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Feuilletez "Voyage au bout de la nuit" de Louis-Ferdinand Céline avec les oreilles

Félix Vallotton - Verdun, tableau de guerre interprété, projections colorées noires bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz. 1917, huile sur toile. Paris, Musée de l’Armée
Félix Vallotton - Verdun, tableau de guerre interprété, projections colorées noires bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz. 1917, huile sur toile. Paris, Musée de l’Armée
- lakevio C.C via Wikimedia

Redécouvrez l'immense œuvre de Louis-Ferdinand Céline, "Voyage au bout de la nuit", à travers une sélection d'archives sonores et d'extraits tirés du livre pour revisiter l'horreur des tranchées et les colonies en Afrique de l'Ouest, les cadences chez Ford ou encore le curieux mausolée de Pasteur.

>>> Retrouvez ici tous les autres romans de la collection "Feuilletez avec les oreilles"

Louis-Ferdinand Céline, impressionniste ? Voyez plutôt ce qu'il confiait à Paris-Match, en 1960 :

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Le truc, c'est que moi je fais le boulot pour les lecteurs, vous comprenez... En somme, le bonhomme, quand il lit un livre, il est forcé de faire un effort de représentation. Moi, je le fais pour lui, l'effort. Je lui raconte. Je fais passer le langage écrit à travers le langage parlé. Il se produit alors un peu ce qui s'est produit pour les impressionnistes. Avant on ne voyait jamais, par exemple, la fleur, l'écrevisse ou la jolie femme sur l'herbe. On montrait un magnifique bouquet de fleurs, des scènes de chasse, de naufrage, mais tout ça en jour d'atelier. Alors il fallait faire un effort, pas un effort gros, mais tout de même un petit effort pour sentir la bataille ou sentir le naufrage. Tandis qu'avec les impressionnistes, là, avec Manet, Monet et la suite, là on les a vues sur l'herbe les écrevisses et les jolies femmes avec Le Déjeuner sur l'herbe et le Bonheur à Bougival.

Toutes les velléités de transposer à l'écran Voyage au bout de la nuit sont mort-nées, abandonnant le monument littéraire en rase campagne devant l'ampleur de la tâche et l'exigence périlleuse de l'exercice. Ici, nous vous proposons de plonger une oreille sensible et impressionniste dans l’œuvre de Céline à travers une douzaine d'extraits et autant d'échappées sonores, puisées dans les archives de France Culture.

Elizabeth Craig.
Elizabeth Craig.
- via louisferdinandceline.over-blog

Célèbre inconnue, la dédicataire du Voyage

A Elizabeth Craig

Plus de cinquante ans après la parution du Voyage au bout de la nuit, Jean Monnier retrouve aux Etats-Unis la trace d'Elizabeth Craig, compagne de Céline au moment où il rédigeait son œuvre et d'avec laquelle il s'est séparé peu de temps après sa parution. De cette rencontre, Jean Monnier a tiré un livre, Elizabeth Craig raconte Céline : entretien avec la dédicataire de Voyage au bout de la nuit (Ed. Bibiothèque de littérature française contemporaine). L'émission "Lettres ouvertes", sur France Culture, s'en était fait l'écho à l'occasion de sa parution, en 1988 :

Extrait de l'émission "Lettres ouvertes" du 14/12/1988 sur France Culture au sujet du livre "Elizabeth Craig raconte Céline".

3 min

Carte patriotique pendant la Première guerre mondiale. 1916
Carte patriotique pendant la Première guerre mondiale. 1916
© AFP - Lux-in-Fine/Leemage

Poilu dans les tranchées, "puceau de l'Horreur"

Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu’aux cheveux ? Avec casques, sans casques, sans chevaux, sur motos, hurlants, en autos, sifflants, tirailleurs, comploteurs, volants, à genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les sentiers, pétaradant, enfermés sur la terre, comme dans un cabanon, pour y tout détruire, Allemagne, France et Continents, tout ce qui respire, détruire, plus enragés que les chiens, adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas), cent, mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! Nous étions jolis ! Décidément, je le concevais, je m’étais embarqué dans une croisière apocalyptique.

