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Feuilletez "Les Choses" avec les oreilles

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Un photomontage intitulé "I shop therefore I am"  (J’achète donc je suis) de l'artiste Barbara Kruger exposé au Hirshhorn Museum and Sculpture Garden à Washington en avril 2018.
Un photomontage intitulé "I shop therefore I am" (J’achète donc je suis) de l'artiste Barbara Kruger exposé au Hirshhorn Museum and Sculpture Garden à Washington en avril 2018.
© Getty - Robert Alexander

Paru en 1965, "Les Choses" est bien plus qu’une "Histoire des années 60" : le portrait qu’y fait Perec de la société de consommation et du bonheur matérialiste, reste résolument actuel. Voici une proposition de balade sonore entre Baudrillard et les Puces, les enquêtes d’opinion et le Bonheur…

En 1965 paraît chez Julliard le premier livre de Georges Perec, Les Choses, l'histoire d'un couple des années 60, en pleine quête éperdue du bonheur, d'un bonheur matérialiste fait de consommation, de marques, de paraître, car, après tout, "c'était pour ces saumons, pour ces tapis, pour ces cristaux que, vingt-cinq ans plus tôt, un employé et une coiffeuse les avaient mis au monde."

Sous-titré Une histoire des années 60, Les Choses explore la société de consommation, les rêves préfabriqués, les frustrations, des vies sans destin, comme mécanisées. Le refus de créer des "véritables" personnages de roman, Georges Perec s’en explique ainsi dans Le Goût des livres, une émission enregistrée juste après l'attribution du prix Renaudot, fin 1965. Il raconte avoir "conçu ce livre d’une part comme l’étude d’un milieu, et non pas comme l’étude de personnes, non pas comme quelque chose qui arrive à quelqu’un mais comme la relation que des êtres peuvent entretenir avec les choses. Et d’autre part, comme un roman d’avant l’existence."

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Voici donc un roman sans personnages incarnés : Sylvie et Jérôme sont comme des silhouettes évoluant dans le monde moderne, enfermés dans leur désir de possession, leur frénésie de consommation et leur idéal de confort, dessinant en creux une certaine idée (matérialiste) du bonheur. Un regard quasi sociologique de la vie quotidienne dans lequel on retrouve l’influence de Roland Barthes à qui Perec a d'ailleurs fait lire son manuscrit. On ressent moins l’influence de Flaubert, pourtant revendiquée par Perec et assumée par divers emprunts faits à l’Education sentimentale, à l’instar de la gravure du bateau à aubes Le Ville-de-Montereau dans les premières pages des deux romans.

J’ai commencé je voulais écrire comme tout le monde, mettons, un livre de huit-cents pages ou de trois-mille, L’Education sentimentale ou bien Le Comte de Monte Cristo ou bien Moby Dick.

Ce Feuilletez avec les oreilles vous propose une plongée littéraire et sonore dans l’univers obsessionnel de ce jeune couple matérialiste des années 60 que sont Jérôme et Sylvie.

La Ville-de-Montereau, anonyme, 1837, Musée Carnavalet.
La Ville-de-Montereau, anonyme, 1837, Musée Carnavalet.

S'embarquer avec Flaubert 

L’œil, d’abord, glisserait sur la moquette grise d’un long corridor, haut et étroit. Les murs seraient des placards de bois clair, dont les ferrures de cuivre luiraient. Trois gravures, représentant l’une Thunderbird, vainqueur à Epsom, l’autre un navire à aubes, le Ville-de-Montereau, la troisième une locomotive de Stephenson, mèneraient à une tenture de cuir, retenue par de gros anneaux de bois noir veiné, et qu’un simple geste suffirait à faire glisser. La moquette, alors, laisserait place à un parquet presque jaune, que trois tapis aux couleurs éteintes recouvriraient partiellement.

Ce serait une salle de séjour, longue de sept mètres environ, large de trois. A gauche, dans une sorte d’alcôve, un gros divan de cuir noir fatigué serait flanqué de deux bibliothèques en merisier pâle où des livres s’entasseraient pêle-mêle. Au-dessus du divan, un portulan occuperait toute la longueur du panneau. Au-delà d’une petite table basse, sous un tapis de prière en soie, accroché au mur par trois clous de cuivre à grosses têtes, et qui ferait pendant à la tenture de cuir, un autre divan, perpendiculaire au premier, recouvert de velours brun clair, conduirait à un petit meuble haut sur pieds, laqué de rouge sombre, garni de trois étagères qui supporteraient des bibelots : des agates et des œufs de pierre, des boîtes à priser, des bonbonnières, des cendriers de jade, une coquille de nacre, une montre de gousset en argent, un verre taillé, une pyramide de cristal, une miniature dans un cadre ovale. 

