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Feuilletez "L'Établi" avec les oreilles

Affiche des manifestations de mai 1968 réalisée par l'Atelier Populaire des Beaux-Arts.
Affiche des manifestations de mai 1968 réalisée par l'Atelier Populaire des Beaux-Arts.
© Getty - API/Gamma-Rapho - Getty

Peu après mai 68, Robert Linhart entre à l'usine, il en tirera "L’Établi". Parcourez ce récit à travers une dizaine d'extraits illustrés par des archives radio. De la chaîne de montage tayloriste au lean management, en passant par le spleen du dimanche, plongez dans le quotidien du monde ouvrier.

De septembre 1968 à février 1978, Robert Linhart aura mis dix ans pour écrire et publier, L’Établi (Ed. de Minuit), le récit de son expérience d'ouvrier à l'usine Citroën de la Porte de Choisy, où il était entré comme "établi" en septembre 1968. Normalien, proche de Louis Althusser, fondateur de l'Union des Jeunesses Communistes Marxistes-Léninistes, Robert Linhart devient maoïste après un voyage en Chine en 1967 et rejoint la Gauche Prolétarienne. 

L'intellectuel décide alors de "s'établir", c'est-à-dire de se faire embaucher comme manœuvre sur une chaîne de montage afin de participer aux luttes ouvrières de l'intérieur. L’Établi raconte cet épisode de sa vie qui durera un an, aux côtés des ouvriers dont il endosse les conditions de travail : le mépris de la hiérarchie, la dureté du travail à la chaîne, l'organisation d'une grève partielle au nom de "tout travail mérite salaire". L’Établi est un document exceptionnel sur les rapports de production et de domination au sein d'une usine mais aussi un texte littéraire d'une grande émotion, un témoignage limpide et éclairant de la condition ouvrière.

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Robert Linhart, qui s'exprime très rarement dans les médias, était l'invité de Laure Adler dans "Hors-champs" sur France Culture en 2011. Il expliquait alors avoir écrit L’Établi sans notes, juste avec ses souvenirs, dix ans après son expérience. Vous pouvez écouter cet entretien ici :

Robert Linhart, invité de "Hors Champs" le 01/02/2011 (redif le 20/08/2013)

44 min

Des techniciens vérifient la finition des véhicules à la sortie des chaînes de montage dans l'usine Citroën de Rennes le 15 février 1966.
Des techniciens vérifient la finition des véhicules à la sortie des chaînes de montage dans l'usine Citroën de Rennes le 15 février 1966.
© AFP - UPI

La peur de couler...

Si l’ouvrier travaille trop lentement, il "coule" c’est-à-dire qu’il se trouve progressivement déporté en aval de son poste, continuant son opération alors que l’ouvrier suivant a déjà commencé la sienne. Il lui faut alors forcer le rythme pour essayer de remonter. Et le lent glissement des voitures, qui me paraissait si proche de l’immobilité, apparaît aussi implacable que le déferlement d’un torrent qu’on ne parvient pas à endiguer : cinquante centimètres de perdus, un mètre, trente secondes de retard sans doute, cette jointure rebelle, la voiture qu’on suit trop loin, et la nouvelle qui s’est déjà présentée au début normal du poste, qui avance de sa régularité stupide de masse inerte, qui est déjà à moitié chemin avant qu’on ait pu y toucher, que l’on va commencer alors qu’elle est presque sortie et passée au poste suivant : accumulation des retards. C’est ce qu’on appelle "couler" et, parfois, c’est aussi angoissant qu’une noyade.

(L'Établi, pp.12-13)

En écoutant le témoignage de Patrice, ouvrier à l’usine Peugeot de Poissy dans les Yvelines, diffusé dans l'émission "Les Pieds sur terre" en 2016, on se dit que peu de choses ont finalement changé sur les chaînes de montage pour les travailleurs de l'automobile : pauses courtes et chronométrées, peur de couler, recherche effrénée de gains de productivité... Extrait du reportage de Martine Abat, "Ouvriers chez PSA" :

"Ouvriers chez PSA" : extrait d'un témoignage dans "Les Pieds sur terre" du 27/09/2016 sur France Culture.