On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? A présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu… Ça venait des profondeurs et c’était arrivé.

(Voyage au bout de la nuit, pp.13-14)

Ecoutez ce témoignage de M.Tournerie, ancien combattant. Le poilu raconte son baptême du feu dans la Somme en septembre 1915, puis le terrible hiver 1917, sa blessure suivie de son retour au front et sa vie dans la boue des tranchées. Aux côtés de cinq veuves de guerre qui confiaient leurs souffrances durant la Première Guerre mondiale, l'ancien combattant racontait sa guerre sur France Culture en 1978 :

Témoignages poignants d'un ancien combattant de la Première Guerre mondiale et de veuves de guerre sur France Culture, diffusés le 03/08/1978 dans "Portrait : 1914-1918".

52 min

La cavalerie française traversant un lac, Verdun (1916).
La cavalerie française traversant un lac, Verdun (1916).
© Getty - Mondadori

Les cadavres de chevaux, l'autre hécatombe

Je l’aurais bien donné aux requins à bouffer moi, le commandant Pinçon, et puis son gendarme avec, pour leur apprendre à vivre ; et puis mon cheval aussi en même temps pour qu’il ne souffre plus, parce qu’il n’en avait plus de dos ce grand malheureux, tellement qu’il avait mal, rien que deux plaques de chair qui lui restaient à la place, sous la selle, larges comme mes deux mains et suintantes, à vif, avec des grandes traînées de pus qui lui coulaient par les bords de la couverture jusqu’aux jarrets. Il fallait pourtant trotter là-dessus, un, deux… Il s’en tortillait de trotter. Mais les chevaux c’est encore bien plus patient que des hommes. Il ondulait en trottant. On ne pouvait plus le laisser qu’au grand air. Dans les granges, à cause de l’odeur qui lui sortait des blessures, ça sentait si fort, qu’on en restait suffoqué. En montant sur son dos, ça lui faisait si mal qu’il se courbait, comme gentiment, et le ventre lui en arrivait alors aux genoux. Ainsi on aurait dit qu’on grimpait sur un âne. C’était plus commode ainsi, faut l’avouer.

(Voyage au bout de la nuit, p.25)

Dans cet épisode radiophonique du "Bestiaire sans oubli", l'écrivain Maurice Genevoix, l'auteur de Ceux de 14**, évoquait les chevaux qui ont fait la Grande Guerre aux côtés des soldats.** Il revenait sur les cadavres pourrissant de ces quelque un million de chevaux et mulets qui ont traversé la Première Guerre mondiale, et se souvenait de Gamin, son propre cheval de guerre :

Maurice Genevoix raconte la présence des chevaux durant la Première Guerre mondiale dans "Le Bestiaire sans oubli", épisode diffusé le 14/09/1971 sur France Culture.

10 min

Quand la Grande Guerre rend fou. Documentaire français de Jean-Yves Le Naour (2014).
Quand la Grande Guerre rend fou. Documentaire français de Jean-Yves Le Naour (2014).
- Kilaohm Productions

Fou de guerre

"On va tirer ! que je leur criais moi, du plus fort que je pouvais, au milieu du grand salon. On va tirer ! Foutez donc le camp tous !..." Et puis par la fenêtre que j’ai crié ça aussi. Ca me tenait. Un vrai scandale. "Pauvre soldat !" qu’on disait. Le concierge m’a emmené au bar bien doucement, par l’amabilité. Il m’a fait boire et j’ai bien bu, et puis les gendarmes sont venus me chercher, plus brutalement eux. Dans le Stand des Nations il y en avait aussi des gendarmes. Je les avais vus. Lola m’embrassa et les aida à m’emmener avec les menottes.

