Publicité

Feuilletez "Les Soleils des indépendances" d'Ahmadou Kourouma avec les oreilles

Par
"La Conteuse" de Kathleen A. Wilson
"La Conteuse" de Kathleen A. Wilson
- kathleenawilson.com

"Les Soleils des Indépendances", premier roman d’Ahmadou Kourouma, relate l’histoire d’un prince déchu au moment de l’indépendance. A travers une sélection d’extraits et d'archives sonores, explorons les traditions malinké, entre griot, marabout et génie mais écoutons aussi le drame de l'excision.

>>> Retrouvez ici tous les autres romans de la collection "Feuilletez avec les oreilles"

Les Soleils des indépendances, premier roman de l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, est publié en 1970 en France. Dans une langue fort imagée, l’écrivain raconte le destin de Fama Doumbouya, descendant d’une lignée royale malinké. Il veut rester fidèle à la tradition et retrouver sa grandeur passée alors que le temps des indépendances a sonné et que la vie économique, politique et sociétale est toute chamboulée. A l'occasion de funérailles familiales, il retourne dans sa région natale, en pays Horodougou, loin de la capitale où il vit désormais avec une épouse qui ne réussit pas à enfanter, car même la paternité lui est refusée dans ce nouveau monde des indépendances. Mais là aussi, les règles ont changé, même pour un prince malinké, et rien ne lui est acquis. C’est néanmoins en compagnie d’une deuxième épouse qu’il regagnera la capitale. Maladroitement, Fama essaie de maintenir son rang à tout prix, il s’acoquine avec les représentants du nouveau régime mais, ses arcanes étant si complexes et si éloignées des coutumes ancestrales, il finit en prison. Finalement amnistié comme la majorité des opposants politiques, ruiné et abandonné par ses épouses, il décide de revenir sur ses terres ancestrales, seul endroit qui lui donnerait un semblant de prestige en raison de ses origines princières. Mais le destin en décide autrement. Dans l’impossibilité de prouver son identité et malgré la grandeur de sa dynastie, les gardes-frontières du nouveau pouvoir lui refusent l’accès à son village et Fama Doumbouya meurt de façon tragi-comique à côté de sa terre.

Publicité

Dans ce roman, Ahmadou Kourouma n’est pas tendre avec les indépendances africaines et les régimes fantoches qui ont été mis en place après la décolonisation. Avec un ton humoristique et amer, il laisse voir la déception que ce nouveau "soleil" entraîne. Dans ce récit, le personnage principal se retrouve dans l’impossibilité de concilier l’ordre ancien avec les règles du nouveau pouvoir. A travers Les Soleils des indépendances, on peut lire la désillusion des peuples colonisés retrouvant une liberté très vite confisquée par les régimes en place. C’est l’histoire même qu’a vécue Ahmadou Kourouma, né en 1927 et qui a connu l’exil à plusieurs reprises, menacé par le pouvoir de Felix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire.

À réécouter : Kourouma crie sa colère
La Compagnie des auteurs
58 min

L’humour cinglant de ce texte s’accompagne d’une langue toute particulière car Ahmadou Kourouma écrit en français à la manière d’un conteur traditionnel africain. Il utilise ainsi les mêmes procédés de narration, rythmant son texte par des phrases répétitives qui scandent l’histoire. La langue est imagée pour coller au mieux à la réalité africaine, afin de nous faire découvrir minutieusement le quotidien de Fama et de son épouse, Salimata, ainsi que les traditions du peuple malinké auquel l'auteur appartient et qui lui sont chères.

Tel un conteur, Ahmadou Kourouma nous plonge dans une Afrique profonde tout en nous narrant une histoire individuelle aux multiples péripéties. Partons maintenant découvrir des extraits de ce roman, illustrés par des émissions de France Culture, qui nous emmèneront des rituels funéraires malinké aux affres de la polygamie, en passant par le drame de l’excision ou encore les pouvoirs illimités des marabouts.

