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Fin de cycle pour Libération

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Les dirigeants du quotidien ont annoncé ce lundi « un big bang » pour faire du titre lancé par Jean-Paul Sartre une entreprise « normale et rentable ». Le projet axé sur le numérique, qui a "assommé" les salariés, a de lourdes répercussions sur les effectifs et l'organisation éditoriale.

Réunion d'information des salariés de Libération, le 15 septembre 2014
Réunion d'information des salariés de Libération, le 15 septembre 2014
- Rushkoff18

Plus d’un tiers des effectifs en moins

Les journalistes sont sortis « sous le choc » de la réunion d’information au cours de laquelle la direction a présenté son plan pour sortir Libération du marasme économique. Le quotidien « perd 22.000 euros par jour », a expliqué Johan Hufnagel, numéro 2 de Libération et monsieur numérique.

Dans le Journal de la Culture de Zoé Sfez, Laurent Joffrin, le directeur de la publication, est revenu sur les mesures annoncées :

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« Première chose : Des mesures douloureuses, difficiles, dures, destinées à nous ramener à l’équilibre économique d’ici un an et demi. Et ça passe, malheureusement, par des départs en nombre assez important puisqu’au total (…) on arrive à 92 départs (sic). Deuxième chose : réorganisation complète de l’entreprise autour du web et d’une nouvelle formule du quotidien papier. Donc, il y aura une nouvelle formule du site web qui sera fondé à la fois sur un direct original, plus réactif, et sur des papiers anglés, à valeur ajoutée forte, qui seront produits notamment par le fait sue nous mettrons tout le contenu de Libération en ligne avec un système de tarification en paywall. Et la rédaction est réorganisée autour de six grands services qui auront chacun leur site. »

Paris vue du toit du journal Libération
Paris vue du toit du journal Libération
© Radio France - Emmanuel Leclère

Mais le quotidien n’abandonne pas pour autant sa version papier, qui restera une source de revenus pour l’entreprise :

« La nouvelle formule papier reprendra des contenus qui auront été produits de toute manière pour être mis en ligne, soit derrière le paywall, soit gratuitement. Et elle sera fondée sur la valeur ajoutée. Chaque article doit avoir un format, un genre particulier qui garantisse son originalité. L’idée, c’est de faire lire dans Libération ce qu’on ne lit pas ailleurs. A la fois par la réaction à chaud à l’actualité, et en multipliant les sujets originaux qu’on ne trouve pas dans le flux habituel des médias. »

Pour Laurent Joffrin, le but est de rééquilibrer les sources de revenus de l'entreprise. Il répond aux questions de Zoé Sfez :

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Pour les journalistes, le coup porté est rude. Laurent Joffrin dit comprendre qu’il y ait « de la tristesse, il y a un choc, c’est normal », mais parle néanmoins d’une « rédaction pas négligeable » après le départ d’un tiers des effectifs. De son côté, la CGT regrette que la masse salariale « serve de variable d’ajustement ».Les précisions d’Abdelhak El Idrissi :

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Quelle productivité pour quelle ligne éditoriale ?

A côté des conséquences sociales, on peut s'interroger sur les conséquences éditoriales et plus généralement sur la fabrique de l'information chez Libération. La direction a en effet révélé de nouveaux contrats de travail qui donneront la priorité au web, dans le cadre de la fusion des rédactions papier et numérique. Et le président du directoire a même affirmé à l’AFP que ceux qui refuseraient seront amenés à être licenciés.

Problème : comment mettre en place une telle réforme avec des effectifs qui passerait de 180 à 130 journalistes ?

Libération : "Nous sommes un journal"
Libération : "Nous sommes un journal"

La clé serait de ne plus tout traiter. De miser sur de « l’info Libé », avait déjà estimé Johan Hufnagel, le nouveau numéro 2 du quotidien. Certains journalistes sont plutôt d’accord sur le fond, mais jusqu’où ira l’augmentation de la productivité demandée aux journalistes ? Et comment réorganiser les services ? Il est par exemple question d’arriver dès 6 heures du matin pour animer des "directs" sur le site.

Beaucoup de questions se posent aussi sur cette clause de non dénigrement, en réaction aux pages « Nous sommes un journal » . Sur qui, sur quoi précisément portera cette clause ? Pourra-t-on enquêter toujours aussi librement sur un actionnaire du quotidien ? Qui décidera des limites, la commission de la carte de presse sera-t-elle consultée par exemple ?

Beaucoup d’interrogations au sein d’une rédaction historiquement divisée sur les réponses à apporter, mais aussi, aujourd’hui, sur les destins de chacun : Qui reste ? Qui part ? Comment et au nom de quoi ?

La presse française pas assez réactive ?

Cette transition vers le numérique de Libération se fait alors que le journal est au pied du mur. Et le même jour, "Le Monde" présentait également un plan « 2.0 », mais à effectif constant, avec un transfert d’une trentaine de journalistes du papier vers le web. Dans les deux cas, c’est une transition imposée, et tardive, si on la compare à la presse anglo-saxonne :

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Le regard d'un vendeur de presse en ligne

Igor Smirnoff, directeur commercial du kiosque électronique PressReader
Igor Smirnoff, directeur commercial du kiosque électronique PressReader
© Radio France - Eric Chaverou

PressReader est un kiosque électronique d'origine canadienne qui existe depuis 15 ans.

Aujourd'hui, il relaie plus de 3 000 titres du monde entier, quotidiens et magazines, en 60 langues, dont "Le Monde". Il vise les particuliers mais se développe beaucoup dernièrement via les compagnies aériennes ou ferroviaires ou les hôtels. Avec des groupes de presse de plus en plus intéressés par ce qui leur permet d'accroître leur audience tout en restant rémunéré chaque jour.

Igor Smirnoff, le directeur commercial de ce service proposé en illimité à 25 euros / mois, est un observateur de premier plan des mutations de la presse internationale. Selon lui, elle vit un moment crucial, même si le papier n'est pas mort :

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Et voici aussi ce qu'il a dit à Eric Chaverou des lecteurs d'aujourd'hui :

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A lire > "Libé" en danger . Par Eric Chaverou, le 16 février dernier.