célébration de consommation de produits illicites, on se plante ! En réalité, l’offre artistique est toujours au principe même de l’expérience festivalière. C’est cela qui est un élément convergent. Les verres de champagne des festivals de musique savante, s’il y en a, sont l’équivalent stratégique du verre de bière dans le festival de musiques actuelles. C’est la seule substance qui change, pas le processus. 

Les festivals attirent de plus en plus de monde. Ils sont aussi plus nombreux ?

AD : En 1973, 8% des Français déclaraient aller au moins dans un festival chaque année. En 2008, ils étaient le double et en 2018, 19%. C’est donc une - et même la - pratique culturelle qui évolue à la hausse de manière la plus importante. Quand on compare avec d’autres pratiques de sorties, les festivals connaissent la croissance la plus importante. Il se crée des festivals et il en disparaît aussi. Le phénomène s’est accru depuis la fin des années 2010. 70% des festivals qui existent aujourd’hui ont été créés après les années 2000.

Comment ce succès s‘explique-t-il ?

AD : 80% des festivals sont des associations. C’est une logique de projet : des individus ont envie de réaliser une action sur un secteur particulier qui leur tient à cœur ou un territoire particulier. C’est donc fédérer des individus autour d’un projet, d’une dynamique collective. Le festival est aussi souvent envisagé comme un instrument pour dynamiser un territoire. C’est pour cette raison qu’il y a un soutien public important car le festival contribue à animer un territoire, à apporter de la culture où il y en a moins, à créer une dynamique sociale, associative avec du bénévolat, des emplois… Les festivaliers vont aussi au festival pour se retrouver, partager un moment, faire la fête, éprouver des émotions ensemble. C’est cette singularité du festival et l’expérience qu’on y vit qui est sans doute aussi à l’origine de son succès. 

L’œuvre d’art est en réalité une finalité et un prétexte. Bien entendu, on va dans un festival pour voir des œuvres d’art. Et c’est aussi un prétexte à partager avec d’autres personnes un moment de convivialité particulier qui prend des formes là aussi très diverses, en fonction du festival et des individus car il y a plusieurs manières de vivre un même festival. Il y a cet échange entre une expérience esthétique : aller voir des œuvres, et une expérience humaine, et aussi sociale : du partage, du plaisir d’être ensemble, d’être dans un lieu ou un environnement particulier.

Le festivalier type en France est une festivalière, âgée de 48 ans, diplômée, active (pour 51% du public, un tiers est composé de retraités) et plutôt issue des classes moyennes et supérieures.. Ici à Toulouse, au festival de Rio Loco en juin 2021.
Le festivalier type en France est une festivalière, âgée de 48 ans, diplômée, active (pour 51% du public, un tiers est composé de retraités) et plutôt issue des classes moyennes et supérieures.. Ici à Toulouse, au festival de Rio Loco en juin 2021.
© AFP - Frédéric Scheiber / Hans Lucas

Cette volonté de se rassembler va-t-elle perdurer malgré la crise sanitaire ?

AD : C’est une chose assez forte qui est à la fois aux principes et une des conséquences. On y va sans trop savoir ce qu’on va y trouver pour la première fois et on y retourne pour y retrouver cette société particulière, ce moment singulier d’être avec ses proches et avec le autres auxquels on se confronte. Je pense qu’il y a un désir de culture, de rassemblement… Il y a actuellement une frustration car pour les publics, la seule sortie culturelle, c’est le festival. Cela peut paraître peu mais au regard des données nationales, une sortie par an dans un lieu culturel, c’est une expérience importante. Cette frustration va-t-elle compenser une perception du risque ? C’est difficile de l’anticiper.

La plupart des festivals sont des associations. Les personnes qui y travaillent sont-elles en majorité des bénévoles ?

AD : Il y a environ 60% de bénévoles dans les festivals. Ce qui signifie que sans bénévolat, de nombreux festivals ne pourraient pas exister. Mais il existe une diversité de configuration. Dans certains festivals, il n’y a aucun bénévole car ce sont des entreprises privées ou les organisateurs font le choix d’avoir des équipes professionnelles uniquement. Puis il existe des festivals entièrement bénévoles où l’ensemble de l’organisation et tout l’état d’esprit reposent sur cette question du bénévolat. Ils sont donc à la fois un pourvoyeur d’emplois et une dynamique de bénévolat. C’est donc une sorte d’entreprise mixte qui allie les avantages du public, du privé, du monde associatif et parfois de l’entreprise. 

Vous avez débuté cette étude en 2019. L’année 2020 a été singulière, en particulier pour les festivals qui n'ont pas eu lieu. Avez-vous pu l’observer ?