Joueurs de tambour et de balafon lors d'un enterrement sénoufo en Côte d'Ivoire.
Joueurs de tambour et de balafon lors d'un enterrement sénoufo en Côte d'Ivoire.
© Getty - Maurice Ascani/Gamma-Rapho

Tout commence par des funérailles

Donc, c’est possible, d’ailleurs sûr que l’ombre a bien marché jusqu’au village natal ; elle est revenue aussi vite dans la capitale pour conduire les obsèques et un sorcier du cortège funèbre l’a vue, mélancolique, assise sur le cercueil. Des jours suivirent le jour des obsèques jusqu’au septième jour et les funérailles du septième jour se déroulèrent devant l’ombre, puis se succédèrent des semaines et arriva le quarantième jour, et les funérailles du quarantième jour ont été fêtées au pied de l’ombre accroupie, toujours invisible pour le Malinké commun. Puis l’ombre est repartie définitivement. Elle a marché jusqu’au terroir malinké où elle ferait le bonheur d’une mère en se réincarnant dans un bébé malinké.

Parce que l’ombre veillait, comptait, remerciait, l’enterrement a été conduit pieusement, les funérailles sanctifiées avec prodigalité. Les amis, les parents et même de simples passants déposèrent des offrandes et sacrifices qui furent repartagés et attribués aux venus et aux grandes familles malinké de la capitale.

(Les Soleils des indépendances, p.10)

En 1972, l'émission "Masques et tambours" était consacrée aux rites funéraires chez les Malinkés. Un jeune Malien raconte comment se passent les différentes étapes des cérémonies. Il explique que le sacrifice d’un bœuf est une expression de la grandeur du défunt, qu' il faut attendre sept jours et ensuite quarante jours avant de fêter autour d'un grand repas la personne décédée.

"Masques et tambours : les funérailles chez les Malinkés", une émission datant de 1972.

14 min

Un griot au Sénégal dans les années 1950-1960.
Un griot au Sénégal dans les années 1950-1960.
© Getty - Michel Huet/Gamma-Rapho

Les griots malinké, ces "vautours"

Comme toute cérémonie funéraire rapporte, on comprend que les griots malinké, les vieux Malinkés, ceux qui ne vendent plus parce que ruinés par les Indépendances (et Allah seul peut compter le nombre de vieux marchands ruinés par les Indépendances dans la capitale !) "travaillent" tous dans les obsèques et les funérailles. De véritables professionnels ! Matins et soirs ils marchent de quartier en quartier pour assister à toutes les cérémonies. On les dénomme entre Malinkés, et très méchamment, "les vautours" ou "bande d’hyènes".

Fama Doumbouya ! Vrai Doumbouya, père Doumbouya, mère Doumbouya, dernier et légitime descendant des princes Doumbouya du Horodougou, totem panthère, était un "vautour". Un prince Doumbouya ! Totem panthère faisait bande avec les hyènes. Ah ! les soleils des Indépendances !

Aux funérailles du septième jour de feu Koné Ibrahima, Fama allait être en retard. Il se dépêchait encore, marchait au pas redoublé d’un diarrhéique. Il était à l’autre bout du pont reliant la ville blanche au quartier nègre à l’heure de la deuxième prière ; la cérémonie avait débuté.

(Les Soleils des indépendances, p.11)

Le reportage d'Aurélie Sfez nous emmène en Mauritanie, plus particulièrement à Nouakchott, sa capitale, à la recherche des griots d'aujourd'hui, musiciens et poètes qui allient les chants traditionnels à des sons plus modernes. Avec l'urbanisation et le délitement de l'organisation sociale mauritanienne, le griot, anciennement proche des princes, à la fonction sociale et politique affirmée, se cherche une nouvelle place. Des musicologues expliquent aussi la complexité de la musique griotte mauritanienne, car écouter ces chants c'est écouter l'histoire de ce pays.

"Le chant des griots maures", un reportage diffusé dans "Surpris par la nuit", le 13/02/2004.

1h 29

"The tears of Bananaman" (détail), installation de Jean-François Boclé à la Foire internationale autour de l’Afrique (Akaa) à Paris.
"The tears of Bananaman" (détail), installation de Jean-François Boclé à la Foire internationale autour de l’Afrique (Akaa) à Paris.
- Annelise Signoret

Négoce et guerre, les deux forces du Malinké

Cette vie de grand commerçant n’était plus qu’un souvenir parce que le négoce avait fini avec l’embarquement des colonisateurs. Et des remords ! Fama bouillait de remords pour avoir tant combattu et détesté les Français un peu comme la petite herbe qui a grogné parce que le fromager absorbait tout le soleil ; le fromager abattu, elle a reçu tout son soleil mais aussi le grand vent qui l’a cassée. Surtout, qu’on n’aille pas toiser Fama comme un colonialiste ! Car il avait vu la colonisation, connu les commandants français qui étaient beaucoup de choses, beaucoup de peines : travaux forcés, chantiers de coupe de bois, routes, ponts, l’impôt et les impôts, et quatre-vingts autres réquisitions que tout conquérant peut mener, sans oublier la cravache du garde-cercle et du représentant et autres tortures.