(Les Choses, p. 13)

Tout comme l'ouverture de L'Education sentimentale de Flaubert mettait en scène le bateau à aubes La Ville-de-Montereau, Georges Perec se plaît à poser d'emblée dans le décor de son histoire, un tableau de ce même navire, première incursion explicite dans l'oeuvre de Flaubert. L'occasion de ré-écouter une émission "Répliques" consacrée entièrement à ce roman sur un amour impossible.

La relecture de "L'Education sentimentale" de Flaubert avec Pierre-Marc de Biasi et Claude Habib dans "Répliques" le 16/01/2010

49 min

Le bureau de l'écrivain Georges Simenon reconstitué au Château de Colonster (Centre d'études Georges Simenon de l'Université de Liège en Belgique).
Le bureau de l'écrivain Georges Simenon reconstitué au Château de Colonster (Centre d'études Georges Simenon de l'Université de Liège en Belgique).
© AFP - Philippe Renault

Le bureau idéal

La seconde porte découvrirait un bureau. Les murs, de haut en bas, seraient tapissés de livres et de revues, avec, çà et là, pour rompre la succession des reliures et des brochages, quelques gravures, des dessins, des photographies – le "Saint Jérôme" d’Antonello de Messine, un détail du "Triomphe de saint Georges", une prison de Piranese, un portrait d’Ingres, un petit paysage à la plume de Klee, une photographie bistrée de Renan dans son cabinet de travail au Collège de France, un grand magasin de Steinberg, le "Mélanchthon" de Cranach – fixés sur des panneaux de bois encastrés dans les étagères. Un peu à gauche de la fenêtre et légèrement en biais, une longue table lorraine serait couverte d’un grand buvard rouge. Des sébilles de bois, de longs plumiers, des pots de toutes sortes contiendraient des crayons, des trombones, des agrafes, des cavaliers. Une brique de verre servirait de cendrier. Une boîte ronde, en cuir noir, décorée d’arabesques à l’or fin, serait remplie de cigarettes. La lumière viendrait d’une vieille lampe de bureau, malaisément orientable, garnie d’un abat-jour d’opaline verte en forme de visière. De chaque côté de la table, se faisant presque face, il y aurait deux fauteuils de bois et de cuir, à hauts dossiers. Plus à gauche encore, le long du mur, une table étroite déborderait de livres. Un fauteuil club de cuir vert bouteille mènerait à des classeurs métalliques gris, à des fichiers de bois clair. Une troisième table, plus petite encore, supporterait une lampe suédoise et une machine à écrire recouverte d’une housse de toile cirée.

(Les Choses, p. 16)

Le sociologue de l'habitat Dominique Chevalier nous livre sa conception du bureau, lequel serait comme un "territoire", un "îlot". Il s'essaye à l'exercice de décrire le sien, un lieu "de confrontation avec soi-même, avec les objets qui s'y trouvent", raconte-t-il dans l'émission "L'Humeur des choses", une série diffusée durant l'été 2001 sur France Culture.

"L'humeur des choses : le bureau" du 24/08/2001, une émission pour laisser parler les objets du quotidien.

14 min

Le Cabinet de curiosités par Domenico Remps (1690) - Florence
Le Cabinet de curiosités par Domenico Remps (1690) - Florence
- C.C

Les objets du désir

Puis, l’âge aidant, à la faveur des expériences accumulées, il apparut qu’ils prenaient un peu de champ à l’égard de leurs ferveurs les plus exacerbées. Ils surent attendre, et s’habituer. Leur goût se forma lentement, plus sûr, plus pondéré. Leurs désirs eurent le temps de mûrir ; leur convoitise devint moins hargneuse. Lorsque, se promenant aux abords de Paris, ils s’arrêtaient chez les antiquaires du village, ils ne se précipitaient plus vers les assiettes de faïence, vers les chaises d’église, vers les bonbonnes de verre soufflé, vers les chandeliers de cuivre. Certes, il y avait encore, dans l’image un peu statique qu’ils se faisaient de la maison modèle, du confort parfait, de la vie heureuse, beaucoup de naïvetés, beaucoup de complaisances : ils aimaient avec force ces objets que le seul goût du jour disait beaux : ces fausses images d’Epinal, ces gravures à l’anglaise, ces agates, ces verres filés, ces pacotilles néobarbares, ces bricoles parascientifiques, qu’en un rien de temps ils retrouvaient à toutes les devantures de la rue Jacob, de la rue Visconti. Ils rêvaient encore de les posséder ; ils auraient assouvi ce besoin immédiat, évident, d’être à la page, de passer pour des connaisseurs. Mais cette outrance mimétique avait de moins en moins d’importance, et il leur était agréable de penser que l’image qu’ils se faisaient de la vie s’était lentement débarrassée de tout ce qu’elle pouvait avoir d’agressif, de clinquant, de puéril parfois.

