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Flaubert et l'épreuve du "gueuloir" : crier pour mieux écrire ?

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"Voilà une lecture amusante" d'Honoré Daumier
"Voilà une lecture amusante" d'Honoré Daumier
- www.laurencin.net

"Je ne sais qu’une phrase est bonne qu’après l’avoir fait passer par mon gueuloir", confiait Gustave Flaubert. Moquée, cette technique de lecture à (très) haute voix permettait à l'écrivain de satisfaire son exigence stylistique.

"Il est 1 h. du matin. Je ne sais pas comment je n’ai pas la poitrine défoncée, depuis 4 h. que je hurle sans interruption." Ce message n'est pas celui d'un chanteur qui occupe ses nuits à répéter son grand concert, mais celui d'un écrivain : Gustave Flaubert. Celui dont on fête le bicentenaire de la naissance n'a jamais dissimulé la difficulté qu'il avait à écrire. Ses correspondances avec ses amis poètes, Louis Bouilhet à qui est adressé le mot ci-dessus, ou Louise Colet, en témoignent : 

Ça ne va pas. Ça ne marche pas. Je suis plus lassé que si je roulais des montagnes. J'ai dans des moments, envie de pleurer. Il faut une volonté surhumaine pour écrire. Et je ne suis qu'un homme. (...) Vingt pages en un mois, et en travaillant chaque jour au moins 7 heures ! - Et la fin de tout cela ? Le résultat ? Des amertumes, des humiliations internes, rien pour se soutenir que la férocité d'une Fantaisie indomptable", Gustave Flaubert à Louise Colet, Croisset, 3 avril 1852. Lettre n°418   

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Il faut imaginer Flaubert assis à sa table d'écriture de 9 heures à 13 heures, faire une sieste, puis se remettre à l'ouvrage de 16 heures jusqu'à 3 heures du matin en y apportant d'incessantes corrections. Toute la journée, il noircit du "papier gâché", sans savoir que cette accumulation de brouillons deviendra le trésor de futurs exégètes qui exhument, d'en-dessous les ratures, les bouts de phrases abandonnées. 

Si Flaubert peine tant à trouver les mots, c'est parce qu'il a pour son seul guide l'exigence du style : "Il y a une chose dont je suis sûr, c'est que personne n'a jamais eu en tête un type de prose plus parfait que moi ; mais quant à l'exécution, que de faiblesses, que de faiblesses mon Dieu !", confie-t-il à Louise Colet. Cette quête de la prose juste, note Roland Barthes dans un article de 1968, s'accompagne chez l'auteur d'une "souffrance indicible quasi expiatoire", qu'aucun élan d'inspiration ne vient apaiser. Quelle "douleur inutile" que cette "séquestration impitoyable" de l'écrivain lié à son bureau ! Mais si Flaubert s'époumone jusqu'à 4 heures du matin, ce n'est pas parce qu'il pousse des cris de lamentation, mais qu'il soumet ses phrases laborieusement acquises au test ultime : celui de la lecture à haute voix.

Gueuler pour mieux écrire, la méthode Flaubert

Les pipes et l'encrier-crapaud de l'écrivain Gustave Flaubert, au Pavillon Flaubert, dans le hameau de Croisset à Canteleu, en Seine-Maritime, en France.
Les pipes et l'encrier-crapaud de l'écrivain Gustave Flaubert, au Pavillon Flaubert, dans le hameau de Croisset à Canteleu, en Seine-Maritime, en France.
© Getty - Jean Marc CHARLES

Afin de vérifier l'euphonie et la force stylistique de ses écrits, le romancier déclame ses phrases le plus haut et clair possible. "Il écoutait le rythme de sa prose, s'arrêtait pour saisir une sonorité fuyante, combinait les tons, éloignait les assonances, disposait les virgules avec consciences, comme les haltes d'un long chemin", décrit son ami Guy de Maupassant. Cette étape de correction, c'est ce que Flaubert appelle son "gueuloir". 

