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Feuilletez les "Mémoires d'Hadrien" de Marguerite Yourcenar avec les oreilles

Par
Portrait sculpté d'Antineous. Athènes, Musée archéologique national
Portrait sculpté d'Antineous. Athènes, Musée archéologique national
- via antinoos.info

Roman à la fois historique, intime et poétique, "Mémoires d’Hadrien" de Marguerite Yourcenar nous plonge passionnément dans la Rome antique. Ce Feuilletez avec les oreilles en prolonge la lecture par un parcours sonore entre banquet gastronomique et mithraïsme, recherche de l'âme et place des rêves.

>>> Retrouvez ici tous les autres romans de la collection "Feuilletez avec les oreilles"

Paru en 1951, Mémoires d’Hadrien est le fruit de vingt-sept années de travail de recherche et de réécriture par Marguerite Yourcenar. Imaginé au cours d’une visite de la Villa Adriana à Rome en 1924 alors qu’elle avait vingt ans, l’écrivaine a gardé en tête ce projet fou de tenter de rendre vie, à travers l’écriture, à l’empereur romain Hadrien qui régna au IIe siècle de notre ère. Enthousiasmée par l’harmonie du lieu, elle fait ce rêve d’approcher au plus près de la vie et des pensées d’Hadrien. Marguerite Yourcenar se lance alors dans l’écriture mais détruit ses premiers manuscrits. Elle reprend ses recherches en 1934 pour finalement abandonner plusieurs fois son projet. C’est en 1948 qu’elle ressent comme une révélation, un "coup de foudre" dira-t-elle en tombant par hasard sur un manuscrit rescapé de ses premières tentatives.

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Mémoires d’Hadrien paraît donc après une très longue maturation et consacre Marguerite Yourcenar, pourtant très étonnée du succès public de son livre, dont elle disait : "Je croyais l’avoir écrit pour trois personnes." Si Mémoires d’Hadrien s’inscrit bien dans un genre littéraire qui lui préexistait, à savoir celui des mémoires imaginaires, il en représente la quintessence. Grâce notamment à la langue très recherchée et aboutie qu’utilise Marguerite Yourcenar à travers les mots de l’empereur Hadrien. Elle recrée dans ces Mémoires la Rome antique, et plonge le lecteur à la fois dans une culture et surtout dans l’intimité d’un homme politique.

Que trouve-t-on dans ces Mémoires d’Hadrien ? Ecrit sous forme d’une longue lettre destinée à son successeur, Marc-Aurèle, le livre déroule la vie d’Hadrien dans ses faits politiques en tant que chef d’un Empire en constante évolution, à la fois dans ses frontières et son organisation administrative. Sa vie personnelle est aussi très présente, notamment son intimité avec le jeune Antinoüs dont il se prend de passion. Empereur sans enfant, le problème de sa succession est également posé. Mais au-delà de cet aspect narratif, il s’agit d’un texte profondément méditatif qui interroge le temps qui passe, l’accès à la connaissance de soi, les questions spirituelles et métaphysiques, l’approche de la mort…

A travers ce "Feuilletez avec les oreilles", nous vous proposons une déambulation littéraire et sonore dans les pages des Mémoires d’Hadrien, au gré d’extraits relevant de sujets aussi variés que la cuisine romaine, le culte de Mithra, la place des femmes dans la société romaine, la découverte de l'anatomie ou encore le rôle des rêves.

Une fête romaine de Roberto Bompiani (1821-1908). Collection Getty Center
Une fête romaine de Roberto Bompiani (1821-1908). Collection Getty Center
- Getty's Open Content Program

"De re coquinaria" (L'Art culinaire)

