Publicité

Feuilletez "La Septième Fonction du langage" de Laurent Binet avec les oreilles

Par
Lio et Alain Pacadis au Palace en décembre 1980.
Lio et Alain Pacadis au Palace en décembre 1980.
© Sipa - Villard / de Keerle

En 2015, Laurent Binet publiait "La Septième Fonction du langage" chez Grasset. Un polar dans la scène intellectuelle parisienne tricoté depuis la mort de Roland Barthes, en 1980. Redécouvrez une série d'archives radiophoniques sélectionnées en écho à une dizaine d'anecdotes chez l'écrivain.

>>> Retrouvez ici tous les autres romans de la collection "Feuilletez avec les oreilles"

Le roman La Septième Fonction du langage a pour point de départ la mort de Roland Barthes, renversé par une camionnette de blanchisserie le 25 février 1980. L'hypothèse de Laurent Binet, l'auteur, est qu'il s'agit d'un assassinat. En découle une plongée parfois instructive, et souvent hilarante, dans les milieux intellectuels et politiques de l'époque, jusqu'aux nuits parisiennes endiablées. Lauréat du Prix interalié 2015, Laurent Binet  dit qu'on peut "y voir un polar sémiologique, un roman pop, une farce rocambolesque, une satire… un délire proche du surréalisme". Il dit aussi raffoler du mélange des genres.

Publicité

Cette série d'archives sonores concoctée en écho à une sélection de moments de La Septième Fonction du langage en dit long sur son esprit touche à tout. Parcourez ces passages en faisant résonner extraits du texte et extraits radiophoniques, et vous transiterez de Deleuze sur un court de tennis à la cuisine japonaise vue par François Mitterrand, en passant par les nuits folles du Palace. Bienvenue en 1980, bienvenue à Paris.

Roland Barthes chez lui en 1975.
Roland Barthes chez lui en 1975.
© Sipa - Graeme / Baker

Alors que Roland Barthes vient de mourir, un mois plus tard Alain Veinstein racontait l'accident de la route qui lui sera fatal et qui est survenu le 25 février 1980 à Paris :

La mort de Roland Barthes dans "Les Nuits magnétiques" le 01/04/1980

46 sec

John McEnroe et Jimmy Connors en 1984 à Wimbledon.
John McEnroe et Jimmy Connors en 1984 à Wimbledon.
© Getty - Bettman

Borg, MacEnroe, Connors : prolos contre aristos

Deleuze se cale dans son fauteuil :

"Vous voyez cet Américain ? C’est l’anti-Borg. Enfin, non, l’anti-Borg, c’est McEnroe : service égyptien, âme russe, hein, hum hum. (Il tousse.) Mais Connors (il prononce « Connorz »), ce jeu à plat, cette prise de risque permanente, ces balles rasantes… c’est très aristocratique, aussi. Borg : jeu de fond de court, il renvoie la balle, bien au-dessus du filet grâce au liftage. N’importe quel prolo peut comprendre ça. Borg, il invente le tennis du prolétaire. McEnroe et Connors, évidemment, ils jouent comme des princes."

Simon se permet d’objecter :

"Mais Connors, c’est l’archétype du peuple, pourtant, non ? C’est le bad boy, le sale gosse, le voyou, il triche, il conteste, il râle, il est mauvais joueur, bagarreur, batailleur, incroyablement accrocheur…"          
> > Deleuze réprime un geste d’impatience :

"Oui ? Hum hum, c’est intéressant comme objection."

(La Septième Fonction du langage, pages 79-80)

Au micro de Xavier de la Porte se succèdent Pierre Charton, Denis Grozdanovitch, Patrice Agelauer et Christophe Lamour pour parler du tennis, de la technique à la philosophie. En illustration, des extraits de l'"Abécédaire" de Gilles Deleuze où l'on découvre la lettre T comme... tennis :

L'émission "Surpris par la nuit" le 02/03/2005 consacrée au tennis

1h 31

Le couturier Kenzo et Fabrice Emaer, directeur artistique du Palace, en 1979.
Le couturier Kenzo et Fabrice Emaer, directeur artistique du Palace, en 1979.
© Sipa - Bulka

Langues et homards à la fête

Sur scène, un groupe de reggae gothique assure un set vaporeux et vulgaire. Le Sergent se déhanche avec nonchalance sur le rythme à contretemps de la boîte à rythme, sous l’œil curieux et morne de Bono. Yves Mourousi parle au ventre de Grace Jones. Des danseurs brésiliens slaloment entre les clients en exécutant des mouvements déliés de capoeira. Un ancien ministre assez important sous la IV ème République essaie de toucher les seins d’une jeune actrice qui commence à être connue. Et il y a toujours ce cortège de garçons et filles qui portent des homards vivants sur la tête ou les promènent en laisse, le homard étant, pour une raison inconnue, l’animal en vogue du Paris de 1980 [...]

