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Florent Georgesco : "On ne pouvait attendre Philip Roth nulle part, y compris dans l’inattendu"

Philip Roth devant une machine à écrire à Yaddo, une colonie d'artistes
Philip Roth devant une machine à écrire à Yaddo, une colonie d'artistes
© Getty - Bob Peterson/The LIFE Images Collection

Réactions. Le grand auteur américain Philip Roth est décédé cette nuit. Toute la journée, France Culture va revenir sur l'auteur et l'homme, des réactions à retrouver ici.

Le grand auteur américain Philip Roth est décédé cette nuit à l’âge de 85 ans. De nombreuses fois pressenti pour le prix Nobel de littérature, détenteur d’un prix Pulitzer, c’est un des géants de l’empire des lettres américain qui s’en est allé. Toute la journée, l’antenne va consacrer du temps pour revenir sur l’homme et sur l’auteur. Retrouvez ici un florilège des réactions que sa disparition a provoquées : 

Elisabeth Philippe: "il répondait généralement aux attaques faites contre lui avec les armes qui étaient les siennes, à savoir la littérature et la fiction"

Critique littéraire à l'Obs, Elisabeth Philippe parlait de Philip Roth à l'occasion de l'émission de La Dispute qui lui était consacré :

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"Il y a un brouillage des repères entre fiction et réalité de qui est Philip Roth et cela a engendré un malentendu qui l’a suivi toute sa vie, en tout cas dès le départ. Et ça a occasionné des réactions parfois très vives. Lui-même en a joué : il répondait généralement aux attaques faites contre lui avec les armes qui étaient les siennes, à savoir la littérature et la fiction. Et je crois que le point culminant de sa réponse à ce type d’attaques, ou du moins à cette confusion, qui l’amusait mais qu’il devait aussi mépriser un peu, entre réel et fiction, ça a été Opération Shylock, où deux personnages portent le nom de Philip Roth.
Et là il s’amuse vraiment avec ses codes littéraires, avec la fiction, le réel, dans un dispositif formel vertigineux. Je pense d’ailleurs que c’est un des plus grands livres de Roth. Il a écrit Opération Shylock après un épisode assez dépressif, notamment une addiction à un somnifère qui peut surement expliquer cette transe et ce vertige dans la forme."

Lazare Bitoun : "Philip Roth a tous les stigmates de sa génération et tous ses héros ont ces stigmates-là"

Lazare Bitoun a enseigné la littérature américaine et la traduction à l’université de Paris 8. Il a traduit les romans de plusieurs auteurs parmi lesquels certains de Philip Roth. Il en parlait à l'occasion de l'émission de La Dispute qui lui était consacré :

"La littérature américaine, d’une manière générale c’est une littérature provinciale, c’est une littérature d’individus. On a pris Hemingway pour Nick Adams, on a pris Saul Bellow pour Augie March, on prend l’écrivain pour une de ses créatures, à chaque fois. Et ça marche à tous les coups, Faulkner on l’a pris pour quelqu’un du sud, etc.
Et Philip Roth, sa province c’est Newark, mais ce n’est pas que ça. C’est le juif urbain, Newark/New-York, tout cela ne fait qu’un et une seule et même époque, à un moment donné de l’Histoire. Personnellement, Roth a toutes les caractéristiques de la deuxième génération d’immigrés, son père agent d’assurance, qui aurait pu être agent immobilier, courtier, etc. n’importe quoi. Lui qui fait des études, comme tout le monde, dans une université pas plus mal qu’une autre, ce n’est pas Harvard, mais tout de même. Sans plus.
Il a tous les stigmates de sa génération et tous ses héros ont ces stigmates-là, à commencer par le premier, de la première nouvelle de Goodbye, Colombus, qui va être le personnage que l’on va retrouver tout le temps, et à un moment donné, ce personnage-là, s’appelle Philip Roth, dans Opération Shylock. "

Steven Sampson : "Pour moi Roth ressemble plus à une certaine littérature européenne, qu’à une littérature américaine en général."