7 min

Village kabyle.
Village kabyle.
© Getty - Antoine Gyori/Sygma

D'Alger à Paris, il n'y a qu'un pas

Et nous parlons de la Kabylie, de l’Algérie, de la culture des oliviers, de la riche plaine de la Mitidja, des tracteurs et des labours, des récoltes inégales et du petit village de montagne où est restée la famille de Mouloud. Il envoie trois cents francs par mois, et il fait attention à ne pas trop dépenser pour lui-même. Ce mois-ci, il a du mal : un camarade algérien est mort, et les autres se sont cotisés pour payer le rapatriement du corps et envoyer un peu d’argent à la famille. Ça a fait un trou dans le budget de Mouloud, mais il est fier de la solidarité entre les Algériens et particulièrement entre les Kabyles. "Nous nous soutenons comme des frères."

(L'Établi, p.19)

Retour sur l'histoire de l'immigration algérienne en France avec Driss El Yazami, militant marocain des droits de l'homme et l'historien Gilles Manceron dans "Les Chemins de la connaissance". Ils nous expliquent en quoi la colonisation française en Algérie a déstructuré la paysannerie, notamment en Kabylie, ce qui a rendu disponible toute une main-d'œuvre. Or, "d'Alger à Marseille et de Marseille à Paris, finalement il n'y a qu'un pas" résument-ils. Ainsi, jusqu'à la fin des années 60, les immigrés seront à 80% des hommes seuls qui se définiront d'abord par leur travail. La guerre d'Algérie accélérera cette immigration malgré le mythe du retour qui continuera de perdurer.

L'immigration algérienne dans "Les Chemins de la connaissance" le 06/11/2002 sur France Culture avec Gilles Manceron et Driss el Yazami.

14 min

Operarios (1933). Tableau de Tarsila do Amaral - Palais du gouvernement de l'État de São Paulo.
Operarios (1933). Tableau de Tarsila do Amaral - Palais du gouvernement de l'État de São Paulo.

Grille des classifications, du racisme à tous les étages

Il y a six catégories d’ouvriers non qualifiés. De bas en haut : trois catégories de manœuvres (M.1., M.2., M.3.) ; trois catégories d’ouvriers spécialisés (O.S.1, O.S.2, O.S.3). Quant à la répartition, elle se fait d’une façon tout à fait simple : elle est raciste. Les Noirs sont M.1, tout en bas de l’échelle. Les Arabes sont M.2 ou M.3. Les Espagnols, les Portugais et les autres immigrés européens sont en général O.S.1. Les Français sont, d’office, O.S.2. Et on devient O.S. à la tête du client, selon le bon vouloir des chefs. Voilà pourquoi je suis ouvrier spécialisé et Mouloud manœuvre, voilà pourquoi je gagne quelques centimes de plus par heure, quoique je sois incapable de faire son travail. Et après, on ira faire des statistiques subtiles sur la "grille des classifications", comme disent les spécialistes.

(L'Établi, p.24)

En 1967, paraît le roman Élise ou la vraie vie de Claire Etcherelli, qui remportera le prix Femina la même année. Roman tiré de son expérience du travail à la chaîne dans une usine d'automobile, l'auteure y raconte une histoire d'amour entre une jeune ouvrière et un ouvrier algérien militant du FLN, en pleine guerre d'Algérie. Claire Etcherelli y dénonce le racisme et la peur, les conditions de travail harassantes et l'abrutissement qui en découle. Invitée dans l'émission "Elle et lui" au micro de Denise Alberti, l'ancienne ouvrière à la voix si délicate explique bien cette classification interne au monde ouvrier entre manœuvres, ouvriers spécialisés et ouvriers professionnels à laquelle s'ajoute un racisme très ancré.

Claire Etcherelli dans "Elle et lui" le 16/12/1967 sur France Culture pour parler de son livre "Elise ou la vraie vie" et de son expérience d'ouvrière à la chaîne.

11 min

Masques maladie Ibibio utilisés lors de cérémonies à but thérapeutique (Nigéria) .
Masques maladie Ibibio utilisés lors de cérémonies à but thérapeutique (Nigéria) .
© Getty - Werner Forman

Le médecin imaginaire 

Le médecin du travail, tout le monde ici le hait. On l’appelle "le vétérinaire". "Il donnerait une aspirine à un mort", m’a dit Sadok, un jour qu’on l’avait renvoyé de l’infirmerie à l’atelier de soudure au bout d’un quart d’heure. Il était revenu pâle, épuisé, et il se plaignait de maux de ventre et disait, en empoignant son chalumeau : "Ce docteur, c’est un salaud." Gravier, qui rôdait, l’avait entendu pester : "T’es pas content ? la porte est ouverte. – Non, chef, ça va, j’ai rien dit…" Tous les ouvriers savent que les médecins de Citroën touchent des primes d’autant plus élevées qu’ils accordent peu d’arrêts de travail. Le rendement, pour eux, c’est de réexpédier systématiquement les malades à la chaîne.