Contrairement à ce que l'on s'imagine parfois, il ne s'agit pas d'un lieu - est-on trompé par la ressemblance du terme avec les mots "fumoir" ou "couloir" ? -, mais bien d'un exercice qu'on peut pratiquer n'importe où, et finalement décrire comme une sorte d'écriture à l'oreille. En réveillant par sa voix les phrases couchées sur le papier, les assemblages de mots les plus faibles se révèlent par leur dissonance ; ils sont alors sanctionnés d'un grand coup d'encre. "Les phrases mal écrites ne résistent pas à cette épreuve ; elles oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur, et se trouvent ainsi en dehors des conditions de la vie", explique Flaubert dans la préface aux Dernières chansons de Louis Bouilhet (1872). 

La tête me tourne et la gorge me brûle d’avoir cherché, bûché, creusé, retourné, farfouillé et hurlé, de cent mille façons différentes, une phrase qui vient enfin de se finir. Elle est bonne, j’en réponds ; mais ça n’a pas été sans mal ! Gustave Flaubert, Lettre à Louise Colet, 25-26 mars 1854

Bien sûr, l'épreuve du "gueuloir" peut avoir un aspect un peu grotesque : "Je pousse ma besogne fort avant dans la nuit, raconte l'écrivain à Madame Brenne, les fenêtres ouvertes, en manches de chemise et gueulant, dans le silence du cabinet, comme un énergumène !" Dans une lettre adressée à sa nièce Caroline, Flaubert se compare même à un "gorille hurlant". Ridicule, la performance a le mérite d'être concluante. Les envolées, les coupes et les chutes… la petite musique des phrases flaubertiennes se met en place. 

58 min

Pas le beau style, mais le style juste 

Le bureau de Gustave Flaubert, à Croisset, en Normandie. Dessin de Lecomte.
Le bureau de Gustave Flaubert, à Croisset, en Normandie. Dessin de Lecomte.
© Getty - Hulton Archive

Il faut dire que dans ses romans, il ne se passe pas toujours grand-chose. Le langage et le style sont donc d'autant plus importants, souligne Yvan Leclerc, enseignant à l'université de Rouen et spécialiste du romancier. Quand Flaubert soumettait sa prose à l'épreuve du gueuloir, "il fallait que ça sonne à l’oreille, mais tout en évitant la prose poétique", explique-t-il sur France Culture

Il détestait les allitérations, les assonances, les répétitions de termes. Il avait une grande admiration pour Chateaubriand, mais surtout pas pour la prose qui sonnait à l’oreille. Il fallait que toutes les phrases soient différentes, et en même temps que les mots ne puissent plus être changés quand ils étaient dans la phrase. Si un mot peut être changé à la répétition, ou à l’oral, finalement la prose est mauvaise, et il faut la recommencer. Yvan Leclerc

Certains critiques ont trouvé la syntaxe de Flaubert incorrecte (en 1919, une polémique éclate au sujet des fautes de grammaire du romancier). Peu importe, répondent les défenseurs de Flaubert, puisque l'auteur de Salammbô cherchait moins à atteindre le "beau style" que le "style juste". Voilà sûrement le véritable objet du "livre sur rien" que rêvait d'écrire Flaubert, un texte "sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air" (Lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852). Dans un article de 1880, l'essayiste et écrivain Paul Bourget considérait que l'exercice de style chez Flaubert pouvait se résumer à la seule "question du choix des mots" :

[Flaubert] racontait le plus sincèrement du monde qu'il avait passé six semaines à chercher un mot, c'était le verbe "secouer". (...) Il gueulait réellement, les phrases de ses livres, ébranlant les vitres, épouvantant les voisins, essayant ses périodes à sa poitrine, comme on essaye si une atmosphère est respirable en pénétrant dans une grotte. Il était très fier d'avoir terminé son "Hérodias" par l'adverbe "alternativement". Ce mot, auquel les deux accents mis sur "ter" et sur "ti" donnent une allure comme déhanchée, lui paraissait rendre perceptible la marche des deux esclaves qui à tour de rôle portaient la tête coupée de saint Jean-Baptiste. Paul Bourget, "M. Gustave Flaubert", Le Parlement, 13 mai 1880

53 min

Voilà pourquoi selon l'essayiste, la phrase de Flaubert "se crie", de même que "chez l'Alfred de Vigny de la divine Maison du berger elle se soupire, comme chez le Lamartine des Harmonies elle se chante" (Le Journal des débats, 1884). Marcel Proust, qui quant à lui n'avait aucun mal à dérouler des mètres de "paperolles", s'amusait des adverbes toniques que dégotait Flaubert au moment de la scansion gueulée de ses brouillons et qu'il déposait bizarrement dans ses phrases : 

