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Florence Jaugey : "Le régime de Daniel Ortega est devenu complètement autoritaire, fasciste d'une certaine manière"

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Manifestation à Managua le 28 juillet 2018 contre le président Daniel Ortega, comme depuis plus de 3 mois dans ce petit pays d'Amérique centrale, le plus pauvre. Avec déjà plus de 300 morts
Manifestation à Managua le 28 juillet 2018 contre le président Daniel Ortega, comme depuis plus de 3 mois dans ce petit pays d'Amérique centrale, le plus pauvre. Avec déjà plus de 300 morts
© AFP - Marvin Recinos

Entretien. La contestation ne faiblit pas au Nicaragua. Avec plus de 300 morts et plus de 2 000 blessés en trois mois, selon des organisations de droits de l'homme. Installée de longue date sur place, la cinéaste française Florence Jaugey raconte un quotidien aux airs de guerre, comme sous état de siège.

"Justice !", "Liberté !", "Christ aujourd'hui, Christ toujours !", "Évêque mon ami, le peuple est avec toi !" Pour la première fois ce samedi, catholiques, évangélistes et non-croyants ont manifesté ensemble à Managua pour défendre l'épiscopat, accusé par le gouvernement de soutenir les manifestations contre le président Daniel Ortega. Jeudi, les étudiants nicaraguayens avaient eux commémoré les 100 jours du lancement d'une révolte marquée par la mort de plus de 300 personnes, selon les organisations de défense des droits de l'homme.

Actrice, comédienne, scénariste, cinéaste, documentariste, Florence Jaugey a découvert le Nicaragua il y a près de 35 ans. Elle y vit et y travaille depuis 25 ans. Elle a notamment été distinguée par un Ours d'argent au Festival de Berlin pour Cinema Alcázar (1998). Et son film La Yuma a représenté le Nicaragua aux Oscars en 2011. Malgré le danger que cela peut représenter, elle témoigne de la dégradation de la situation dans le pays : "une trahison de Daniel Ortega et une récupération complète. Et c'est d'une extrême violence."

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Qui conteste au Nicaragua ? Quels sont les foyers de la contestation ? 

Les foyers sont multiples. Une grande majorité du peuple nicaraguayen conteste. Les étudiants ont été les premiers à manifester, suivis par les paysans, le patronat, les féministes, l'Église catholique et par la société civile en général. Elle demande une démocratisation du pays, un changement des lois qui sont verrouillées par le pouvoir exécutif, pour pouvoir accéder à de nouvelles élections anticipées et pouvoir élire un nouveau président sur des bases plus démocratiques. 

Diriez-vous que le Nicaragua vit une insurrection civique ?

Oui, complètement. C'est une insurrection civique qui n'a pas de chefs. C'est difficile à comprendre mais il n'y a pas de leaders. C'est un soulèvement dans lequel il n'y a absolument aucun parti. C'est une coalition de personnes qui se disent "autoconvocadas", autoconvoquées. Elles vont elles-mêmes manifester contre ce gouvernement, de tous secteurs, de tous âges et de toutes les religions et partis politiques.

Cela a explosé après onze ans de pouvoir de la famille Ortega. Tout est parti d'une manifestation sur le régime des retraites. Cette manifestation a été réprimée très violemment, et à partir de là, les gens ont commencé à prendre la rue. Les morts ont commencé à défiler. On est à cent jours de crise dans ce pays et il y a à près de six morts par jour. Soit 448 morts hier, selon le rapport de l'Association nicaraguayenne pour les droits de l'homme (ANPDH).

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Qui reste aujourd'hui aux côtés du couple présidentiel ?

Le couple présidentiel a sa famille, la police, et il bénéficie des travailleurs de l'Etat. Certains sont convaincus que Daniel Ortega est le meilleur président du Nicaragua, de l'Amérique latine et du monde. Mais certains aussi n'ont pas le choix parce qu'ils ne veulent pas perdre leur travail et sont obligés de suivre les manifestations en faveur du régime. Mais il a quand même une base de gens qui lui sont toujours fidèles. Il y a beaucoup de sandinistes qui ont fait la révolution, qui ont lutté contre Anastasio Somoza, le dictateur qui en 1979 a été débouté de ce pays. Ils sont sandinistes mais ils ne sont pas orteguistes. C'est un petit peu de la différence : ils gardent en eux de cet esprit de la révolution mais ils ne sont pas orteguistes puisque Daniel Ortega et sa femme ont d'une certaine manière "rapté" ce parti sandiniste révolutionnaire pour en faire une institution familiale.

Qui protège le régime et qui par là-même réprime ?

Le régime se protège lui-même car il a la force et les armes, avec sa police. Et le régime a armé des gens, des parapoliciers, des paramilitaires, qui sont partout dans le pays. Ils sont lourdement armés, masqués. Ils entrent dans toutes les maisons, ils séquestrent les gens, ils les emprisonnent. Ils tuent sur les barricades. Ce sont ceux qui étaient aux côtés de la police et qui sont responsables de cette grande quantité de morts. 

Il y a aussi eu des morts du côté de la police et du côté des paramilitaires, mais beaucoup moins. Il y en a eu 24 du côté de la police et 40 du côté des sympathisants d'Ortega. Ce n'est pas comparable. 

Et l'armée ?