(L'Établi, p.45)

En écho à cet extrait particulièrement à charge contre les médecins du travail, nous vous proposons de prendre un peu de recul grâce à ce troisième volet de "La Fabrique de l'Histoire" d'Emmanuel Laurentin consacrée à l'histoire de la santé publique et diffusée en 2009. Deux historiens racontent comment la médecine du travail est apparue et comment elle a évolué dans un climat hautement conflictuel.

Évolution de la médecine du travail au cours du XXe siècle dans l'émission "La Fabrique de l'Histoire" diffusée le 11/03/2009 sur France Culture.

54 min

Scène tirée du film "Les Temps modernes" de et avec Charlie Chaplin (1936).
Scène tirée du film "Les Temps modernes" de et avec Charlie Chaplin (1936).
© Getty - Hulton Archive

Quand le travail rend fou

C’était un Noir, un grand costaud, qui parlait difficilement le français, mais un peu quand même. Il vissait un élément de tableau de bord, avec un tournevis. Cinq vis à poser sur chaque voiture. Ce vendredi-là, dans l’après-midi, il devait en être à sa cinq-centième vis de la journée. Tout à coup, il se met à hurler et il se précipite sur les ailes des voitures en brandissant son tournevis comme un  poignard. Il lacère une bonne douzaine de carrosseries avant qu’une troupe de blouses blanches et bleues accourues en hâte ne parvienne à le maîtriser et à le traîner, haletant et gesticulant jusqu’à l’infirmerie.

"Et alors, qu’est-ce qu’il est devenu ?

- On lui a fait une piqûre et une ambulance l’a emmené à l’asile.

- Il n’est jamais revenu ?

- Si. A l’asile, ils l’ont gardé trois semaines. Puis ils l’ont renvoyé en disant que ce n’était pas grave, juste une dépression nerveuse."

(L'Établi, p.58)

"Le travail répétitif sous contrainte de temps" était l'objet d'étude du psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours lorsqu'il intervenait dans les usines. Invité de Laure Adler en 2014 dans "Hors-champs", il détaillait les peurs et les contraintes subies par les ouvriers à la chaîne et racontait un harcèlement ordinaire. Dejours, qui a connu Robert Linhart, s'interrogera sur les stratégies mises en œuvre par ces travailleurs pour pouvoir tenir les cadences. S'efforcer de ne plus penser, s'abrutir au travail, voilà la solution pour tenir, en conclura Christophe Dejours.

Christophe Dejours invité dans "Hors-champs" le 10/02/2014 sur France Culture (extrait)

14 min

Sunday, 1926. Tableau d'Edward Hopper. The Phillips Collection
Sunday, 1926. Tableau d'Edward Hopper. The Phillips Collection

En attendant lundi 

Pourtant, souvent, la fin de semaine ne leur apporte que l’ennui et un décompte mélancolique des heures qui précèdent la reprise du lundi. Certains jeunes "font la fête" : sorties en bande, dancing, cinéma. Ou tout simplement se soûler. Mais la plupart des ouvriers, surtout parmi les immigrés, entrent dans une espèce de léthargie : démarche lente, palabres, longues attentes au café. Les muscles et les nerfs cherchent, dans cet affaissement provisoire, à se reconstituer. Depuis longtemps, le dimanche après-midi, il m’arrive de croiser dans les bistrots du treizième arrondissement des immigrés immobiles et rêveurs devant une bière à peine entamée. Autrefois, je ne leur prêtais guère attention. Maintenant, si. Dans leur regard, je reconnais l’angoisse du temps qui s’écoule et dont ils ne peuvent rien faire, la sensation douloureuse de chaque minute perdue qui les rapproche du vacarme de la chaîne et d’une semaine d’épuisement.

(L'Établi, p.65)

Le malaise lié au dimanche existe bien. Pour les psychanalystes, le dimanche fait partie des "jours à risque" où se mêlent mélancolie, ennui et peur du lendemain. Dans son documentaire "Dimanche spleen", Amaury Chardeau nous donne à écouter des témoignages qui montrent ce que cette journée de pause a de particulier dans une vie réglée autour du travail.

"Dimanche spleen" documentaire d'Amaury Chardeau diffusé le 20/12/2010 sur France Culture dans "Sur les docks".