(Les Choses, pp. 28-29)

En 1968, l'émission de prospective "Indicatif futur : regards sur le monde à venir" proposait un dialogue en public entre Georges Patrix, esthéticien industriel et Jean Baudrillard, alors assistant de sociologie. Ils débattaient du sens des objets et de leur importance de moins en moins liés à leur usage fonctionnel mais bien plutôt perçus comme signes de distinction.

L'émission "Indicatif futur : Regards sur le monde à venir" s'interroge sur l'avenir des objets dans la vie quotidienne avec notamment Jean Baudrillard, le 26/11/1968.

32 min

Un agent recenseur interroge une famille lors du recensement de la population le 23 février 1975 à Paris.
Un agent recenseur interroge une famille lors du recensement de la population le 23 février 1975 à Paris.
© Getty - Michel Laurent/Gamma-Rapho

Bonjour ! C'est pour une enquête...

Ils partirent en province, un magnétophone sous le bras ; quelques-uns de leurs compagnons de route, à peine leurs aînés, les initièrent aux techniques, à vrai dire moins difficiles que ce que l’on suppose généralement, des interviews ouvertes et fermées : ils apprirent à faire parler les autres, et à mesurer leurs propres paroles : ils surent déceler, sous les hésitations embrouillées, sous les silences confus, sous les allusions timides, les chemins qu’il fallait explorer ; ils percèrent les secrets de ce « hm » universel, véritable intonation magique, par lequel l’interviewer ponctue le discours de l’interviewé, le met en confiance, le comprend, l’encourage, l’interroge, le menace même parfois.

Leurs résultats furent honorables. Ils continuèrent sur leur lancée. Ils ramassèrent un peu partout des bribes de sociologie, de psychologie, de statistiques ; ils assimilèrent le vocabulaire et les signes, les trucs qui faisaient bien : une certaine manière, pour Sylvie, de mettre ou d’enlever ses lunettes, une certaine manière de prendre des notes, de feuilleter un rapport, une certaine manière de parler, d’intercaler dans leurs conversations avec les patrons, sur un ton à peine interrogateur, des locutions du genre de : « … n’est-ce pas… », « … je pense peut-être… », « … dans une certaine mesure… », « … c’est une question que je me pose… », une certaine manière de citer, aux moments opportuns, Wright Mills, William Whyte, ou, mieux encore, Lazarsfeld, Cantril ou Herbert Hyman, dont ils n’avaient pas lu trois pages.

(Les Choses, p. 33)

Les enquêtes d'opinion font partie du paysage médiatique et politique, mais comment sont-elles construites ? A quelles procédures répondent-elles et comment évaluer leur fiabilité ? A ces questions, Gérard Grunberg, directeur de recherche au CEVIPOF, répond en 1994 dans l'émission "Perspectives scientifiques : peut-on croire aux enquêtes d'opinion ?"

Peut-on croire aux enquêtes d'opinion ? s'interroge l'émission "Perspectives scientifiques" du 16/02/1994.

28 min

Ancienne carte postale du marché aux puces de Saint-Ouen.
Ancienne carte postale du marché aux puces de Saint-Ouen.
- via collection-jfm.fr

Le samedi matin aux Puces

Puis, ce fut presque une des grandes dates de leur vie, ils découvrirent le marché aux Puces. Des chemises Arrow ou Van Heusen, admirables, à long col boutonnant, alors introuvables à Paris, mais que les comédies américaines commençaient à populariser (du moins parmi cette frange restreinte qui trouve son bonheur dans les comédies américaines), s’y étalaient en pagaille, à côté de trench-coats réputés indestructibles, de jupes, de chemisiers, de robes de soie, de vestes de peau, de mocassins de cuir souple. Ils y allèrent chaque quinzaine, le samedi matin, pendant un an ou plus, fouiller dans les caisses, dans les étals, dans les amas, dans les cartons, dans les parapluies renversés, au milieu d’une cohue de teen-agers à rouflaquettes, d’Algériens vendeurs de montres, de touristes américains qui, sortis des yeux de verre, des huit-reflets et des chevaux de bois du marché Vernaison, erraient, un peu effarés, dans le marché Malik contemplant, à côté des vieux clous, des matelas, des carcasses de machines, des pièces détachées, l’étrange destin des surplus fatigués de leurs plus prestigieux shirtmakers. Et ils ramenaient des vêtements de toutes sortes, enveloppés dans du papier journal, des bibelots, des parapluies, des vieux pots, des sacoches, des disques.