Les adverbes, locutions adverbiales, etc., sont toujours placés dans Flaubert de la façon à la fois la plus laide, la plus inattendue, la plus lourde, comme pour maçonner ces phrases compactes, boucher les moindres trous. M. Homais dit : "Vos chevaux, peut-être, sont fougueux." Hussonnet : "Il serait temps, peut-être, d'aller instruire les populations." Les "après tout", les "cependant", les "pourtant", les "du moins" sont toujours placés ailleurs qu'où ils l'eussent été par quelqu'un d'autre que Flaubert, en parlant ou en écrivant. (...) Quand Flaubert dit : "Une telle confusion d'images l'étourdissait, bien qu'il y trouvât du charme, pourtant", quand Frédéric Moreau, qu'il soit avec la Maréchale ou avec Madame Arnoux, "se met à leur dire des tendresses", nous ne pouvons penser que ce "pourtant" ait de la grâce, ni ce "se mettre à dire des tendresses" de la distinction. Mais nous les aimons ces lourds matériaux que la phrase de Flaubert soulève et laisse retomber avec le bruit intermittent d'un excavateur. Car si, comme on l'a écrit, la lampe nocturne de Flaubert faisait aux mariniers l'effet d'un phare, on peut dire aussi que les phrases lancées par son "gueuloir" avaient le rythme régulier de ces machines qui servent à faire les déblais. Marcel Proust, "À propos du “style” de Flaubert", La NRF, n° 76, 1er janvier 1920

À réécouter : Flaubert en mouvement
58 min

Au-delà du style, une manière de faire apparaître le roman

L'épreuve du "gueuloir" lui permettait ainsi d'atteindre un style reconnaissable entre tous. Mais "quels découragements quelquefois, quel rocher de Sisyphe à rouler que le style", se désolait tout de même le romancier. Peut-être faut-il voir cette lecture hurlée, aussi épuisante soit-elle pour Flaubert, une manière de sonner la trêve d'un travail potentiellement sans fin. "La phrase flaubertienne est la trace même de cette contradiction, vécue à vif par l'écrivain tout au long des heures innombrables pendant lesquelles il s'est enfermé avec elle : elle est comme l'arrêt gratuit d'une liberté infinie", décrit Roland Barthes. 

Bien sûr, Flaubert n'est pas le seul écrivain à avoir fait de la répétition de son texte tel un comédien un moment du processus d'écriture. En revanche, ce n'est pas toujours pour atteindre l'expression juste ou parfaire le style. La romancière Maylis de Kerangal, par exemple, explique dans sa Masterclasse sur France Culture que la lecture à haute voix fait partie de son rituel d'écriture, mais que ce "travail à l'oreille" lui permet surtout de faire vivre son roman en le faisant apparaître sous une autre forme que l'écrit : 

Je lis à voix haute. C'est comme pour les carnets, j'ai longtemps pensé que lire à voix haute, c'était vérifier et stabiliser la ponctuation, le rythme, cadencer le texte. Finalement, l'entendre pour le stabiliser dans la manière dont il va s'entendre. C'était vraiment l'idée d'écrire à l'oreille. Plus je le fais et plus je me rends compte qu'il s'agit complètement d'autre chose. Je crois que je le lis pour qu'il existe. Tant que je ne l'ai pas lu, finalement, il n'existe pas. Le dire, c'est comme le faire naître et c'est une façon d'inscrire la lecture dans l'écriture. Donc, je le lis et finalement, il existe et il existe déjà pour moi-même. Je l'ai entendu, j'en ai une espèce d'empreinte sonore. J'ai l'impression de le faire naître, de l'initialiser quand je le lis et que de cette manière-là, effectivement, je peux y croire un peu. Maylis de Kerangal

Est-on sourd quand on écrit ? Faire parler le texte en le disant (plus ou moins fort) est en tout cas une manière de trouver les mots. Quand ça sonne bien, on se met alors à croire comme le Flaubert que décrivait Paul Valéry, "qu’il existe une manière et une seule de décrire un porte-allumettes".

59 min