Steven Sampson est critique littéraire et écrivain, auteur de _Corpus Rothi. Une lecture de Philip Roth_et Corpus Rothi II. Le Philip Roth tardif, de Pastorale américaine à Némésis, parus aux éditions Léo Scheer. Il publiera à la rentrée un roman intitulé Moi, Philippe Roth. Il en parlait à l'occasion de l'émission de La Dispute qui lui était consacré :

"Je suis de l’école qui pense que Zuckerman est un double de Philip Roth. Il y a même un critique du New Yorker qui dit que Roth écrivait des romans autobiographiques à clefs, que c’était une sorte de jeu où il faisait tout pour que le lecteur confonde le personnage avec lui. Après il jouait l’innocent et disait que ce n’était pas lui : c’était un jeu, il était ludique. Le fait que ce soit un double n’enlève rien. Je pense que la confusion entre l’auteur et le personnage est aussi ailleurs, comme dans le cas de Houellebecq par exemple. Je pense que c’est plutôt un genre littéraire confessionnel, c’est assez répandu en France si on remonte à Rousseau. C’est pour ça que pour moi Roth ressemble plus à une certaine littérature européenne, qu’à une littérature américaine en général. "

Florent Georgesco : "On ne pouvait l’attendre nulle part, y compris dans l’inattendu en quelque sorte"

Journaliste au Monde des livres. Il parlait de Philip Roth à l'occasion de l'émission de La Dispute qui lui était consacré :

Une des choses les plus passionnantes pour moi c’est que Philip Roth est le plus génial autobiographe qui soit, si l’on veut, mais à travers un tel jeu qu’il en est aussi le contraire exact. Il perturbe totalement l’étiquetage, le provincialisme américain est un peu dérouté face à lui parce que la distribution de l’autobiographie dans ses livres est en éclats et en permanence remodelée. Une des choses les plus admirables chez lui, pour moi, c’est l’art de la surprise formelle, dans les sujets, dans les directions, tout !
On peut avoir l’impression aujourd’hui que tout est clos, ça l’est depuis quelques années puisqu’il avait clôt son œuvre. Je vois défiler, quand je pense à l’ensemble de ses livres, une sorte de jeu permanent de boîtes de formes absolument différentes dans lesquelles on trouve à chaque fois, non seulement d’une boîte à l’autre, des objets différents, mais dans chaque boîte, ce qu’on ne devait pas attendre.
Donc on finit par trouver par exemple, deux Philip Roth, dont un faux, ou deux faux peut-être, un Zuckerman qui est Roth et qui n’est pas lui. Il a assez bien dit d’ailleurs à quel point il avait fait une sorte de portrait-robot d’un certain milieu. Mais en même temps qu’il fait ça, il fait autre chose.
J’ai passé une petite partie de la journée pour regarder sa revue de presse pour juger de sa réception dans le temps, c’était très amusant de voir en France, où on a d’autres provincialismes et d’autres étiquettes, la perturbation que certains de ses livres ont apporté, notamment Pastorale Américaine. J’ai vu beaucoup de contorsion chez les journalistes pour dire : « Non, rassurez-vous, ce n’est pas le grand roman classique que ça peut donner l’impression d’être, non on retrouve des perturbations formelles », etc. Sauf qu’il a aussi fait, à travers des livres comme Pastorale Américaine, du grand roman américain classique.
On ne pouvait l’attendre nulle part, y compris dans l’inattendu en quelque sorte. Il pouvait aussi surprendre par la linéarité, autant que sur le baroque infini du Théâtre de Sabbath par exemple.

William Karel : "Il n’était pas du tout angoissé par la mort"

William Karel est un documentariste, il a réalisé en 2011 le documentaire "Philip Roth, sans complexe". C'était l'invité de la Grande Table en hommage à l'auteur :

Pourquoi parler ?
On ne pensait pas que l’entretien se transformerait en 8 fois une heure et demie d’entretien pendant 8 jours, ça a été une rencontre vraiment extraordinaire.
Il avait décidé de se confier et ce qui est surprenant c’est qu’à la fin de notre film, il n’avait absolument pas perdu l’inspiration : il avait dix projets de livres. A la fin de notre film, il nous avait dit : "Je n’arrêterais jamais d’écrire, si je n’écris pas je sombre dans la dépression !".
Et brusquement il a décidé de ne plus écrire, il s’est retiré dans sa maison de campagne, il a rassemblé ses 31 livres pour voir si ça valait encore le coup, il les a lu un à un, du premier au dernier. Il a bien entendu parlé de Bergman qui avait fait la même chose pour ses films. Et on avait un projet de faire un film sur cette façon dont il était enfermé avec ses livres. Lui-même disait qu’il en avait rejeté certains au bout de 5 pages, tellement il les trouvait insipide. 