(Les Choses, p. 37)

Cinquante minutes de promenade aux Puces de Saint-Ouen en compagnie de marchands et de spécialistes, grâce à ce documentaire de 1989 diffusé dans l'émission "Les Iles de France". Au gré de la visite, on nous raconte l'histoire de ce marché plus que centenaire, on y apprend les spécificités des marchés Malassis et Vallès et on découvre à quoi tient l'esprit des Puces.

Un portrait du marché aux puces de Saint-Ouen dans "Les Iles de France", une diffusion du 04/12/1989.

49 min

Montage d'affiches de films des années 60.
Montage d'affiches de films des années 60.
- via le blog e-cinema

"Marienbad", quelle merde !

Ils étaient cinéphiles. C’était leur passion première ; ils s’y adonnaient chaque soir ou presque. Ils aimaient les images, pour peu qu’elles soient belles, qu’elles les entraînent, les ravissent, les fascinent. Ils aimaient la conquête de l’espace, du temps, du mouvement, ils aimaient le tourbillon des rues de New York, la torpeur des tropiques, la violence des saloons. Ils n’étaient, ni trop sectaires, comme ces esprits obtus qui ne jurent que par un seul Eisenstein, Buñuel, ou Antonioni, ou encore – il faut de tout pour faire un monde – Carné, Vidor, Aldrich ou Hitchcock, ni trop éclectiques, comme ces individus infantiles qui perdent tout sens critique et crient au génie pour peu qu’un ciel bleu soit bleu ciel, ou que le rouge léger de la robe de Cyd Charisse tranche sur le rouge sombre du canapé de Robert Taylor. Ils ne manquaient pas de goût. Ils avaient une forte prévention contre le cinéma dit sérieux, qui leur faisait trouver plus belles encore les œuvres que ce qualificatif ne suffisait pas à rendre vaines (mais tout de même, disaient-ils, et ils avaient raison, "Marienbad", quelle merde !), une sympathie presque exagérée pour les westerns, les thrillers, les comédies américaines, et pour ces aventures étonnantes, gonflées d’envolées lyriques, d’images somptueuses, de beautés fulgurantes et presque inexplicables, qu’étaient, par exemple – ils s’en souvenaient toujours – "Lola", "La Croisée des destins", "Les Ensorcelés", "Ecrit sur du vent".

(Les Choses, p. 55)

"Surpris par la nuit" nous fait revivre les premières années de cinéphilie en France, grâce à des archives et des témoignages de grands noms du cinéma avec entre autres les voix de François Truffaut, Henri Langlois, Michel Ciment, Luc Moullet qui reviennent sur leurs années de formation cinématographique à travers les ciné-clubs et la Cinémathèque, les Cahiers du cinéma et la revue Positif. 

"Cinéphilie, journaux intimes" un montage d'archives et d'entretiens dans l'émission "Surpris par la nuit" du 11/05/2005.

1h 30

Des centaines de milliers de personnes assistent, le 13 février 1962 à Paris, aux obsèques des victimes de la manifestation du 8 février à Charonne en faveur de la paix en Algérie.
Des centaines de milliers de personnes assistent, le 13 février 1962 à Paris, aux obsèques des victimes de la manifestation du 8 février à Charonne en faveur de la paix en Algérie.
© AFP - STF

Charonne enterre ses morts

C’est la guerre d’Algérie pourtant, et elle seule, qui, pendant presque deux ans, les protégea d’eux-mêmes. Ils auraient pu, après tout, vieillir plus mal, ou plus vite. Mais ce n’est ni à leur décision, ni à leur volonté, ni même, quoi qu’ils aient pu en dire, à leur sens de l’humour, qu’ils durent d’échapper, quelques temps encore, à un avenir qu’ils peignaient complaisamment aux couleurs les plus sombres. Les événements qui, en 1961 et en 1962, du putsch d’Alger aux morts de Charonne, marquèrent la fin de la guerre leur firent oublier, ou plutôt mettre entre parenthèses, momentanément, mais avec une efficacité singulière, leurs préoccupations coutumières. Les pronostics les plus pessimistes, la peur de ne jamais s’en sortir, de finir dans le vaseux, dans l’étriqué, apparurent, certains jours, comme beaucoup moins redoutables que ce qui se passait sous leurs yeux, que ce qui les menaçait chaque jour.