Près du bar, Victor Pecci, brun, chemise ouverte, diamant à l’oreille, discute avec Vitas Gerulaitis, blond, chemise ouverte, anneau clipé à l’oreille. Slimane salue de loin une jeune anorexique qui discute avec le chanteur de Taxi Girl. Juste à côté de lui, adossée à un pilier en béton imitant une colonne dorique carrée, la bassiste de Téléphone, impassible, se fait lécher la joue par une amie qui essaie de lui expliquer comment on boit les tequilas à Orlando. Le Sergent et Bono ont disparu. Slimane se fait entreprendre par Yves Mourousi. Foucault surgit des toilettes et entame une discussion passionnée avec la chanteuse d’ABBA.

(La Septième Fonction du langage, pages 123-124)

Jean-Michel Gravier, qui chroniquait les nuits parisiennes au Matin de Paris**,  décrivait Roland Barthes comme "indispensable" aux fêtes parisiennes. Au micro d'Alain Riou, au creux de l'été 1979, il racontait les déguisements, les masques et la lumière qui s'accroche aux paillettes :**

"Les mauvais coucheurs" avec Jean-Michel Gravier le 12/07/1979

3 min

Roman Jakobson.
Roman Jakobson.
- Philweb Bibliographical Archive via wikicommons.

L'ombre de Jakobson

"Qui êtes-vous ?"

Le vieil homme réajuste sa cravate et dit simplement :

"Roman Jakobson, linguiste."          
>  Le sang de Simon se glace.          
> Bayard, en contrebas, n’est pas sûr d’avoir bien entendu.          
> "Quoi ? Il a dit quoi ? Simon !"          
> Les derniers lambeaux de la bande magnétique crépitent avant de se changer en cendre.          
> Cordélia est accourue auprès de Derrida. Elle déchire sa robe pour lui faire un bandage autour du cou. Elle espère arrêter l’hémorragie.          
> "Simon ?"          
> Simon ne répond rien mais reconstitue mentalement le dialogue muet avec Bayard : Pourquoi ne pas lui avoir dit que Jakobson était vivant ?          
> "Tu ne me l’as jamais demandé."

(La Septième Fonction du langage, page 377)

A l'occasion d'une série d'émissions intitulée "Hommage à Roman Jakobson" et produite par Robert Georgin en 1977, Roland Barthes soulignait ce qu'avait apporté le linguiste dans la conjonction des deux pensées, théorique d'une part, et créative d'autre part :

Roland Barthes évoque Roman Jakobson le 12/11/1977

3 min

Confidence, avec François Mitterrand et Christian Pierret.
Confidence, avec François Mitterrand et Christian Pierret.
- Christian Pierret via Flickr

Société du spectacle

"J’ai déclaré que le pouvoir, c’était la propriété. Ce n’est pas entièrement faux, bien sûr. "          
> Mitterrand pose sa cuillère. L’auditoire silencieux arrête de manger pour signifier au petit homme qu’on se concentre sur sa parole.          
> Si la cuisine japonaise se fait toujours devant celui qui va manger (marque fondamentale de cette cuisine), c’est que peut-être il importe de consacrer par le spectacle la mort de ce qu’on honore…          
> On dirait qu’ils ont peur de faire du bruit, comme au théâtre.          
>  "Mais ce n’est pas vrai. Vous le savez mieux que moi, n’est-ce pas ?"          
>  Aucun plat japonais n’est pourvu d’un centre (centre alimentaire impliqué chez nous par le rite qui consiste à ordonner le repas, à entourer ou napper les mets) ; tout y est ornement d’un autre ornement : d’abord parce que sur la table, sur le plateau, la nourriture n’est jamais qu’une collection de fragments…          
>   " Le vrai pouvoir, c’est le langage."

(La Septième Fonction du langage, pages 204-205)

Auteure de Saveurs du Japon**, la journaliste spécialiste de cuisine Marianne Comolli était l'invitée de l'émission "De bouche à oreille". Après la lecture d'un passage de** L'Empire des signes de Roland Barthes, écoutez ses conseils pour bien découper le poisson :

La cuisine japonaise dans "De bouche à oreille" par Renée Elkaïm Bollinger

2 min

Extrait du "Giorni di lotta"
Extrait du "Giorni di lotta"
- Rafaella via Flickr

Guattari, rockstar à Bologne

Elle s’appelle Bianca, elle a des yeux très noirs et des dents très blanches, elle est napolitaine, elle fait des études de sciences politiques, elle voudrait être journaliste, mais pas dans la presse bourgeoise. Simon hoche la tête en souriant bêtement. Il marque des points quand il lui dit qu’il fait sa thèse à Vincennes. Bianca bat des mains : il y a trois ans, un énorme colloque s’est tenu ici, à Bologne, avec les grands intellectuels français, Guattari, Sartre, et ce jeune en chemise blanche, Lévy… Elle avait interviewé Sartre et Simone de Beauvoir pour Lotta Continua. Sartre avait dit, elle cite de mémoire en levant un doigt :

"Je ne puis accepter qu’un jeune militant soit assassiné dans les rues d’une ville gouvernée par le Parti communiste."