52 min

Affiche de Mai 68 - Atelier populaire de l'ex-École des Beaux-Arts.
Affiche de Mai 68 - Atelier populaire de l'ex-École des Beaux-Arts.
- BnF, Département des Estampes et de la photographie.

"L'établi", toute une légende

À l’extérieur, l’ "établissement" paraît spectaculaire, les journaux en font toute une légende. Vu de l’usine, ce n’est finalement pas grand-chose. Chacun de ceux qui travaillent ici a une histoire individuelle complexe, souvent plus passionnante et plus tourmentée que celle de l’étudiant qui s’est provisoirement fait ouvrier. Les bourgeois s’imaginent toujours avoir le monopole des itinéraires individuels. Quelle farce ! Ils ont le monopole de la parole publique, c’est tout. Ils s’étalent. Les autres vivent leur histoire avec intensité, mais en silence. Personne ne naît O.S. ; on le devient. D’ailleurs, ici, à l’usine, il est très rare qu’on désigne quelqu’un comme « l’ouvrier qui… ». Non. On dit : "La personne qui travaille à la soudure", "La personne qui travaille aux pare-chocs". La personne. Je ne suis ni l’ "ouvrier" ni l’ "établi". Je suis "la personne qui travaille aux balancelles". Et ma particularité d’ "établi" prend sa place anodine dans l’enchevêtrement des destins et des cas d’espèce.

(L'Établi, pp.80-81)

En 2007, l'émission "Surpris par la nuit" diffusait une série de trois documentaires de Florence Pezon consacrée aux "établis". Une histoire qui épouse une grande variété de trajectoires dans un contexte politique foisonnant. En voici le premier volet, avec, entre autres, le témoignage de Nicole Linhart (la femme de Robert Linhart). "Etablie" elle aussi, elle racontait, près de quarante ans plus tard, en quoi elle avait d'abord vécu le fait d'aller en usine comme une "illumination totale". Une expérience qui se soldera finalement par un échec : l'ennui avait en fait dominé.

"Établis en usine, établis dans la ville" - Un documentaire diffusé dans "Surpris par la nuit" le 16/01/2007 sur France Culture.

1h 13

L'entrée des usines Panhard, avenue de Choisy, vers 1960.
L'entrée des usines Panhard, avenue de Choisy, vers 1960.
- Collection Librairie Baudrin

L'exil à Panhard

Le dépôt Panhard, mon lieu d’exil, est à environ un kilomètre de l’usine, enfoncé dans les ruelles du treizième arrondissement, à l’écart des voies dégagées où se dressent les bâtiments principaux, avenue de Choisy et sur les grands boulevards. Cette annexe perdue trouve son origine dans les strates successives de la concentration capitaliste. Les usines de la porte de Choisy ont appartenu, dans le temps, à la maison Panhard. On y fabriquait des automobiles et aussi des automitrailleuses réputées ; la Panhard, petit blindé léger de patrouille antiguérilla avait fait merveille pendant des années dans les combats douteux du monde entier : combien de raids punitifs, de mechtas incendiées, de villages brûlés, de foules civiles mitraillées ? Aujourd’hui, les blindés se construisent ailleurs, la firme Panhard a disparu, et, sur les chaînes de la porte de Choisy, les 2 CV ont remplacé les automitrailleuses. 

(L'Établi, p.116)

Le nom de Panhard consacre les débuts de l'automobile. En 2006, "La Nouvelle Fabrique de l'Histoire" racontait, à travers les souvenirs de l'héritier Jean Panhard, l'histoire d'une famille devenue une légende de la construction automobile dans les années 1920. Légendaire au point qu'on dira : "L'ancêtre de l'automobile, c'est Panhard". Jean Panhard, dans cet entretien, se félicite des accords avec Citroën en 1955 puis de la fusion en 1965 qui a permis à la firme de survivre dans un marché fortement concurrentiel.

Entretien avec Jean Panhard dans "La Nouvelle Fabrique de l'Histoire" consacrée à l'histoire de l'automobilisme le 26/06/2006.