Mais l’important pour le Malinké est la liberté du négoce. Et les Français étaient aussi et surtout la liberté du négoce qui fait le grand Dioula, le Malinké prospère. Le négoce et la guerre, c’est avec ou sur les deux que la race malinké comme un homme entendait, marchait, voyait, respirait, les deux étaient à la fois ses deux pieds, ses deux yeux, ses oreilles et ses reins. La colonisation a banni et tué la guerre mais favorisé le négoce, les Indépendances ont cassé le négoce et la guerre ne venait pas.

(Les Soleils des indépendances, pp.22-23)

Luc Garcia, professeur d'histoire contemporaine, raconte dans l'émission "Les Chemins de la connaissance" comment le royaume du Dahomey est passé au XIXe siècle du commerce illicite (traite des esclaves ou razzia) au commerce licite d'huile de palme. Cette transformation économique a entraîné des luttes internes à la cour du roi qui a alors vu ses ressources, et donc son pouvoir, vaciller. Une situation de fragilité qui va susciter l'appétit des puissances colonisatrices et provoquer des guerres.

Dans la série Les grands royaumes d'Afrique, émission sur le Dahomey dans "Les chemins de la connaissance" : De la traite des esclaves au commerce licite. Une diffusion du 13/06/1996.

24 min

Outils servant aux mutilations génitales féminines.
Outils servant aux mutilations génitales féminines.
- via studiotamani.org

Le traumatisme de l’excision

Salimata se rappelait quand vint son tour, quand s’approcha la praticienne. Chauffait alors le vacarme des matrones, des opérées déchaînées, des charognards et des échos renvoyés par les monts et les forêts. Le soleil sortait, rougeoyait derrière les feuillages. Les charognards surgissent des touffes et des brouillards, appelés par le fumet du sang. Leurs vols tournaient au-dessus des têtes en poussant des cris et des croassements sauvages. La praticienne s’approcha de Salimata et s’assit, les yeux débordants de rouges et les mains et les bras répugnants de sang, le souffle d’une cascade. Salimata se livre les yeux fermés, et le flux de la douleur grimpa de l’entrejambes au dos, au cou et à la tête, redescendit dans les genoux ; elle voulut se redresser pour chanter mais ne le put pas, le souffle manqua, la chaleur de la douleur tendit les membres, la terre parut finir sous les pieds et les assistantes, les autres excisées, la montagne et la forêt se renverser et voler dans le brouillard et le jour naissant ; la torpeur pesa sur les paupières et les genoux, elle se cassa et s’effondra vidée d’animation…

(Les Soleils des indépendances, p.36)

Dans "Les Pieds sur terre" on peut écouter le témoignage d’Amina recueilli par Alice Milot. Amina avait quatre ans lorsqu'elle a été emmenée au Mali avec ses deux sœurs pour rencontrer sa tante. C'est elle qui les excisera. "Je vois ma tante à califourchon sur moi, elle me maintient les bras. Je me souviens avoir très mal, une douleur atroce mais je ne sais pas pourquoi...". Ce n'est que des années plus tard, à l'adolescence, qu'elle comprend ce qu'il s'est passé dans cette chambre. La quarantaine venue, après bien des hésitations, elle décide de procéder à une opération de chirurgie réparatrice.

Dans "Les pieds sur terre", le témoignage d'Amina, malienne vivant en France, excisée à l'âge de quatre ans au Mali. Une diffusion du 05/11/2018.

17 min

Poupées rituelles de fertilité africaines.
Poupées rituelles de fertilité africaines.
- via ivi-fertilite.fr

Infertilité, désespoir et honte

Oui, Salimata vécut le bonheur pendant des semaines, des mois et des années qui se succédèrent, mais malheureusement sans enfant. Ce qui sied le plus à un ménage, le plus à une femme : l’enfant, la maternité qui sont plus que les plus riches parures plus que la plus éclatante beauté ! A la femme sans maternité manque plus que la moitié de la féminité.