Alors je suis tombé malade, fiévreux, rendu fou, qu’ils ont expliqué à l’hôpital, par la peur. C’était possible. La meilleure des choses à faire, n’est-ce pas, quand on est dans ce monde, c’est d’en sortir ? Fou ou pas, peur ou pas.

(Voyage au bout de la nuit, p.59)

Le psychiatre des armées Louis Crocq, fils d'un ancien poilu qui a souffert de traumatismes psychiques après la guerre, s'entretient avec Aurélie Luneau dans "La marche des sciences". Il décrit les symptômes des blessés psychiques de la Grande Guerre comme le choc de l'obus ("shell shock", en anglais) ou l'hystérie de guerre ainsi que les différents traitements utilisés, comme la méthode de faradisation, c'est-à-dire le traitement par courants électriques :

"La marche des sciences" sur les blessés psychiques de la Grande Guerre le 09/10/2014 sur France Culture.

41 min

Soupe populaire matinale au marché des Halles. Illustration in : "Le petit Journal", 1897.
Soupe populaire matinale au marché des Halles. Illustration in : "Le petit Journal", 1897.
© Getty - De Agostini

"Croûtes, jambon ou fromage", vols de pauvres

Certes, nous avons l’habitude d’admirer tous les jours d’immenses bandits, dont le monde entier vénère avec nous l’opulence et dont l’existence se démontre cependant dès qu’on l’examine d’un peu près comme un long crime chaque jour renouvelé, mais ces gens-là jouissent de gloire, d’honneurs et de puissance, leurs forfaits sont consacrés par les lois, tandis qu’aussi loin qu’on se reporte dans l’histoire – et vous savez que je suis payé pour la connaître – tout nous démontre qu’un larcin véniel, et surtout d’aliments mesquins, tels que croûtes, jambon ou fromage, attire sur son auteur immanquablement l’opprobre formel, les reniements catégoriques de la communauté, les châtiments majeurs, le déshonneur automatique, et la honte inexpiable, et cela pour deux raisons, tout d’abord parce que l’auteur de tels forfaits est généralement un pauvre et que cet état implique en lui-même une indignité capitale et ensuite parce que son acte comporte une sorte de tacite reproche envers la communauté. Le vol du pauvre devient une malicieuse reprise individuelle, me comprenez-vous ?... Où irions-nous ? Aussi la répression des menus larcins s’exerce-t-elle, remarquez-le, sous tous les climats, avec une rigueur extrême, comme moyen de défense sociale non seulement, mais encore et surtout comme une recommandation sévère à tous les malheureux d’avoir à se tenir à leur place et dans leur caste, peinards, joyeusement résignés à crever tout au long des siècles et indéfiniment de misère et de faim…

(Voyage au bout de la nuit, pp.67-68)

Découvrez l'histoire de ce fait-divers remontant au 15 novembre 1988, lorsque deux gitans sont tués par la gendarmerie alors qu'ils volaient vingt litres d'essence. Cela se passe à côté de Clermont-Ferrand, où la communauté manouche s'est sédentarisée depuis les années 50. Dans "Surpris par la nuit", Philippe Skaljac tend son micro à la population gitane, au voisinage et à la police pour tenter de rendre compte comment et pourquoi la méfiance s'est installée contre ces manouches-ferrailleurs-vanniers.

"Pour 20 litres d'essence" extrait du reportage de Philippe Skaljac sur un sombre fait divers diffusé dans "Surpris par la nuit" sur France Culture le 23/10/2001.

36 min

 Carte postale du début 20 ème siècle intitulée : Passage de M. L'administrateur E. au Congo français.
Carte postale du début 20 ème siècle intitulée : Passage de M. L'administrateur E. au Congo français.
© AFP - Gusman/Leemage

Colonies viriles, colonies apéritives

La ville de Fort-Gono où j’avais échoué apparaissait ainsi, précaire capitale de la Bragamance, entre mer et forêt, mais garnie, ornée cependant de tout ce qu’il faut de banques, de bordels, de cafés, de terrasses, et même d’un bureau de recrutement, pour en faire une petite métropole, sans oublier le square Faidherbe et le boulevard Bugeaud, pour la promenade, ensemble de bâtisses rutilantes au milieu des rugueuses falaises, farcies de larves et trépignées par des générations de garnisaires et d’administrateurs dératés.