EN : Nous sommes actuellement en train de conclure notre travail qui a été exceptionnellement prolongé, en raison de la pandémie. L’autre effet de la pandémie pour nous a été l’extension du domaine de l’étude puisqu’au départ, on s’intéressait plutôt aux festivals de spectacles vivants, à savoir, musique et autres arts de la scène. Et finalement, avec ce dispositif d’observation des festivals souhaité par le ministère de la Culture, notre étude porte sur l’ensemble des domaines susceptibles d’être festivaliers, c’est-à-dire les arts visuels, le cinéma et l’audiovisuel, la littérature également. Cela a été une aventure colossale et en même temps une aventure où l’on a vu les festivals dans leur année d’empêchement, avec au moins l’année 2020 : on a pu regarder ce qu’ils avaient fait ou n’avaient pas pu faire, ce qu’ils avaient dépensé ou non, les financements perçus ou non. C’est intéressant de voir la festivalisation au travers du manque et pas simplement au travers de son plein rendement.

Pourquoi les festivals nous intéressent et pourquoi on peut estimer qu’ils sont l’un des marqueurs de la détresse qui frappe le monde culturel aujourd’hui ? Car un festival est un opérateur qui rassemble autour de lui et avec lui, toute une série d’acteurs de la chaîne de valeur de la culture. Le fait qu’un festival dépense 40% de ses recettes normales et reçoivent 40% seulement de ses recettes, ce n’est pas inquiétant seulement pour les festivals. C’est inquiétant pour tous les acteurs : les artistes, les tourneurs, les producteurs, les bénévoles…. Tous ces protagonistes du monde festivalier qui se sont vus empêchés. Le festival porte témoignage en même temps qu’il est un acteur de cette détresse de la pandémie. La population touchée représente plus de 200 000 personnes.

AD : Un festival, comme beaucoup de projets culturels, est une chaîne de coopération, avec une série de partenaires qui participent à la constitution du festival. De l’artiste au public, il y a une chaîne de coopération fragile. Et cela parce qu’elle tient sur une dynamique qui se répète d’une année sur l’autre : la constitution d’une programmation, la possibilité de créer une émulation particulière pour qu’un public y adhère et qu’un réseau d’acteurs locaux, et au-delà, s’investissent dans le territoire, pour qu’un collectif de bénévoles portent ce projet. C’est cette chaîne de coopération qui a été à la fois rompue au moment de la pandémie et que beaucoup d’acteurs festivaliers se sont évertués à préserver, au moins dans un certain nombre de leurs dimensions. On le voit dans les dépenses qui ont été préservées pendant la pandémie les questions de médiation, de communication, pour essayer de continuer à entretenir un lien avec les publics, avec les partenaires socio-éducatifs sur un territoire. C’est la fragilité de cette coopération qui, d’une certaine manière, va être mise à l’épreuve maintenant. On va en effet s’apercevoir cette année de quelle manière les publics vont revenir. C’est important car les publics représentent près de la moitié des revenus des festivals via la billetterie et la restauration. On va également voir comment les festivals vont être accompagnés par les pouvoirs publics pour obtenir des compensations de billetterie. On va donc pouvoir observer si la chaîne se ressoude cette année et si elle reprend vie l’an prochain. 

Avez-vous chiffré les pertes pour les festivals en raison de la crise sanitaire ?

EN : On les a estimés grâce à un panel extrêmement important. Notre estimation va au-delà de l’impression générale d’un secteur un peu frivole, peu important et qui fait la fête. Quand on cumule les effets économiques de l’annulation des festivals, nous avons estimé cela à 2,3 milliards d’euros, un nombre significatif de dates d’artistes supprimées, entre 150 000 et 200 000, ainsi que 200 000 emplois ou activités touchés. C’est significatif sur le plan social, sur le plan économique et sur le plan territorial.

Que conclure de cette observation des festivals ?

EN : Il ressort de notre travail que pour les festivals, il ne peut y avoir de politique automatique. On est dans le registre de la politique raisonnée, c’est-à-dire fondée sur une observation et débouchant sur un débat objectif sur les choix politiques. 

AD : Faire un festival, c’est faire société. Que ce soit du point de vue des organisateurs où il s’agit de construire un réseau de partenaires, d’acteurs, avec lesquels on travaille, autour d’un projet spécifique qui a une inscription sur un territoire, dans une temporalité précise. Du point de vue des publics aussi, c’est faire société, parce que c’est se confronter aux autres, c’est réinventer aussi le rapport à l’altérité, à la diversité. C’est y venir avec son groupe à soi, y imposer sa marque. C’est pour cela qu’on peut parler de phénomène anthropologique particulier de ce qui se passe dans un festival, à la fois dans sa constitution et dans ce que cela représente pour ceux qui le fréquentent. 

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