Et les pensées de Salimata, tout son flux, toutes ses prières appelèrent des bébés. Ses rêves débordaient de paniers grouillants de bébés, il en surgissait de partout. Elle les baignait, berçait et son cœur de dormeuse se gonflait d’une chaude joie jusqu’au réveil. En plein jour et même en pleine rue, parfois elle entendait des cris de bébés, des pleurs de bébés. Elle s’arrêtait. Rien : c’était le vent qui sifflait ou des passants qui s’interpellaient. Un matin, elle rinçait des calebasses ; sous ses doigts elle sentit un bébé, un vrai bébé. Elle le baigna, il pleurait en gigotant. Elle le porta dans la chambre et ouvrit les yeux. Rien : une louche dure et cassante. Salimata debout avec ses hontes et ses désespoirs.

(Les Soleils des indépendances, p.52)

"Des enfants à tout prix" par Julie Birmant propose six témoignages de femmes racontant leur désir d'enfants et comment, avec l'aide de la médecine, elles ont essayé, réussi ou échoué, à le concrétiser. Elles retracent avec pudeur et parfois colère les démarches fastidieuses, les examens ratés, le sentiment d'urgence et de culpabilité, la fécondation in vitro et les traitements lourds à suivre en dernier recours. On comprend ainsi combien le parcours psychologique et les techniques médicales ne peuvent être dissociés.

"Des enfants à tout prix" par Julie Birmant diffusé dans l'émission "Surpris par la nuit" le 14/03/2002.

1h 30

Un marabout propose ses services au cours d'un match de lutte traditionnelle à Abidjan en septembre 2000.
Un marabout propose ses services au cours d'un match de lutte traditionnelle à Abidjan en septembre 2000.
© AFP - Jean-Philippe Ksiazek

Marabouter coûte cher

Longtemps avant de se voir, et de loin, Salimata avait entendu parler du marabout sorcier Hadj Abdoulaye. La sorcellerie et la magie couraient sous sa peau comme chez d’autres la malédiction. Né dans le Tombouctou aux portes du désert, derrière le fleuve, dans l’infini du sable jaune et des harmattans rigoureux, où les vents même nourrissent les hommes de connaissances comme dans nos cantons les orages apportent la typhoïde, Abdoulaye cassait et pénétrait dans l’invisible comme dans la case de sa maman et parlait aux génies comme à des copains. Qu’il fixât du doigt un fromager, et le tronc et les branches séchaient ! Pour un homme de cette corne, faire germer un bébé, même dans le ventre le plus aride : un rien, une chiquenaude ! La seule petite chose qui avait coupé l’espoir et l’enthousiasme était qu’Abdoulaye maraboutait cher. Marabout pour député, ministre, ambassadeur et autres puissants qu’aucune somme ne peut dépasser et qui pourraient se confectionner des pagnes en billets de banque et qui pourtant ne sont pas obligés de prêter à des chômeurs à cause de l’humanisme.

(Les Soleils des indépendances, pp.65-66)

Cette "Nuit Magnétique" de 1997 tente d'approcher l'univers des marabouts parisiens. Dans ce documentaire, Patrick Cazals va à la rencontre de ceux qui témoignent de leurs dons et compétences rassemblant en un vaste tout à la fois des interprétations du Coran, la divination, l'observation des étoiles, ou encore la décoction de plantes. Pour Jacotte, une fidèle patiente-cliente, elle dit que son marabout est "un livre vivant sur la culture africaine et la religion musulmane".

Un large extrait de "Mon marabout m'a dit" diffusé dans "Les Nuits magnétiques", le 18/06/1997.

49 min

Vote au Malawi lors du référendum portant sur le multipartisme en juin 1993.
Vote au Malawi lors du référendum portant sur le multipartisme en juin 1993.
© AFP - Walter Dhladhla

Les dérives du Parti unique

Son père était un riche notable (soixante bœufs, trois camions, dix femmes et un seul fils, lui, Diakité) quand arrivèrent l’indépendance, le socialisme, et le parti unique. Le père de Diakité, qui était de l’opposition, fut convoqué, on lui signifia que son parti était mort, qu’il avait à adhérer au parti unique L.D.N. Il adhéra, paya les cotisations pour lui, sa famille, ses bœufs et ses trois camions. Le lendemain on le manda encore ; il devait payer les cotisations du parti des années courues depuis la création de la L.D.N. : dix années de cotisations pour lui, son fils, ses dix femmes, ses soixante bœufs et ses trois camions. Il s’en acquitta.