C’est à Rome, durant les longs repas officiels, qu’il m’est arrivé de penser aux origines relativement récentes de notre luxe, à ce peuple de fermiers économes et de soldats frugaux, repus d’ail et d’orge, subitement vautrés par la conquête dans les cuisines de l’Asie, engloutissant ces nourritures compliquées avec une rusticité de paysans pris de fringale. Nos Romains s’étouffent d’ortolans, s’inondent de sauces, et s’empoisonnent d’épices. Un Apicius s’enorgueillit de la succession des services, de cette série de plats aigres ou doux, lourds ou subtils, qui composent la belle ordonnance de ses banquets ; passe encore si chacun de ces mets était servi à part, assimilé à jeun, doctement dégusté par un gourmet aux papilles intactes. Présentés pêle-mêle, au sein d’une profusion banale et journalière, ils forment dans le palais et dans l’estomac de l’homme qui mange une confusion détestable où les odeurs, les saveurs, les substances perdent leur valeur propre et leur ravissante identité. Ce pauvre Lucius s’amusait jadis à me confectionner des plats rares ; ses pâtés de faisans, avec leur savant dosage de jambon et d’épices, témoignaient d’un art aussi exact que celui du musicien et du peintre ; je regrettais pourtant la chair nette du bel oiseau. La Grèce s’y entendait mieux : son vin résiné, son pain clouté de sésame, ses poissons retournés sur le gril au bord de la mer, noircis inégalement par le feu et assaisonnés çà et là du craquement d’un grain de sable, contentaient purement l’appétit sans entourer de trop de complications la plus simple de nos joies.

(Mémoires d'Hadrien, p.17)

Laissons-nous entraîner dans les cuisines romaines en compagnie de deux docteures en archéologie qui nous concoctent une sauce pour le sanglier, avec entre autres ingrédients, de la baie de myrte, de la livèche, de la coriandre, du miel... Il s'agit d'une des recettes du livre De re coquinaria (L'Art culinaire) attribué au grand gastronome romain Apicius. Dans cette émission "De bouche à oreille", on apprend que les cuisiniers romains étaient avant tout de grands sauciers.

De bouche à oreille : "La cuisine romaine antique". Une diffusion du 05/03/2000

28 min

Gérasa (Jordanie). Épigramme grecque louant l’évêque Paul (533 apr. J.‑C.)
Gérasa (Jordanie). Épigramme grecque louant l’évêque Paul (533 apr. J.‑C.)
- Julien Aliquot via Hisoma.fr

Tout ce que les hommes ont dit de mieux a été dit en grec

Je serai jusqu’au bout reconnaissant à Scaurus de m’avoir mis jeune à l’étude du grec. J’étais enfant encore lorsque j’essayai pour la première fois de tracer du stylet ces caractères d’un alphabet inconnu : mon grand dépaysement commençait, et mes grands voyages, et le sentiment d’un choix aussi délibéré et aussi involontaire que l’amour. J’ai aimé cette langue pour sa flexibilité de corps bien en forme, sa richesse de vocabulaire où s’atteste à chaque mot le contact direct et varié des réalités, et parce que presque tout ce que les hommes ont dit de mieux a été dit en grec. Il est, je le sais, d’autres langues : elles sont pétrifiées, ou encore à naître. Des prêtres égyptiens m’ont montré leurs antiques symboles, signes plutôt que mots, efforts très anciens de classification du monde et des choses, parler sépulcral d’une race morte.

Durant la guerre juive, le rabbin Joshua m’a expliqué littéralement certains textes de cette langue de sectaires, si obsédés par leur dieu qu’ils ont négligé l’humain. Je me suis familiarisé aux armées avec le langage des auxiliaires celtes ; je me souviens surtout de certains chants… Mais les jargons barbares valent tout au plus pour les réserves qu’ils constituent à la parole humaine, et pour tout ce qu’ils exprimeront sans doute dans l’avenir. Le grec, au contraire, a déjà derrière lui ses trésors d’expérience, celle de l’homme et celle de l’Etat. Des tyrans ioniens aux démagogues d’Athènes, de la pure austérité d’un Agésilas aux excès d’un Denys ou d’un Démétrius, de la trahison de Démarate à la fidélité de Philopoemen, tout ce que chacun de nous peut tenter pour nuire à ses semblables ou pour les servir a, au moins une fois, été fait par un Grec. Il en va de même pour nos choix personnels : du cynisme à l’idéalisme, du scepticisme de Pyrrhon aux rêves sacrés de Pythagore, nos refus ou nos acquiescements ont eu lieu déjà ; nos vices et nos vertus ont des modèles grecs.