Ce fut une époque triste et violente. Des ménagères stockaient les kilos de sucre, les bouteilles d’huile, les boîtes de thon, de café, de lait concentré. Des escouades de gardes mobiles, casqués, vêtus de cirés noirs, chaussés de brodequins, le mousqueton à la main, longeaient lentement le boulevard Sébastopol.

(Les Choses, pp. 75-76)

Le 13 février 1962, on enterrait les huit victimes des violences policières lors de la manifestation de Charonne qui avait eu lieu quelques jours auparavant contre les attentats de l'OAS. Cet extrait de "La Fabrique de l'histoire" illustré des actualités de l'époque, nous fait revivre intensément ce moment de recueillement d'une "foule absolument muette", selon le journaliste, formant un long cortège de la Bourse du Travail, boulevard du Temple, au cimetière du Père Lachaise.  

"Si je me souviens bien..." : le 13 février 1962, les obsèques des victimes de Charonne dans l'émission "La Fabrique de l'histoire" du 12/02/2001.

6 min

A Drouot, une personne examine un tableau qui sera mis aux enchères, le 04 décembre 2001.
A Drouot, une personne examine un tableau qui sera mis aux enchères, le 04 décembre 2001.
© AFP - François Guillot

Le Diable à Drouot

Ils fréquentaient les grandes ventes de Drouot, de Galliera. Ils se mêlaient aux messieurs qui, un catalogue à la main, examinaient les tableaux. Ils voyaient se disperser des pastels de Degas, des timbres rares, des pièces d’or stupides, des éditions fragiles de La Fontaine ou de Crébillon somptueusement reliées par Lederer, d’admirables meubles à l’estampille de Claude Séné ou d’Oehlenberg, des tabatières d’or et d’émail. Le commissaire-priseur les présentait à la ronde ; quelques personnes à l’air grave venaient les flairer ; un murmure passait dans la salle. Les enchères commençaient. Les prix grimpaient. Puis le marteau retombait, c’était fini, l’objet disparaissait, cinq ou dix millions passaient à portée de leurs mains. 

Ils en suivaient, parfois, les acquéreurs ; ces heureux mortels n’étaient le plus souvent que des sous-ordres, des commis d’antiquaires, des secrétaires particuliers, des hommes de paille. Ils les amenaient au seuil de maisons austères, voie Oswaldo-Cruz, boulevard Beauséjour, rue Maspéro, rue Spontini, villa Saïd, avenue du Roule. Au-delà des grilles, des buissons de buis, des allées de gravier, des rideaux parfois imparfaitement tirés laissaient entrevoir des grandes pièces à peine claires : ils distinguaient les vagues contours des divans et des fauteuils, les taches imprécises d’une toile impressionniste. Et ils rebroussaient chemin, pensifs, irrités.

(Les Choses, p. 91)

Haut lieu de magie, de pouvoir de l'argent, de passion pour les objets, de frénésie électrique, l'Hôtel des ventes de Drouot provoque bien des convoitises. Ce sont toutes ces émotions que le documentaire diffusé dans l'émission "Lieux de mémoire" passe en revue grâce à des témoignages comme celui de l'ancien commissaire-priseur et historien de l'art Maurice Rheims qui confie même y rencontrer "la perversité" et "le Diable".

"Lieux de mémoire" sur l'Hôtel des ventes Drouot, une diffusion du 10/06/1999.

58 min

Dog Poker - "Is the St. Bernard Bluffing?". Oeuvre de C.M. Coolidge (env. 1903).
Dog Poker - "Is the St. Bernard Bluffing?". Oeuvre de C.M. Coolidge (env. 1903).
© Getty - Buyenlarge

Les (petits) héros du poker

Ils feraient le tour du monde. Ils erreraient longtemps, au gré de leur plaisir. Ils se fixeraient enfin dans un pays au climat agréable. Ils achèteraient quelque part, aux bords des lacs italiens, à Dubrovnik, aux Baléares, à Cefalù, une grande maison de pierre blanche, perdue au milieu d’un parc.