Quelques mois après, comme était venu le parti unique arriva l’investissement humain. Le père de Diakité devait donner ses camions pour construire le pont du village. Il mit les camions à la disposition du parti, mais comme il n’y avait pas d’essence, la jeunesse L.D.N. les incendia. Le vieux très indigné se résigna et même mima un sourire narquois (de toute façon depuis l’indépendance il n’y avait plus ni routes ni essence).

(Les Soleils des indépendances, p.83)

Le multipartisme est-il synonyme de démocratie ? "Voix du silence" propose en 1991 une discussion autour des exemples du Cameroun, du Gabon et du Zaïre avec, entre autres, le journaliste et écrivain Pierre Péan qui relate l'histoire des partis uniques dans l'Afrique francophone à partir des années 1960.

"Le multipartisme en Afrique" sujet de l'émission "Voix du silence". Une diffusion du 02/03/1991.

39 min

Sidig Ahmad Mohamed, un "Faki" (guérisseur religieux) dans le Nord Darfour prépare un traitement tradionnel contre les maladies mentales à base de racines et d'épices. Sur le papier sont écrites des phrases du Coran.
Sidig Ahmad Mohamed, un "Faki" (guérisseur religieux) dans le Nord Darfour prépare un traitement tradionnel contre les maladies mentales à base de racines et d'épices. Sur le papier sont écrites des phrases du Coran.
© AFP - UNAMID/Albert Gonzalez Farran

Coran et fétiches

Sans la fausseté malinké, cette première nuit aurait été reposante, tel le calme d’un sous-bois rafraîchi par une source au bout d’une longue marche d’harmattan. Mais la fausseté ! Les Malinkés ont la duplicité parce qu’ils ont l’intérieur plus noir que leur peau et les dires plus blancs que leurs dents. Sont-ce des féticheurs ? Sont-ce des musulmans ? Le musulman écoute le Coran, le féticheur suit le Koma ; mais à Togobala, aux yeux de tout le monde, tout le monde se dit et respire musulman, seul chacun craint le fétiche. Ni margouillat, ni hirondelle ! Les pleureuses calmées, à Fama devait être désignée une case. Le Coran dit qu’un décédé est un appelé par Allah, un fini ; et les coutumes malinké disent qu’un chef de famille couche dans la case patriarcale. Il n’y avait ni hésitation ni palabre, la grande case patriarcale vide après le décès du cousin était là, elle avait abrité tous les grands aïeux Doumbouya, Fama devait l’ouvrir et y déballer les bagages. Mais chez les Bambaras, les incroyants, les Cafres, on ne couche jamais dans la case d’un enterré sans le petit sacrifice qui éloigne esprits et mânes.

(Les Soleils des indépendances, p.105)

Noureini Tidjani, ambassadeur du Bénin auprès de l'Unesco, raconte avec amusement dans "Un jour au singulier" comment en 1957, son grand-père le prépare, à l'africaine, au certificat d'études. En effet, affolé devant les enjeux de cet examen, il n'arrivait plus à se concentrer et à apprendre. On fait alors appel aux connaissances du grand-père tout à la fois imam et marabout. Ou comment un jeune africain de 11 ans se trouve confronté à trois mondes : le dictionnaire Larousse, les incantations auprès des ancêtres et les prérogatives d'un imam.

Noureini Tidjani, ambassadeur du Bénin auprès de l'Unesco, raconte dans "Un jour au singulier" comment son grand-père marabout l'a préparé au certificat d'études. Diffusé le 25/07/1993.

14 min

Masque Vaca Bruto lors d'un rite d'initiation en Guinée Bissau dans l'archipel des Bijagos, au milieu des années 1970. Collection du Musée du Quai Branly.
Masque Vaca Bruto lors d'un rite d'initiation en Guinée Bissau dans l'archipel des Bijagos, au milieu des années 1970. Collection du Musée du Quai Branly.
- Danielle Gallois Duquette