53 min

Brochure publicitaire pour la 2 CV datant de 1963.
Brochure publicitaire pour la 2 CV datant de 1963.
- www.citrobe.org

Quatre roues sous un parapluie

Une 2 CV faite, une autre à faire… Je calcule. Cent cinquante par jour. Deux cent vingt jours par an. En ce moment, fin juillet, il doit en être à peu près à la trente-trois millième. Trente-trois mille fois pendant l’année, il a refait les mêmes gestes. Pendant que des gens allaient au cinéma, bavardaient, faisaient l’amour, nageaient, skiaient, cueillaient des fleurs, jouaient avec leurs enfants, écoutaient des conférences, se goinfraient, se baladaient, parlaient de la "Critique de la Raison pure", se réunissaient pour discutailler des barricades, du fantasme de la guerre civile, de la question du fusil, de la classe ouvrière comme sujet et des étudiants comme substitut du sujet et de l’action exemplaire qui révèle et du détonateur, pendant que le soleil se levait sur Grenade et que la Seine clapotait doucement sous le pont Alexandre III, pendant que le vent couchait les blés, caressait l’herbe des prairies et faisait murmurer les feuillages dans les bois, trente-trois mille carcasses de 2 CV ont défilé devant Mouloud depuis septembre, pour qu’il soude trente-trois mille fois le même interstice de cinq centimètres de long.

(L'Établi, pp.154-155)

Saviez-vous que la 2 CV était la seule voiture autorisée aux femmes enceintes grâce à ses suspensions extraordinaires ? Réputée "voiture des premières fois", la 2 CV a reçu de nombreux surnoms ("Petit canard", "Deudeuche"...). Dans le documentaire de Ludovic Sellier diffusé en 1996 dans "Lieux de mémoire", vous entendrez le Président Valéry Giscard d'Estaing qui rigole encore de son entrée à l'Élysée en 2 CV : "Le protocole républicain en a été stupéfait !"

"La 2 CV, une modeste 8ème merveille du monde" dans "Lieux de mémoire" sur France Culture le 18/01/1996.

58 min

Travailleuses à l'usine d'électronique AWA en 1936. Ashfield (Nouvelle-Galles du Sud, Australie)
Travailleuses à l'usine d'électronique AWA en 1936. Ashfield (Nouvelle-Galles du Sud, Australie)
- C.C.

Le bureau des méthodes

Elle n’a pas vraiment de nom, l’Organisation du travail.                                                                                                                                                                                                                                                                                      
Si, en principe : "le bureau des méthodes et des temps". "Les méthodes", disent les initiés. Mais c’est lointain et anonyme, inconnu de beaucoup. On se sait même pas où ça se trouve, on ne connaît pas les têtes. (…) Il y a des blouses blanches inconnues qui viennent faire un tour, nous regardent travailler (sans doute le chronomètre dans la poche : clic, clac, en douce…), puis partent noter quelque chose sur leur calepin dans un coin de l’atelier. D’autres viennent inspecter les outils. Et je regarde ton chalumeau, et je tripote ta vrille, ni bonjour ni bonsoir, je ne t’ai pas vu, je note sur mon carnet et je vais voir le suivant. 

Il y a des machines qu’on change à l’improviste, sans prévenir. Tiens, on m’a mis un autre chalumeau, avec un ressort pour se remettre en place tout seul. (T’en fais pas, mon bonhomme, ils l’ont compté là-haut, le ressort : moins cinq secondes, le temps qu’il te fallait pour remettre le chalumeau en place. On se prépare à raccourcir ton temps ou à te coller une opération en plus. En tout cas, elles ne seront pas perdues, ces cinq secondes !)

Alors, quand il y a du nouveau, on dit "eux", tout simplement : "T’as vu ce qu’ils viennent de me coller à faire en plus ? S’emmerdent pas, là-haut…" Il y a des circulaires qui atterrissent chez le contremaître, des notes de service, des décisions urgentes (mais il ne les montre à personne, bien sûr, sauf au chef d’équipe avec qui il tient conseil à voix basse dans le secret de sa cage vitrée).

(L'Établi, pp.161-162)

Au micro d'Annabelle Grelier, un directeur des ressources humaines craque... Il décrypte les mécanismes du lean management, vanté comme une chasse au gaspillage et au temps perdu, qui vise à une simplification radicale des postes pour maximiser la productivité. Le lean, c'est pour le salarié, "le renoncement à tout ce qui fait son métier" explique ce DRH. "Lutte des places", "course au plus conforme"... autant de pratiques radicales qui se retournent même contre les managers.

"DRH : Direction inhumaine des ressources" dans le Magazine de la rédaction sur France Culture le 13/09/2013. (extrait)

9 min

Choix des extraits littéraires : Annelise Signoret, de la Documentation de Radio France.

Sélection d'archives radiophoniques : Odile Dereuddre, de la Documentation de Radio France.