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Fin du traité nucléaire FNI : la mort d’un ancien monde

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Le 25 octobre 1981, à Bruxelles, 200000 personnes manifestent contre le déploiement de missiles européens et américains en Europe.
Le 25 octobre 1981, à Bruxelles, 200000 personnes manifestent contre le déploiement de missiles européens et américains en Europe.
© AFP - UPI

La Russie et les Etats-Unis ont mis fin au traité sur les forces nucléaires vieux de 32 ans. Un texte signé en pleine Guerre froide alors que les deux superpuissances entendaient se neutraliser grâce à l'atome.

Russie et Etats-Unis ont cessé de respecter le traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI) vendredi 2 août. Ce texte, signé dans les années 1980, avait pour objectif l'élimination de tous les missiles de croisière et balistiques lancés depuis le sol d'une portée de 500 à 5 500 km. Il avait été signé en pleine Guerre froide. Retour sur ses origines.

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Ronald Reagan et Michael Gorbatchev, assis à la même table, dans un bureau de la Maison-Blanche, signent le premier traité qui élimine une catégorie d’armes. C'est historique. Ce 8 décembre 1987, la fin de la Guerre froide approche, et les deux puissances qui dominent le monde neutralisent la compétition nucléaire et stratégique. Cette signature est l’aboutissement de longues négociations, débutées en 1981. Le monde, partagé en deux, vit alors au rythme des menaces nucléaires et de la surenchère. Si bien qu’au début des négociations, aucune des forces en présence n’imagine parvenir à un tel accord. 

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Course à l’armement

Deux étapes vont mener à cette signature. La première se déroule en 1976, lors de la crise dite des "euromissiles". L’URSS fabrique des SS20, des vecteurs de portée intermédiaire plus perfectionnés, plus précis et plus efficaces que les précédents. L’installation de ces missiles fait soudain peser la balance stratégique en faveur des Soviétiques. Grâce aux SS20, ils ont un avantage : la rapidité.

Un missile met trente minutes pour parcourir des milliers de kilomètres. En une demi-heure, on a le temps de riposter, ce qui dissuade de l’utiliser. S'il est lancé sur 500 ou 600 km, cela va lui prendre une dizaine de minutes.

"C_’est donc perçu comme beaucoup plus déstabilisateur,_ poursuit Emmanuel Maitre, spécialiste des questions nucléaires à la Fondation pour la recherche stratégique, car celui qui envoie le missile a sans doute le temps d’anéantir sa cible." En dix minutes, difficile, en effet, de vérifier l’information, d'avertir le président et d'enclencher une réaction. 

Trois ans plus tard, l’URSS perd cet avantage militaire. En 1979, les Etats-Unis, sous l’égide de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan), déploie des missiles Pershing moyenne portée. Au même moment, l’Otan décide d'adopter la "double décision", un "optimum diplomatique", selon la note de la Fondation pour la recherche stratégique. Elle installe des missiles en Europe et, en même temps, elle continue les négociations sur la réduction des arsenaux américains et soviétiques.

Quels intérêts pour l’URSS et les Etats-Unis ? 

Mikhail Gorbatchev et Ronald Reagan signent le traité FNI à Washington le 7 décembre 1987.
Mikhail Gorbatchev et Ronald Reagan signent le traité FNI à Washington le 7 décembre 1987.
© Getty - Tass

L’élection de Ronald Reagan en 1981 change la donne. Le président des Etats-Unis envoie une nouvelle équipe à Genève pour négocier le traité sur les forces nucléaires intermédiaires. Américains et Soviétiques y trouvent leur compte. "Si les deux pays se sont mis à négocier, c’est plutôt pour des raisons politiques, explique Emmanuelle Maitre.

Les Etats-Unis ont accepté de se mettre à la table des négociations pour faire plaisir aux Européens qui devaient accueillir des missiles sur leur territoire.

La pression populaire est très forte dans les pays concernés; En Belgique, en Allemagne et aux Pays-Bas, des centaines de milliers de personnes manifestent contre cette course aux armements.

Les Soviétiques ont de leur côté tout intérêt à débuter les négociations, car ce sont eux qui sont à l’origine de la crise des euromissiles. De plus, ils n’avaient pas anticipé le déploiement par les Etats-Unis de missiles sur le sol européen. L’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, en 1985, change également le discours de Moscou. Le nouveau dirigeant veut limiter les arsenaux nucléaires soviétiques pour réduire les dépenses militaires. 

L’accord signé le 8 décembre 1987 est très contraignant "en terme de contrôle, d’échanges de données militaires, d’inspections, de mesures de coopération en vue de l’utilisation optimale des moyens techniques nationaux", écrit Jacques Trelin, ancien administrateur du Commissariat pour l’énergie atomique.

Un nouvel ordre mondial

Le processus d’élimination des missiles s’achève en 2002. L’URSS est devenue la Russie et les Etats-Unis accusent leur ancien ennemi de violer l’accord. Moscou se serait doté de missiles de croisière SSC-8, qui dépassent très largement les 500 km. Une autre accusation porte sur des missiles intercontinentaux : ils sont censés frapper à plus de 5 500 km, mais, selon Washington, ils portent moins loin et doivent donc être éliminés. 

Ajouté à ses accusations, de plus en plus de voix aux Etats-Unis comme en Russie commencent à s’élever contre le traité FNI. Pourquoi demander à ces deux nations de ne pas avoir de missiles de portées moyenne et intermédiaire alors que 85 % des vecteurs de la Chine se trouvent dans cette catégorie "interdite" ? Une bonne partie des missiles du Pakistan et de l’Inde également.

Les Américains se tournent davantage vers l’Asie, vers la Chine en particulier. Le terrain européen, ancien champ de bataille nucléaire, ne les intéresse plus. Ils développent en ce moment des missiles de portées moyenne et intermédiaire, mais plutôt dans des versions conventionnelles (non nucléaires), selon les experts.

Va-t-on pour autant vers une nouvelle course aux armements ?

Il ne s'agit plus de développements tous azimuts de systèmes et d'accumulations d’armes nucléaires comme pendant la Guerre Froide. On était alors montés à des dizaines de milliers de têtes nucléaires, alors que, aujourd’hui, on est largement au-dessous.

La Fondation de recherche stratégique précise tout de même qu'on s’achemine vers une multiplication des missiles russes et américains.