Combat épique contre un buffle-génie

A propos de buffles, le combat de Balla contre un buffle-génie fut épique. Dans les lointaines plaines du fleuve Bafing, Balla déchargea entre les cornes d’un buffle les quatre doigts de poudre. Quel fut l’ébahissement du chasseur lorsqu’il vit la bête foncer sur lui comme si le coup n’avait été que le pet d’une grand-maman. L’homme savant et expérimenté qu’était Balla comprit tout de suite qu’il avait affaire à un buffle-génie, et il sortit le profond de son savoir. Combat singulier entre l’homme savant et l’animal-génie ! L’homme prononça une incantation grâce au pouvoir de laquelle il balança son arme qui se maintint à hauteur d’arbre entre ciel et terre ; une autre incantation, et Balla fut transporté et assis sur son fusil aussi confortablement que dans un hamac et trop haut pour être inquiété par le buffle. Mais le buffle était aussi savant que l’homme et l’animal se métamorphosa en aigle et piqua ses serres en crochets sur Balla qui ne dut son salut qu’à une nouvelle incantation, grâce à laquelle il se transforma en aiguille, le chasseur n’échappant toujours pas aux poursuites du buffle qui se fit fil, et le fil rampa promptement pour pénétrer dans le chas et soulever l’aiguille. Rapidement, d’aiguille Balla se métamorphosa en brindille pour se soustraire au fil rampant et la brindille disparut dans les herbes.

(Les Soleils des indépendances, p.124)

Youssouf Tata Cissé, chercheur en ethnologie au Cnrs, à la fois éduqué dans les cultures coranique, française et initié au Komo (l'enseignement de l'univers), explore la symbolique des génies au Mali dans cet "A voix nue". Il explique les significations des totems pour un village mais raconte aussi, lui le savant, ses rapports avec ses propres totems (le serpent et le lièvre). Il souligne l'importance des masques dans sa culture d'origine : "Le masque c'est plus que l'homme parce qu'il représente toutes les divinités, tous les génies."

L'ethnologue malien Youssouf Tata Cissé raconte les génies, les totems, le rôle des sorciers dans la société traditionnelle. "A voix nue" du 17/09/1990.

28 min

Le chanteur et musicien nigérian Fela Kuti entouré de ses femmes au Forest National à Bruxelles en 1981.
Le chanteur et musicien nigérian Fela Kuti entouré de ses femmes au Forest National à Bruxelles en 1981.
© Getty - Rico D'Rozario/Redferns

Coépouses et rivales

« Voilà ta coépouse, considère-là comme une petite sœur ; les gens du village l’ont envoyée pour t’aider dans ton grand et magnifique travail accompli au service du mari Fama. »

Salimata avait salué avec joie la coépouse et expliqué avec grand cœur et esprit qu’une famille avec une seule femme était comme un escabeau à un pied, ou un homme à une jambe ; ça ne tient qu’en appuyant sur un étranger. Il ne fallait pas la croire, car ces tendresse et sagesse durèrent exactement neuf jours.

Fama et ses deux femmes occupaient la petite pièce avec un seul lit de bambou, un seul « tara ». La femme (celle à qui appartenait la nuit) montait à côté du mari, l’autre se recroquevillait sur une natte au pied du tara. (…) Mariam gênait et elle était moqueuse comme une mouche, et disait-on, féconde comme une souris. A chaque réveil, Salimata regardait le ventre de la coépouse, et le ventre semblait pousser. Oui, il poussait ! Salimata devint jalouse, puis folle et un matin elle explosa, injuria. Les deux coépouses comme deux poules s’assaillirent, s’agrippèrent l’une au pagne de l’autre.

(Les Soleils des indépendances, pp.151-152)

"Les Pieds sur terre" donne la parole à des femmes africaines qui racontent leur quotidien de familles polygames en France. Elles disent les difficultés de la promiscuité dans des appartements trop petits pour accueillir plusieurs femmes et leurs enfants. Pour certaines, la polygamie peut fonctionner, si le mari est juste envers ses coépouses, pour d’autres c’est une pratique qui va à l’encontre de la dignité de la personne.

"Visages d'Afrique : ça se passe comment chez toi ?" dans Les pieds sur terre. Une diffusion du 02/05/2008.

28 min

Et pour aller plus loin :

Un été de lectures | été 14
50 min
À réécouter : Entre Kafka et Kundera
La Compagnie des auteurs
1h 00

Choix des extraits littéraires : Annelise Signoret, de la Documentation de Radio France.

Sélection d'archives radiophoniques : Odile Dereuddre, de la Documentation de Radio France.

Archives INA - Radio France