L’adaptation au grand écran
Il avait beaucoup aimé le film avec Penelope Cruz (Lovers), celui avec Nicolas Kidman (La Couleur du mensonge). La dernière fois qu’on l’a vu, il revenait d’un dîner de chez les frères Coen pour un projet de film en commun avec Al Pacino. Il avait acheté les droits sur son dernier roman, Le Rabaissement, l’histoire d’un acteur shakespearien qui perd la mémoire. Et ce dîner s’était très mal passé parce qu’Al Pacino avait été imbuvable et disait aux frères Coen où il fallait placer la caméra pour filmer en plan américain. Et le projet a été abandonné, Al Pacino a fini par réaliser le film tous seul dix ans plus tard. Mais Philip Roth adorait voir ses livres adaptés à l’écran. 

Sa réception aux Etats-Unis
Il est très lu, je pense que c’est le plus grand écrivain américain. Vous savez, son premier livre Goodbye, Columbus, était un malentendu, on l’avait traité d’antisémite, les rabbins dans les synagogues démolissaient le livre, il avait vraiment été déprimé après la parution. Il a attendu cinq ans avant d’écrire Portnoy et son complexe, ça a été un triomphe, il a vendu en un mois 350 000 exemplaires et 5 millions avec les éditions de poche. Donc c’était vraiment l’écrivain vivant le plus connu aux Etats-Unis. A Newark où il est née, il y a un Philip Roth Tour toutes les semaines, on part de sa maison, on passe par le lycée, dans tous les lieux qui sont décrits dans ses romans, jusqu’à la place Philip Roth que lui-même a inauguré. 

Son rapport avec la mort
Il n’était pas du tout angoissé par la mort. Il avait même raconté que pour les besoins d’un livre, il avait rencontré un fossoyeur. Et à la fin de l’entretien, il lui avait demandé s’il avait une place pour lui dans ce petit cimetière. Il nous a dit qu’ils avaient cherché ensemble un petit coin et le fossoyeur lui disait, "non, ici c’est trop petit, vous ne pourrez pas étendre vos jambes". Et Roth lui a répondu "surtout que je compte rester ici un assez long moment". Les deux étaient morts de rire.
Philip Roth en a fait ensuite une comédie, Le Théâtre de Sabbath, ou un homme, avant de se suicider, cherche un endroit où se faire enterrer. Donc ce n’était pas une idée qui l’obsédait, pas du tout.   

Adèle Van Reeth : "Philip Roth a fait de l'inquiétude un moteur existentiel"

Adèle Van Reeth est productrice de l'émission Les Chemins de la philosophie, qui a consacré récemment une émission à l'écrivain et à ses obsessions. Elle a réagi à la mort de Philippe Roth dans Les Matins de France Culture

Philip Roth et la philosophie de l'anxiété
C’est l’écrivain inquiet par excellence, mais qui ne le sait en rien. C’est lui qui fait dire au narrateur du Complexe de Portnoy, qui va en analyse presque à chaque page, et qui raconte tout ce qui conduit sa propre existence au malheur le plus absolu : "Ecoutez docteur, c’est ma vie, c’est ma seule vie, et je la passe au milieu d’une blague juive".  
C’est exactement ce qu’on pourrait dire de Philip Roth, il fait de l'inquiétude un moteur existentiel. En fait, ne jamais être tranquille, pour lui, est non seulement une manière de rester en vie mais aussi de faire de la vie une recherche de stratagèmes pour apaiser cette inquiétude. Ces stratagèmes, ça sera la religion, la sexualité, beaucoup, la psychanalyse, beaucoup et enfin l’écriture.  