(Mémoires d'Hadrien, p.44-45)

Dans ce documentaire de Yorgos Archimandritis, il est question de la diglossie grecque, à ne pas confondre avec le bilinguisme : dans le cas de la diglossie, on parle une même langue de deux formes différentes. Pour la langue grecque, il s'agit du grec démotique (la langue maternelle) à distinguer de la langue katharevoussa (la langue des puristes) qui maintient le lien identitaire avec la Grèce antique. En écoutant les universitaires interviewés, on comprend que la langue est un sujet sensible pour les Grecs.

Tire ta langue : "La question de la diglossie grecque". Une diffusion du 23/04/2002

54 min

Mithra et le taureau, fresque du temple de Mithra à Marino (Italy).
Mithra et le taureau, fresque du temple de Mithra à Marino (Italy).

Les mystères de Mithra

Je vécus là toute une époque d’exaltation extraordinaire, due en partie à l’influence d’un petit groupe de lieutenants qui m’entouraient, et qui avaient rapporté d’étranges dieux du fond des garnisons d’Asie. Le culte de Mithra, moins répandu alors qu’il ne l’est devenu depuis nos expéditions chez les Parthes, me conquit un moment par les exigences de son ascétisme ardu, qui retendait durement l’arc de la volonté, par l’obsession de la mort, du fer et du sang, qui élevait au rang d’explication du monde l’âpreté banale de nos vies de soldats. Rien n’aurait dû être plus opposé aux vues que je commençais d’avoir sur la guerre, mais ces rites barbares, qui créent entre les affiliés des liens à la vie et à la mort, flattaient les songes les plus intimes d’un jeune homme impatient du présent, incertain de l’avenir, et par là même ouvert aux dieux. Je fus initié dans un donjon de bois et de roseaux, au bord du Danube, avec pour répondant Marcius Turbo, mon compagnon d’armes. Je me souviens que le poids du taureau agonisant faillit faire crouler le plancher à claire-voie sous lequel je me tenais pour recevoir l’aspersion sanglante. J’ai réfléchi par la suite aux dangers que ces sortes de sociétés presque secrètes pourraient faire courir à l’Etat sous un prince faible, et j’ai fini par sévir contre elles, mais j’avoue qu’en présence de l’ennemi elles donnent à leurs adeptes une force quasi divine. Chacun de nous croyait échapper aux étroites limites de sa condition d’homme, se sentait à la fois lui-même et l’adversaire, assimilé au dieu dont on ne sait plus très bien s’il meurt sous forme bestiale ou s’il tue sous forme humaine.

(Mémoires d'Hadrien, p.64-65)

"Carbone 14", le magazine de l'archéologie, consacre son émission à la découverte en Corse d'un sanctuaire dédié au dieu Mithra, culte monothéiste qui recèle bien des mystères. Pour en parler, on fait la rencontre sur place des archéologues à l'origine de cette fouille. Alors concurrent du christianisme, le mithraïsme a été fortement combattu puis interdit. Le sanctuaire porte ainsi des traces de destruction. C'est l'histoire de ce culte à mystères qui nous est ici contée.

Carbone 14, le magazine de l'archéologie : "Mithra es-tu là ?". Une diffusion du 04/03/2017

30 min

Vue panoramique de Rome en décembre 2019.
Vue panoramique de Rome en décembre 2019.
© AFP - Tiziana Fabi