L’élément militaire, sur les cinq heures, grondait autour des apéritifs, liqueurs dont les prix, au moment où j’arrivais, venaient précisément d’être majorés. Une délégation de clients allait solliciter du Gouverneur la prise d’un arrêt pour interdire aux bistrots d’en prendre ainsi à leur aise avec les prix courants de la mominette et du cassis. A entendre certains habitués, notre colonisation devenait de plus en plus pénible à cause de la glace. L’introduction de la glace aux colonies, c’est un fait, avait été le signal de la dévirilisation du colonisateur. Désormais soudé à son apéritif glacé par l’habitude, il devait renoncer, le colonisateur, à dominer le climat par son seul stoïcisme. Les Faidherbe, les Stanley, les Marchand, remarquons-le en passant, ne pensèrent que du bien de la bière, du vin et de l’eau tiède et bourbeuse qu’ils burent pendant des années sans se plaindre. Tout est là. Voilà comment on perd ses colonies.

(Voyage au bout de la nuit, p.127)

Un ancien administrateur des colonies françaises, Robert Cornevin, se racontait dans l'émission "Mémoires du siècle", en 1985. L'occasion d'un panorama de ce qu'était l'Afrique Occidentale Française où Cornevin détaillait notamment la fonction d'administrateur de brousse dans l'entre-deux-guerres :

Dans "Mémoires du siècle" entretien avec Robert Cornevin, ancien administrateur colonial et historien de l'Afrique, diffusé sur France Culture le 08/08/1985.

54 min

L’ Industrie de Détroit ou L’ Homme et la Machine (1932-1933) - Détail de la fresque murale de Diego Rivera à l'Institut des Arts de Détroit (Michigan).
L’ Industrie de Détroit ou L’ Homme et la Machine (1932-1933) - Détail de la fresque murale de Diego Rivera à l'Institut des Arts de Détroit (Michigan).
- C.C via Flickr

Le Fordisme ou l'ère des chimpanzés

« Ça ne vous servira à rien ici vos études, mon garçon ! Vous n’êtes pas venu ici pour penser, mais pour faire les gestes qu’on vous commandera d’exécuter… Nous n’avons pas besoin d’imaginatifs dans notre usine. C’est de chimpanzés dont nous avons besoin… Un conseil encore. Ne nous parlez plus jamais de votre intelligence ! On pensera pour vous mon ami ! Tenez-vous-le pour dit. »

Il avait raison de me prévenir. Valait mieux que je sache à quoi m’en tenir sur les habitudes de la maison. Des bêtises, j’en avais assez à mon actif tel quel pour dix ans au moins. Je tenais désormais à passer pour un petit peinard. Une fois rhabillés, nous fûmes répartis en files traînardes, par groupes hésitants en renfort vers ces endroits d’où nous arrivaient les fracas énormes de la mécanique. Tout tremblait dans l’immense édifice et soi-même des pieds aux oreilles possédé par le tremblement, il en venait des vitres et du plancher et de la ferraille, des secousses, vibré de haut en bas. On en devenait machine aussi soi-même à force et de toute sa viande encore tremblotante dans ce bruit de rage énorme qui vous prenait le dedans et le tour de la tête et plus bas vous agitant les tripes et remontait aux yeux par petits coups précipités, infinis, inlassables.

(Voyage au bout de la nuit, pp. 224-225)

Figure légendaire de l'industrie automobile, Henry Ford, devenu le premier constructeur mondial avant la guerre de 1914, se faisait tirer le portrait par Françoise Estèbe sur France Culture, en 1999. On y apprend comment il a su passer d'un montage artisanal de la Ford T qui prenait 12 heures et demie à un montage industriel à la chaîne en seulement 1 heure et demie :

Dans la collection "Le cabinet de curiosités", un portrait d'Henry Ford diffusé le 09/03/1999 sur France Culture.