L'armée ne bouge pas. C'est la grande muette. Elle n'est pas intervenue, ni d'un côté ni de l'autre.
Mais beaucoup de gens disent aussi que le silence de l'armée est un peu lourd. Car il y a quand même des exactions contre les droits de l'Homme, et le fait d'utiliser des forces paramilitaires, la légalité de cela et l'offense par rapport à la population est quand même énorme.

Cette semaine, une loi antiterroriste est entrée en vigueur. Elle punit jusqu'à vingt ans de prison ceux qui soutiennent ou participent à des activités antigouvernementales. Comment définir ce régime justement ?

Ce régime est devenu complètement autoritaire, fasciste d'une certaine manière. Par cette loi par exemple, vous parler vaut vingt ans de prison. Il n'y a plus de liberté d'expression. Nombre de journalistes ont été attaqués et leurs caméras détruites. 

Une loi d'analyse financière au sein de cette loi antiterroriste fait que si l'on aide, avec un don de même dix euros, une association ou des personnes qui sont contre le régime, on a le droit de geler toutes vos actions, de vous enlever votre maison, de fouiller dans vos comptes en banque. C'est hallucinant !

Diriez-vous aujourd'hui qu'il n'y a plus de boussoles politiques ? Et que les blessures sont profondes ? Parce que le sandinisme, c'était quelque chose. 

Bien sûr. C'est la grande souffrance de tous ces gens qui ont lutté pour cette révolution et pour un régime de gauche. C'est une offense.

Daniel Ortega dit que ce sont des gens qui font un coup d'État de la droite internationale payé par Washington, par le FBI, et des narcotrafiquants. Cet espèce de discours jurassique révolutionnaire est insultant pour des gens qui ont vraiment lutté pour un vrai régime de gauche. Un régime qui se transforme, lui, en régime autoritaire.

C'est une trahison, une récupération complète. Et c'est d'une extrême violence et il n'y a pas de cohérence dans les discours de Daniel Ortega. Il a dit au début du dialogue qu'il était d'accord pour faire des élections anticipées en 2019. Puis il a fait un rétropédalage affirmant qu'il était élu jusqu'en 2021 et qu'il resterait. Il a alors commencé à faire un grand nettoyage, à descendre toutes les barricades et les barrages routiers. C'est là que l'accélération des morts et des violences a été impressionnante. 

Énormément de gens fuient, se cachent. À 17h30, tout le monde est chez soi. Les gens ont peur. Il y a comme un état de siège qui n'est pas déclaré. Il y a deux jours, la voiture d'une jeune médecin brésilienne a été mitraillée parce qu'elle est passée devant la maison du trésorier du front sandiniste.

Florence Jaugey, votre cinéma traite des populations en souffrance, sonde la violence contre les femmes, parle beaucoup de la jeunesse. Etes-vous êtes surprise de vivre ce cycle de violences politiques ?

Très honnêtement, je ne pensais pas être témoin d'une guerre, parce que c'est pratiquement une guerre ce qui se passe ici contre le peuple. Le peuple désarmé lutte à mains nues, avec des armes artisanales contre un régime lourdement armé. Mais je dois dire que ma génération et celle des gens qui ont vécu la révolution étaient très déçues par la jeunesse. Nous disions : "ils sont apathiques, pas organisés, ils ne font rien". Et puis tout à coup, ce sont eux qui nous ont donné une énorme leçon. Parce que ce sont eux qui ont eu les premiers morts. Ils ont été les premiers à s'insurger et ont entraîné tout le peuple, même le grand patronat. 

Ces heures sont sombres, mais ce que vous nous racontez est encourageant ?

C'est encourageant, mais cela fait 100 jours et les gens sont épuisés. Nous ne voyons pas la lumière au bout du tunnel, parce qu'ils ne vont pas lâcher le pouvoir. Daniel Ortega s'accroche à sa théorie de complot impérialiste. Combien de temps vont-ils tenir et combien de temps va tenir ce peuple ? Combien de morts encore va-t-il falloir ? Va-t-il falloir que le peuple s'arme ? C'est ça qui est terrible.

Les étudiants qui se sont opposés ouvertement à Daniel Ortega ont des restrictions migratoires, ils sont cachés. Le leader paysan Medardo Marena a été arrêté à l'aéroport et il est en prison depuis plus de dix jours parce qu'il allait à un rendez-vous aux États-unis d'associations de paysans. On ignore où il est, on n'a pas de ses nouvelles. Maintenant, il y a une sorte de chasse aux sorcières de tous les opposants.

Et comment les artistes réagissent-ils ? 

Les grandes voix de la révolution, comme par exemple les frères Mejía Godoy, Katia Cardenal, soutiennent la jeunesse, les paysans. Elles vont chanter pour les mères qui s’enchaînent aux grilles des prisons parce qu'elles veulent savoir où sont leurs fils, qui ont été arrêtés pour avoir manifesté. Toute une partie des artistes essaient d'ajouter leur voix.

Craignez-vous pour votre sécurité, vous qui justement avez décidé de parler et de dénoncer les exactions et les violences ?

Nous sommes cinéastes. Un cinéaste doit filmer le monde qui l'entoure. C'est notre métier, notre fonction. Bien sûr que nous devons filmer, raconter cette histoire. 

Artistes, cinéastes, journalistes, nous ne sommes pas les seuls en danger. Tout le monde est en danger. 

Tout le monde qui n'est pas d'accord est en danger.