Rome, ville éternelle

Rome n’est plus Rome : elle doit périr, ou s’égaler désormais à la moitié du monde. Ces toits ces terrasses, ces îlots de maisons que le soleil couchant dore d’un si beau rose ne sont plus, comme au temps de nos rois, craintivement entourés de remparts ; j’ai reconstruit moi-même une bonne partie de ceux-ci le long des forêts germaniques et sur les landes bretonnes. Chaque fois que j’ai regardé de loin, au détour de quelque route ensoleillée, une acropole grecque, et sa ville parfaite comme une fleur, reliée à la colline comme le calice à sa tige, je sentais que cette plante incomparable était limitée par sa perfection même, accomplie sur un point de l’espace et dans un segment du temps. Sa seule chance d’expansion, comme celle des plantes, était sa graine : la semence d’idées dont la Grèce a fécondé le monde. Mais Rome plus lourde, plus informe, plus vaguement étalée dans sa plaine au bord de son fleuve, s’organisait vers des développements plus vastes : la cité est devenue l’Etat. J’aurais voulu que l’Etat s’élargît encore, devînt ordre du monde, ordre des choses. Des vertus qui suffisaient pour la petite ville des sept collines auraient à s’assouplir, à se diversifier, pour convenir à toute la terre. Rome, que j’osai le premier qualifier d’éternelle, s’assimilerait de plus en plus aux déesses-mères des cultes d’Asie : progénitrice des jeunes hommes et des moissons, serrant contre son sein des lions et des ruches d’abeilles. Mais toute création humaine qui prétend à l’éternité doit s’adapter au rythme changeant des grands objets naturels, s’accorder au temps des astres. Notre Rome n’est plus la bourgade pastorale du vieil Evandre, grosse d’un avenir qui est déjà en partie passé ; la Rome de proie de la République a rempli son rôle ; la folle capitale des premiers Césars tend d’elle-même à s’assagir ; d’autres Romes viendront, dont j’imagine mal le visage, mais que j’aurai contribué à former.

(Mémoires d'Hadrien, p.124-125)

Une heure d'immersion dans la ville éternelle grâce à ce "Carnet nomade" qui nous emmène dans les coulisses de la ville à la recherche de choses minuscules, mais très importantes. C'est une ville où tous les temps sont présents, simultanés, on est dans une "concentration de temps" comme nous le fait remarquer l'écrivain Corrado Augias. Marcher dans les rues de Rome, c'est marcher dans le temps, dans l'histoire.

Carnet nomade : "Un jour à Rome". Une diffusion du 13/04/2008

59 min

Femme romaine au puits - Peinture de Pavel Alexandrovich Svedomsky (1849-1904), huile sur toile - Omsk (Russie)
Femme romaine au puits - Peinture de Pavel Alexandrovich Svedomsky (1849-1904), huile sur toile - Omsk (Russie)
© AFP - FineArtImages/Leemage

Etre une femme dans l’Empire romain

La condition des femmes est déterminée par d’étranges coutumes : elles sont à la fois assujetties et protégées, faibles et puissantes, trop méprisées et trop respectées. Dans ce chaos d’usages contradictoires, le fait de société se superpose au fait de nature : encore n’est-il pas facile de les distinguer l’un de l’autre. Cet état de choses si confus est partout plus stable qu’il ne paraît l’être : dans l’ensemble, les femmes se veulent telles qu’elles sont ; elles résistent au changement ou l’utilisent à leurs seules et mêmes fins. La liberté des femmes d’aujourd’hui, plus grande ou du moins plus visible qu’aux temps anciens, n’est guère qu’un des aspects de la vie plus facile des époques prospères ; les principes, et même les préjugés d’autrefois, n’ont pas été sérieusement entamés. Sincères ou non, les éloges officiels et les inscriptions tombales continuent à prêter à nos matrones ces mêmes vertus d’industrie, de chasteté, d’austérité, qu’on exigeait d’elles sous la République. Ces changements réels ou supposés n’ont d’ailleurs modifié en rien l’éternelle licence de mœurs du petit peuple, ni la perpétuelle pruderie bourgeoise, et le temps seul les prouvera durables. La faiblesse des femmes, comme celle des esclaves, tient à leur condition légale ; leur force prend sa revanche dans les petites choses où la puissance qu’elles exercent est presque illimitée. (…) Dans l’ordre financier, elles restent légalement soumises à une forme quelconque de tutelle ; en pratique, dans chaque échoppe de Suburre, c’est d’ordinaire la marchande de volailles ou la fruitière qui se carre en maîtresse au comptoir. L’épouse d’Attianus gérait les biens de la famille avec un admirable génie d’homme d’affaires. Les lois devraient le moins possible différer les usages : j’ai accordé à la femme une liberté accrue d’administrer sa fortune, de tester ou d’hériter. J’ai insisté pour qu’aucune fille ne fût mariée sans son consentement : ce viol légal est aussi répugnant qu’un autre. Le mariage est leur grande affaire ; il est bien juste qu’elles ne la concluent que de plein gré.