25 min

Affiche sur la méthode Karman pour pratiquer des avortements.
Affiche sur la méthode Karman pour pratiquer des avortements.
© Getty - Danièle Dailloux

"Une fille pareille"

« Qu’ai-je pu faire au ciel, Docteur, pour avoir une fille pareille ! Ah, vous n’en direz du moins rien à personne dans notre quartier, Docteur !... Je compte sur vous ! » Elle n’en finissait pas d’agiter ses frayeurs et de se gargariser avec de ce que pourraient en penser les voisins et les voisines. En transe de bêtise inquiète qu’elle était. Ça dure longtemps ces états-là.

Elle me laissait m’habituer à la pénombre, à l’odeur des poireaux pour la soupe, aux papiers des murs, à leurs ramages sots, à sa voix d’étranglée. Enfin, de bafouillages en exclamations, nous parvînmes auprès du lit de la fille, prostrée, la malade, à la dérive. Je voulus l’examiner, mais elle perdait tellement de sang, c’était une telle bouillie qu’on ne pouvait rien voir de son vagin. Des caillots. Ça faisait « glouglou » entre ses jambes comme dans le cou coupé du colonel à la guerre. Je remis le gros coton et remontai sa couverture simplement.

(Voyage au bout de la nuit, p.260)

Jusqu'au vote de la loi Veil, en 1974, des avortements clandestins sont pratiqués en France. En 2007, la militante féministe Thérèse Clerc racontait avec émotion comment, chez elle, à Montreuil, elle organisait à l'époque des avortements avec des sondes graduées, puis avec un moteur trafiqué pour faire fonctionner "l'aspirateur". On appelait cela "la méthode Karman" :

Un extrait des "Pieds sur terre" du 03/10/2007 sur France Culture avec Thérèse Clerc qui raconte les avortements clandestins qu'elle pratiquait avant la loi Veil.

5 min

Marc de Peretti, médecin généraliste en visite chez Ginette, une foraine habitant le quartier du Mirail à Toulouse. Reportage réalisé en 2000.
Marc de Peretti, médecin généraliste en visite chez Ginette, une foraine habitant le quartier du Mirail à Toulouse. Reportage réalisé en 2000.
© Getty - Louise Oligny/Gamma-Rapho

Médecin des pauvres

« C’est pas malheureux tout de même Docteur, de ne pas savoir se faire payer ! Comment voulez-vous que les gens vous respectent ?... On paye comptant au jour d’aujourd’hui ou jamais ! » C’était exact aussi. Je filai. J’avais mis des haricots à cuire avant de partir. C’était le moment, la nuit tombée, d’aller acheter mon lait. Pendant la journée, les gens avaient le sourire quand ils me croisaient avec ma bouteille. Forcément. Pas de bonne.

Et puis l’hiver a traîné, s’est étalé pendant des mois et des semaines encore. On n’en sortait plus de la brume et de la pluie, au fond de tout.

Les malades ne manquaient pas, mais il n’y en avait pas beaucoup qui pouvaient ou qui voulaient payer. La médecine, c’est ingrat. Quand on se fait honorer par les riches, on a l’air d’un larbin, par les pauvres, on a tout du voleur. Des « honoraires » ? En voilà un mot ! Ils n’en ont déjà pas assez pour bouffer et aller au cinéma les malades, faut-il encore leur en prendre du pognon pour faire des « honoraires » avec ? Surtout dans le moment juste où ils tournent de l’œil. C’est pas commode. On laisse aller. On devient gentil. Et on coule.