Ils n’en firent rien, bien sûr. Ils n’achetèrent même pas un billet de la Loterie nationale. Tout au plus mirent-ils dans leurs parties de poker – qu’ils découvraient alors et qui était en passe de devenir l’ultime refuge de leurs amitiés fatiguées -  un acharnement qui, à certains instants, pouvait paraître suspect. Ils jouèrent, certaines semaines, jusqu’à trois ou quatre parties, et chacune les tenait éveillés jusqu’aux premières heures du jour. Ils jouaient petit jeu, si petit jeu qu’ils n’avaient que l’avant-goût du risque et que l’illusion du gain. Et pourtant, quand, avec deux maigres paires, ou, mieux encore, avec une fausse couleur, ils avaient jeté sur la table, d’un seul coup, un gros tas de jetons valant, au bas mot, trois cents francs (anciens), et ramassé le pot, quand ils avaient fait pour six cents francs de papiers, les avaient perdus en trois coups, les avaient regagnés, et bien plus, en six, un petit sourire triomphant passait sur leur visage : ils avaient forcé la chance ; leur mince courage avait porté ses fruits ; ils n’étaient pas loin de se sentir héroïques.

(Les Choses, p. 93)

Pour nous éclairer sur l'engouement du poker, "Surpris par la nuit" consacrait en 2007 une émission à ce jeu convivial, fait de rencontres où psychologie et technique se marient idéalement dans chaque coup de bluff et qui éveille en chacun l'illusion de l'argent facile. Petit tour de table du jeu et des enjeux du poker.

"Surpris par la nuit : ce qu'on mise vraiment au poker". Une diffusion du 10/10/2007

1h 00

Illustration du bonheur dans le couple datant de 1952.
Illustration du bonheur dans le couple datant de 1952.
© Getty - GraphicaArtis

J'veux du bonheur !

Ils croyaient imaginer le bonheur ; ils croyaient que leur invention était libre, magnifique, que, par vagues successives, elle imprégnait l’univers. Ils croyaient qu’il leur suffisait de marcher pour que leur marche soit un bonheur. Mais ils se retrouvaient seuls, immobiles, un peu vides. Une plaine grise et glacée, une steppe aride : nul palais ne se dressait aux portes des déserts, nulle esplanade ne leur servait d’horizon.

Et de cette espèce de quête éperdue du bonheur, de ce sentiment merveilleux d’avoir presque, un instant, su l’entrevoir, su le deviner, de ce voyage extraordinaire, de cette immense conquête immobile, de ces horizons découverts, de ces plaisirs pressentis, de tout ce qu’il y avait, peut-être, de possible sous ce rêve imparfait, de cet élan, encore gauche, empêtré, et pourtant déjà chargé, peut-être, à la limite de l’indicible, d’émotions nouvelles, d’exigences neuves, il ne restait rien : ils ouvraient les yeux, ils réentendaient le son de leur voix, le grommellement confus de leur interlocuteur, le murmure ronronnant du moteur du magnétophone ; ils voyaient en face d’eux, à côté d’un râtelier d’armes où s’étageaient les crosses patinées et les canons brillants de graisse de cinq fusils de chasse, le puzzle bariolé du cadastre, au centre duquel ils reconnaissaient, presque sans surprise, le quadrilatère presque achevé de la ferme, le liseré gris de la petite route, les petits points en quinconce des platanes, les traits plus marqués des nationales. 

Et plus tard encore, ils étaient eux-mêmes sur cette petite route grise bordée de platanes. Ils étaient ce petit point scintillant sur la longue route noire. Ils étaient un petit îlot de pauvreté sur la grande mer d’abondance. Ils regardaient autour d’eux les grands champs jaunes avec les petites taches rouges des coquelicots. Ils se sentaient écrasés.

(Les Choses, pp. 102-103)

Une des questions posées par Les Choses est celle du bonheur, de sa définition dans une société de consommation où possession et frustration se répondent inéluctablement. En 1961, l'anthropologue Jean Rouch et le sociologue Edgar Morin ont réalisé un film documentaire Chronique d'un été où la question du bonheur au quotidien était posée à travers des entretiens qui commençaient par des questions aussi banales que" Comment vis-tu ?" ou bien "Êtes-vous heureux ?". Cinquante ans plus tard, le même procédé est utilisé dans ce documentaire radiophonique "Chronique d'un été : enquête sur le bonheur en 2011".

"Chronique d'un été : enquête sur le bonheur en 2011", un documentaire de l'émission "Sur les docks" diffusé le 20/07/2011.

52 min