(Mémoires d'Hadrien, p.130-131)

Pour illustrer ce que pouvait être la place des femmes dans l'Empire romain, "Les Chemins de la connaissance" en 1997 mettaient en lumière les premiers éloges funèbres de femmes romaines, privilège jusque-là réservé aux hommes de l'aristocratie. Il est en effet intéressant de voir comment les hommes dans ces éloges récupèrent à leur profit les qualités qu’ils reconnaissent à leurs épouses dans une démarche de prise de pouvoir. C'est l'historienne de la Rome antique, Renée Carré, qui présentait les travaux menés sur cet aspect méconnu de l'histoire des femmes.

Les chemins de la connaissance : "Turia ou l'éloge funèbre de la femme romaine". Une diffusion du 26/02/1997

28 min

L'école d'Athenes (détail) : Zarathoustra, astronome, avec son globe céleste et Claude Ptolémée, géographe, avec son globe terrestre. Fresque de Raphaël, Vatican
L'école d'Athenes (détail) : Zarathoustra, astronome, avec son globe céleste et Claude Ptolémée, géographe, avec son globe terrestre. Fresque de Raphaël, Vatican
© AFP - Leemage via AFP

Astronomie et astrologie, la vision antique du cosmos

J’ai toujours été l’ami des astronomes et le client des astrologues. La science de ces derniers est incertaine, fausse dans le détail, peut-être vraie dans l’ensemble : puisque l’homme, parcelle de l’univers, est régi par les mêmes lois qui président au ciel, il n’est pas absurde de chercher là-haut les thèmes de nos vies, les froides sympathies qui participent à nos succès et à nos erreurs. Je ne manquais pas, chaque soir d’automne, de saluer au sud le Verseau, l’Echanson céleste, le Dispensateur sous lequel je suis né. Je n’oubliais pas de repérer à chacun de leurs passages Jupiter et Vénus, qui règlent ma vie, ni de mesurer l’influence du dangereux Saturne. Mais si cette étrange réfraction de l’humain sur la voûte stellaire préoccupait souvent mes heures de veille, je m’intéressais plus fortement encore aux mathématiques célestes, aux spéculations abstraites auxquelles donnent lieu ces grands corps enflammés. J’inclinais à croire, comme certains des plus hardis d’entre nos sages, que la terre participait elle aussi à cette marche nocturne et diurne dont les saintes processions d’Eleusis sont tout au plus l’humain simulacre. Dans un monde où tout n’est que tourbillon de forces, danse d’atomes, où tout est à la fois en haut et en bas, à la périphérie et au centre, je concevais mal l’existence d’un globe immobile, d’un point fixe qui ne serait pas en même temps mouvant. D’autres fois, les calculs de la précession des équinoxes, établis jadis par Hipparque d’Alexandrie hantaient mes veillées nocturnes : j’y retrouvais, sous forme de démonstrations et non plus de fables ou de symboles, ce même mystère éleusiaque du passage et du retour. L’Epi de la Vierge n’est plus de nos jours au point de la carte où Hipparque l’a marqué, mais cette variation est l’accomplissement d’un cycle, et ce changement même confirme les hypothèses de l’astronome. Lentement, inéluctablement, ce firmament redeviendra ce qu’il était au temps d’Hipparque : il sera de nouveau ce qu’il est au temps d’Hadrien. Le désordre s’intégrait à l’ordre ; le changement faisait partie d’un plan que l’astronome était capable d’appréhender d’avance ; l’esprit humain révélait ici sa participation à l’univers par l’établissement d’exacts théorèmes comme à Eleusis par des cris rituels et des danses. L’homme qui contemple et les astres contemplés roulaient inévitablement vers leur fin, marquée quelque part au ciel.