(Voyage au bout de la nuit, p. 264)

Cité du Franc-Moisin à Saint-Denis, au 7ème étage de la tour B13, le docteur Ménard exerçait la médecine de proximité, en 1996. Le micro de France Culture l'avait suivi cette année-là lors d'un reportage intitulé "Un médecin en banlieue", dans l'émission "Les Iles de France". Dans cette archive radiophonique, on l'écoute témoigner d'un quotidien où les relations humaines sont primordiales mais aussi regretter la méfiance qui s'est installée. Il y a 21 ans, le médecin généraliste dénonçait "le renforcement du ghetto" dans une "société complètement violente":

"Un médecin en banlieue" documentaire de Simone Douek diffusé sur France Culture dans "Les Iles de France" le 29/04/1996.

53 min

Détail de la mosaïque de Auguste Guilbert Martin évoquant les travaux de Pasteur dans sa recherche du vaccin contre la rage. Décor de la chapelle funéraire de style byzantin où repose le mausolée de Louis Pasteur au Musée de l'Institut Pasteur.
Détail de la mosaïque de Auguste Guilbert Martin évoquant les travaux de Pasteur dans sa recherche du vaccin contre la rage. Décor de la chapelle funéraire de style byzantin où repose le mausolée de Louis Pasteur au Musée de l'Institut Pasteur.
© Getty - BSIP/UIG

Pasteur et son mausolée bourgeoiso-byzantin

On me fit d’abord promener à travers des laboratoires et des laboratoires à la recherche d’un savant. Il ne s’y trouvait encore personne dans ces laboratoires, pas plus de savants que de public, rien que des objets bousculés en grand désordre, des petits cadavres d’animaux éventrés, des bouts de mégots, des becs de gaz ébréchés, des cages et des bocaux avec des souris dedans en train d’étouffer, des cornues, des vessies à la traîne, des tabourets défoncés, des livres et de la poussière, encore et encore des mégots, leur odeur et celle de pissotière, dominantes. Puisque j’étais bien en avance, je décidai d’aller faire un tour, pendant que j’y étais jusqu’à la tombe du grand savant Bioduret Joseph qui se trouvait dans les caves mêmes de l’Institut parmi les ors et les marbres. Fantaisie bourgeoiso-byzantine de haut goût. La quête se faisait en sortant du caveau, le gardien grognait même à cause d’une pièce belge qu’on lui avait refilée. C’est à cause de ce Bioduret que nombre de jeunes gens optèrent depuis un demi-siècle pour la carrière scientifique. Il en advint autant de ratés qu’à la sortie du Conservatoire.

(Voyage au bout de la nuit, p. 279)

Connaissez-vous l'étonnant mausolée de Louis Pasteur, construit dans une crypte située au sous-sol de l'Institut Pasteur ? Simone Douek nous faisait visiter les lieux dans l'émission "Les Iles de France" consacrée à la rue Falguière, en 1990. A travers cette archive, découvrez cette crypte d'inspiration byzantine, signée de l'architecte Charles-Louis Girault. Aux murs, ses fresques en mosaïque représentent chiens ou lapins, qui symbolisent les travaux de Pasteur :

Visite guidée de la crypte où repose Louis Pasteur dans un extrait de l'émission "Les Iles de France" diffusée sur France Culture le 18/06/1990.

8 min

Bernard Blier et Arletty dans une scène du film "Hôtel du Nord" (1938) de Marcel Carné d'après le roman d'Eugène Dabit, "L'Hôtel du Nord" paru en 1929 et que Céline, d'après sa correspondance,  appréciait.
Bernard Blier et Arletty dans une scène du film "Hôtel du Nord" (1938) de Marcel Carné d'après le roman d'Eugène Dabit, "L'Hôtel du Nord" paru en 1929 et que Céline, d'après sa correspondance, appréciait.
© Getty - Sunset Boulevard

Vivre à l'hôtel, "comme dans un bateau qui serait pourri"

On essaye de pas se faire trop remarquer à l’hôtel. Ça ne vaut rien. Déjà dès qu’on s’engueule un peu fort ou trop souvent, ça va mal, on est repérés. A la fin on ose à peine pisser dans le lavabo, tellement que tout s’entend d’une chambre à l’autre. On finit forcément par acquérir les bonnes manières, comme les officiers dans la marine de guerre. Tout peut se mettre à trembler de la terre au ciel d’un moment à l’autre, on est prêts, on s’en fout nous autres puisqu’on se « pardonne » déjà dix fois par jour rien qu’en se rencontrant dans les couloirs, à l’hôtel.