Et, tout compagnon de route qu’il était, il avait déclaré :

"Je me mets du côté du jeune militant."

C’était magnifico ! Elle se rappelle que Guattari avait été accueilli comme une rock star ; dans la rue, on aurait dit John Lennon, c’était la folie.

(La Septième Fonction du langage, pages 219-220)

Ecoutez le documentaire "1969-1976 : l'Italie plonge dans la violence armée" proposé par Emmanuel Laurentin dans son émission "La Fabrique de l'histoire" :

Les années de plomb dans "La fabrique de l'histoire" le 06/03/2000

59 min

Philippe Sollers à Venise.
Philippe Sollers à Venise.
- philippesollers.com

Venise et la peste

L’histoire de Venise n’est qu’un long dialogue avec la peste. Or, la réponse de la Sérénissime fut Véronèse (Le Christ arrêtant la peste), Le Tintoret (Saint Roch guérissant les pestiférés) et, à la pointe de la Dogana, l’église sans façade de Baldassare Longhena : la Salute, dont le critique d’art allemand Wittkower dira : " triomphe absolu dans la sculpturalité, la monumentalité baroque et la richesse des jeux de lumière". Dans le public, Sollers note.          
> Octogonale, sans façade et pleine de vide.          
> Les étranges roues de pierre de la Salute sont comme des rouleaux d’écume pétrifiés par la méduse. Le mouvement perpétuel comme réponse à la vanité du monde.          
> Le Baroque, c’est la peste, donc Venise.

(La Septième Fonction du langage, page 419)

Dans "Les Nuits magnétiques", suivez Colette Fellous sur les pas de Philippe Sollers dans une promenade d'1h20 à travers Venise :

Philippe Sollers à Venise dans "Les Nuits magnétiques" le 24/10/1996

1h 20

Débat télévisé entre Valery Giscard d'Estaing et François Mitterrand 05/05/1981.
Débat télévisé entre Valery Giscard d'Estaing et François Mitterrand 05/05/1981.
© Sipa - Boccon - Gibod

"Je ne suis pas votre élève" : le débat Giscard / Mitterrand

Le JT de PPDA se termine avec la météo d’Alain Gillot-Pétré qui annonce enfin du soleil en ce mois de mai frigorifique (12 degrés à Paris, 9 à Besançon). Après la pub, un écran bleu apparaît, où s’inscrit, sur un fond de musique pompière avec cymbales et cuivres, le message qui annonce le grand débat "en vue de l’élection du président de la République".          
> Les deux journalistes qui vont arbitrer le débat, ce 6 mai 1981, succèdent à l’écran bleu.          
> Simon crie :

"Jacques, amène-toi ! Ça commence. "

Bayard rejoint Simon dans le salon avec des bières et des apéricubes. Il décapsule deux bières pendant que le journaliste choisi par Giscard, Jean Boissonnat, chroniqueur à Europe 1, complet gris, cravate rayée, tête à fuir en Suisse en cas de victoire socialiste, présente le déroulement de la soirée.

À ses côtés, Michèle Cotta, journaliste à RTL, casque de cheveux noirs, rouge à lèvres fluorescent, chemisier fuchsia et gilet mauve, fait semblant de prendre des notes en souriant nerveusement.          
> Simon, qui n’écoute pas RTL, demande qui est la poupée russe en fuchsia. Bayard ricane bêtement.

Giscard explique qu’il souhaite que ce débat soit utile.

(La Septième Fonction du langage, pages 452-453)

A l'occasion du dixième anniversaire de la victoire de François Mitterrand à la présidentielle de 1981, Patrice Gélinet dans son émission "L'Histoire en direct" nous fait revivre la campagne électorale à travers des extraits du débat télévisé et des commentaires de collaborateurs de François Mitterrand :

"L'Histoire en direct" consacrée aux élections de 1981 diffusée le 06/05/1991

5 min

---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Ce voyage retour dans les années 80 ne serait pas le même si vous ne poursuiviez pas votre lecture en musique à travers cette playlist inspirée par La septième fonction du langage :

Choix des extraits littéraires et des titres musicaux : Annelise Signoret, de la Documentation de Radio France, avec au jukebox la complicité de Mickaël Simon, à la discothèque.

Sélection d'archives radiophoniques : Odile Dereuddre, de la Documentation de Radio France.

Archives INA - Radio France