(Mémoires d'Hadrien, p.162-163)

En compagnie de deux astrophysiciens, l'émission scientifique "Les Vivants et les dieux" pose la question de la part religieuse, philosophique ou mythologique dans la connaissance antique du cosmos. Ils expliquent que le ciel est chargé de mythologie et de religion depuis très longtemps, et que jusqu'à la fin du XVIIe siècle, astronomie et astrologie se confondent.

Les vivants et les dieux : "Sciences antiques et conception du monde". Une diffusion du 22/02/2003

44 min

La Leçon d'anatomie du docteur Tulp de Rembrandt (1632), huile sur toile - Mauritshuis, La Haye
La Leçon d'anatomie du docteur Tulp de Rembrandt (1632), huile sur toile - Mauritshuis, La Haye

A la recherche du siège de l’âme

Je me remis à l’étude de l’anatomie, effleurée dans ma jeunesse, mais ce n’était plus pour considérer sagement la structure du corps. La curiosité m’avait pris de ces régions intermédiaires où l’âme et la chair se mélangent, où le rêve répond à la réalité, et parfois la devance, où la vie et la mort échangent leurs attributs et leurs masques. Mon médecin Hermogène désapprouvait ces expériences ; il me fit néanmoins connaître un petit nombre de praticiens qui travaillaient sur ces données. J’essayai avec eux de localiser le siège de l’âme, de trouver les liens qui la rattachent au corps, et de mesurer le temps qu’elle met à s’en détacher. Quelques animaux furent sacrifiés à ces recherches. Le chirurgien Satyrus m’emmena dans sa clinique assister à des agonies. Nous rêvions tout haut : l’âme n’est-elle que le suprême aboutissement du corps, manifestation fragile de la peine et du plaisir d’exister ? Est-elle au contraire plus antique que ce corps modelé à son image, et qui, tant bien que mal, lui sert momentanément d’instrument ? Peut-on la rappeler à l’intérieur de la chair, rétablir entre elles cette union étroite, cette combustion que nous appelons la vie ? Si les âmes possèdent leur identité propre, peuvent-elles s’échanger, aller d’un être à l’autre comme le quartier de fruit, la gorgée de vin que deux amants se passent dans un baiser ? Tout sage change vingt fois par an d’avis sur ces choses ; le scepticisme le disputait en moi à l’envie de savoir et l’enthousiasme à l’ironie. Mais je m’étais convaincu que notre intelligence ne laisse filtrer jusqu’à nous qu’un maigre résidu des faits : je m’intéressais de plus en plus au monde obscur de la sensation, nuit noire où fulgurent et tournoient d’aveuglants soleils.

(Mémoires d'Hadrien, p.198-199)

L'anatomie dans l'Antiquité était le sujet des "Chemins de la connaissance" en 1997. Les premiers à ouvrir les corps d'animaux ont été les prêtres pour réaliser des sacrifices. Puis la dissection animale fut la prérogative des philosophes, mais l'anatomie n'était pas considérée à l'époque comme un préalable à la médecine. On restait à distance des corps humains, tant le tabou des cadavres était fort.

Les chemins de la connaissance : "Premières dissections, l'anatomie dans l'Antiquité". Une diffusion du 24/03/1997

17 min

Villa Hadriana à Tivoli : Enfilade de cariatides autour du plan d'eau du Canope.
Villa Hadriana à Tivoli : Enfilade de cariatides autour du plan d'eau du Canope.
- remzhuk.ru via wikimedia