Faut apprendre à reconnaître aux cabinets, l’odeur de chacun des voisins du palier, c’est commode. C’est difficile de se faire des illusions dans un garni. Les clients n’ont pas de panache. C’est en douce qu’ils voyagent sur la vie d’un jour à l’autre sans se faire remarquer, dans l’hôtel comme dans un bateau qui serait pourri un peu et puis plein de trous et qu’on le saurait.

(Voyage au bout de la nuit, p.358)

Rencontre avec le propriétaire de l'hôtel social "Don Bosco", situé dans le vingtième arrondissement de Paris. Certains sont parfois installés depuis de nombreuses années, et le patron connaît bien sa trentaine de locataires. Quelques uns racontaient leurs parcours singuliers au micro de l'émission "Les pieds sur terre", en 2011 :

La vie quotidienne des résidents de l'Hôtel Don Bosco dans "Les pieds sur terre" sur France Culture le 05/09/2011.

28 min

Clowns rieurs dans un spectacle forain.
Clowns rieurs dans un spectacle forain.
© Getty - Fairfax Media

Mille tartes de lumières en ampoules

On peut dire qu’on en a eu alors de la fête plein les yeux ! Et plein la tête aussi ! Bim et Boum ! Et Boum et encore ! Et que je te tourne ! Et que je t’emporte ! Et que je te chahute ! Et nous voilà tous dans la mêlée, avec des lumières, du boucan, et de tout ! Et en avant pour l’adresse et l’audace et la rigolade ! Zim ! Chacun essayait dans son pardessus de paraître à son avantage, d’avoir l’air déluré, un peu distant quand même pour montrer aux gens qu’on s’amusait ailleurs d’habitude, dans des endroits bien plus coûteux, « expensifs » comme on dit en anglais.

(D’astucieux, d’allègres rigolos qu’on se donnait l’air, malgré la bise, humiliante aussi elle et cette peur déprimante d’être trop généreux avec les distractions et d’avoir à le regretter le lendemain, peut-être même pendant toute une semaine.) (…)

Un grand renvoi de musique monte du manège. Il n’arrive pas à vomir sa valse de Faust le manège, mais il fait tout ce qu’il peut. Elle lui descend sa valse et elle lui remonte encore autour du plafond rond qui tourbillonne avec ses mille tartes de lumières en ampoules. C’est pas commode. Il souffre de musique dans le tuyau de son ventre l’orgue. Voulez-vous un nougat ? Ou préférez-vous un carton ? A votre choix…

(Voyage au bout de la nuit, p. 477)

La fête foraine comme lieu de transgression, lieu privilégié du premier baiser, ou théâtre de la bataille pour le titre d'Esmeralda, la reine des forains. Mais aussi la fête foraine et la tradition du strip-tease et de la femme-serpent, des monstres et des jeux de massacre : retrouvez tout l'univers forain dans l'émission "Grand angle" diffusée en 1988 sur France Culture :

Un extrait de l'émission "Grand angle" sur France Culture consacrée à la fête foraine le 31/12/1988.

38 min

Et pour prolonger la lecture de Voyage au bout de la nuit en musique, voici une playlist inspirée par les principaux thèmes de l'œuvre :

Choix des extraits littéraires et des titres musicaux : Annelise Signoret, de la Documentation de Radio France, avec la complicité de Mickaël Simon, à la discothèque.

Sélection d'archives radiophoniques : Odile Dereuddre, de la Documentation de Radio France.

Archives INA - Radio France