La villa d’Hadrien

La Villa était assez terminée pour que j’y pusse faire transporter mes collections, mes instruments de musique, les quelques milliers de livres achetés un peu partout au cours de mes voyages. J’y donnai une série de fêtes où tout était composé avec soin, le menu des repas et la liste assez restreinte de mes hôtes. Je tenais à ce que tout s’accordât à la beauté paisible de ces jardins et de ces salles ; que les fruits fussent aussi exquis que les concerts, et l’ordonnance des services aussi nette que la ciselure des plats d’argent. Pour la première fois, je m’intéressais au choix des nourritures ; j’ordonnais qu’on veillât à ce que les huîtres vinssent du Lucrin et que les écrevisses fussent tirées des rivières gauloises. Par haine de la pompeuse négligence qui caractérise trop souvent la table impériale, j’établis pour règle que chaque mets me serait montré avant d’être présenté même au plus insignifiant de mes convives ; j’insistais pour vérifier moi-même les comptes des cuisiniers et des traiteurs ; je me souvenais parfois que mon grand-père avait été avare. Le petit théâtre grec de la Villa, et le théâtre latin, à peine plus vaste, n’étaient terminés ni l’un ni l’autre ; j’y fis pourtant monter quelques pièces. On donna par mon ordre des tragédies et des pantomimes, des drames musicaux et des atellanes. Je me plaisais surtout à la subtile gymnastique des danses ; je me découvris un faible pour les danseuses aux crotales qui me rappelaient le pays de Gadès et les premiers spectacles auxquels j’avais assisté tout enfant. J’aimais ce bruit sec, ces bras levés, ce déferlement ou cet enroulement de voiles, cette danseuse qui cesse d’être femme pour devenir tantôt nuage et tantôt oiseau, tantôt vague et tantôt trirème.

(Mémoires d'Hadrien, p.246)

L'émission d'architecture "Métropolitains" proposait en 2002, un entretien avec l'architecte en charge de la restauration de la Villa Adriana construite à Tivoli par Hadrien. On y apprend que l'Empereur s'est inspiré de ses voyages aux confins de l'Empire, notamment en Orient, pour réinterpréter dans sa villa des formes architecturales exotiques. Malgré le soin apporté à l'édification de cette villa, il semblerait qu'Hadrien n'y ait jamais vraiment vécu.

Métropolitains : "Villa Hadriana de Tivoli". Une diffusion du 24/07/2002

33 min

Sophia Loren et Alec Guinness sur le tournage du film "La chute de l'Empire romain" d'Anthony Mann (1964) qui relate les derniers moments de l'empereur et philosophe Marc Aurèle. / Getty
Sophia Loren et Alec Guinness sur le tournage du film "La chute de l'Empire romain" d'Anthony Mann (1964) qui relate les derniers moments de l'empereur et philosophe Marc Aurèle. / Getty
© Getty - Samuel Bronston Productions/Paramount Pictures/Sunset Boulevard/Corbis via Getty

Annius Verus, le Vérissime, alias Marc Aurèle

Je t’ai connu dès le berceau, petit Annius Vérus qui par mes soins t’appelles aujourd’hui Marc Aurèle. Durant l’une des années les plus solaires de ma vie, à l’époque que marque l’érection du Panthéon, je t’avais fait élire, par amitié pour les tiens, au saint collège des Frères Arvales, auquel l’empereur préside, et qui perpétue pieusement nos vieilles coutumes religieuses romaines ; je t’ai tenu par la main durant le sacrifice qui eut lieu cette année-là au bord du Tibre ; j’ai regardé avec un tendre amusement ta contenance d’enfant de cinq ans, effrayé par les cris du pourceau immolé, mais s’efforçant de son mieux d’imiter le digne maintien des aînés. Je me préoccupai de l’éducation de ce bambin trop sage ; j’aidai ton père à te choisir les meilleurs maîtres. Vérus, le Vérissime : je jouais avec ton nom ; tu es peut-être le seul être qui ne m’ait jamais menti. Je t’ai vu lire avec passion les écrits des philosophes, te vêtir de laine rude, coucher sur la dure, astreindre ton corps un peu frêle à toutes les mortifications des Stoïques. Il y a de d’excès dans tout cela, mais l’excès est une vertu à dix-sept ans. Je me demande parfois sur quel écueil sombrera cette sagesse, car on sombre toujours : sera-ce une épouse, un fils trop aimé, un de ces pièges légitimes enfin où se prennent les cœurs timorés et purs ; sera-ce plus simplement l’âge, la maladie, la fatigue, le désabusement qui nous dit que si tout est vain, la vertu l’est aussi ? J’imagine à la place de ton candide visage d’adolescent, ton visage las de vieillard. Je sens ce que ta fermeté si bien apprise cache de douceur, de faiblesse peut-être ; je devine en toi la présence d’un génie qui n’est pas forcément celui de l’homme d’Etat ; le monde, néanmoins, sera sans doute à jamais amélioré pour l’avoir vu une fois associé au pouvoir suprême.

(Mémoires d'Hadrien, p.289)

Pour en savoir plus sur la figure de Marc Aurèle, l'empereur-philosophe stoïcien, voici un portrait de l'auteur des Pensées pour moi-même. Dans "Les Nouveaux chemins de la connaissance", on trace le parcours philosophique de cet empereur original qui tente d'appliquer les principes stoïciens à sa propre personnalité et on se demande comment gouverner autrui quand on a décidé d'abord de se gouverner soi-même ?

Les nouveaux chemins de la connaissance : "Tous les chemins mènent à Rome : Marc Aurèle" . Une diffusion du 24/02/2015

53 min

Le rêve de Henri Rousseau (1910) - Museum of Modern Art de New York
Le rêve de Henri Rousseau (1910) - Museum of Modern Art de New York
- via wikimedia

Les régions vaines des songes

Durant certaines périodes de ma vie, j’ai noté mes rêves ; j’en discutais la signification avec les prêtres, les philosophes, les astrologues. Cette faculté de rêver, amortie depuis des années, m’a été rendue au cours de ces mois d’agonie ; les incidents de l’état de veille semblent moins réels, parfois moins importants que ces songes. Si ce monde larvaire et spectral, où le plat et l’absurde foisonnent plus abondamment encore que sur terre, nous offre une idée des conditions de l’âme séparée du corps, je passerai sans doute mon éternité à regretter le contrôle exquis des sens et les perspectives réajustées de la raison humaine. Et pourtant, je m’enfonce avec quelque douceur dans ces régions vaines des songes ; j’y possède pour un instant certains secrets qui bientôt m’échappent ; j’y bois à des sources. L’autre jour, j’étais dans l’oasis d’Ammon, le soir de la chasse au grand fauve. J’étais joyeux ; tout s’est passé comme au temps de ma force : le lion blessé s’est abattu, puis dressé ; je me suis précipité pour l’achever. Mais cette fois, mon cheval cabré m’a jeté à terre ; l’horrible masse sanglante a roulé sur moi ; des griffes me déchiraient la poitrine ; je suis revenu à moi dans la chambre de Tibur, appelant à l’aide. Plus récemment encore, j’ai revu mon père, auquel je pense pourtant assez peu. Il était couché dans son lit de malade, dans une pièce de notre maison d’Italica, que j’ai quittée sitôt après sa mort. Il avait sur sa table une fiole pleine d’une potion sédative que je l’ai supplié de me donner. Je me suis réveillé sans qu’il ait eu le temps de me répondre. Je m’étonne que la plupart des hommes aient si peur des spectres, eux qui acceptent si facilement de parler aux morts dans leurs songes.

(Mémoires d'Hadrien, p.311)

"Le rêve, une réalité", sujet de "La Série Documentaire" qui fait le point dans ce premier épisode sur notre connaissance des rêves grâce à l'apport des neurosciences. Psychanalyse, interprétation des songes, psychométrie et neurobiologie, sont les ingrédients de cette émission pour apprendre les différentes fonctions du rêve, du sommeil et du cauchemar. "La fonction du rêve est de produire de l’inattendu", nous dit le psychologue Tobie Nathan.

LSD, la série documentaire : "La mécanique des songes", épisode 1. Une diffusion du 30/09/2019

54 min

58 min
28 min