La sexualité, source d’inquiétude profonde pour les personnages de Philip Roth
La sexualité est une source d’inquiétude et pourtant il ne cesse d’y revenir comme une sorte d’obsession, qu’il tiendrait pour une solution alors que ça ne ferait qu’accroître le problème. On a beaucoup parlé du Complexe de Portnoy parce qu’il est sorti en 1969 et qu’il a propulsé Philip Roth sur la scène de la notoriété, mais trois ans plus tard paraît le Sein, qui est un ouvrage qu’on lit beaucoup moins mais qui est formidable.  
Vous savez, Kafka dans La Métamorphose décrit un homme qui se réveille en étant devenu un cafard, c’est un texte beaucoup plus caustique qu’on le croit d’ailleurs, et bien dans Le Sein, le narrateur, qui est complètement hypocondriaque, voit son corps se transformer en sein, vous voyez le comique de la situation ?  
Mais l’avantage du sein sur le cafard, il y en a quand même pas mal, c’est qu’une activité sexuelle reste possible, donc on va voir comment le narrateur transformé en sein, va essayer de s’adonner à des ébats sexuels avec sa compagne Claire, qui accepte d’ailleurs, et donc il découvre une autre forme de sexualité, qui serait une sexualité beaucoup plus féminine.  
A la fois beaucoup plus intense dit-il, mais qui est beaucoup plus frustrante parce que le sein, à la différence de l’homme, n’éjacule jamais.  
Ce qui conduit à des scènes absolument comiques et absolument tragiques et comme souvent chez Roth, ces deux se combinent.

Guido Mazzoni : "Roth a essayé de réinventer la tradition du roman réaliste"

Guido Mazzoni est professeur de littérature à l’université Molly Bloom de Rome et à l’Université libre des langues et de la communication de Milan. Il a réagi à la mort de Philip Roth en direct de Rome, où il était l'invité d'une émission spéciale des "Matins" consacrée à la situation politique italienne.

Philip Roth écrivain international
C’était un des écrivains les plus connus en Italie, il était beaucoup aimé. Son œuvre a traversé plusieurs phases, plusieurs saisons, une satirique et comique, mais aussi une longue saison où il a essayé de réinventer la tradition du roman réaliste. C’est cette phase qui a eu en Italie une popularité très vaste, la phase Pastorale Américaine.   
On a vu dans l’œuvre de Roth une manière de réinterpréter l’histoire américaine et en général l’histoire du XXe siècle occidental, d’une manière profonde, réaliste, qui était une contrepartie du roman post-moderne américain qui était écrit par des gens de la même génération comme DeLillo. Roth était un peu la contrepartie réaliste de ce genre d’écrivains. 

Christophe Ono-dit-Biot : "La voix zen, l’humour juif new-yorkais de Philip Roth va nous manquer"

Christophe Ono-dit-Biot est journaliste et producteur de l'émission Le Temps des écrivains sur France Culture, il était invité en première partie de l'invité des Matins

La place de Philip Roth dans les lettres américaines
D’abord un immense plaisir de lecture, moi je suis très triste, mais pour les lettres, il reste les livres, donc on va pouvoir au moins se gondoler et réfléchir avec Roth. Mais c’était vraiment un géant, c’est d’ailleurs assez à propos, sa mort arrive quelques jours après celle de Tom Wolfe, qui avait marqué Roth.      
Dans l’empire des lettres américaines, deux morts de cet acabit, ça fait beaucoup. Et c’est drôle, parce que Tom Wolfe quand on l’avait joint, il nous avait parlé de Philip Roth qui arrêtait d’écrire. Vous savez, c’est assez rare qu’un écrivain n’ait plus envie de publier, de prendre sa retraite presque, et Tom Wolfe s’était énervé en disant : « Il ne peut pas dire ça ! Il faut descendre dans la rue, il y a tellement d’histoires à raconter, on ne peut pas s’arrêter d’écrire ! ».      

L'oeuvre de Roth comme histoire de l'humanité
L’œuvre de Roth, c’est l’histoire de l’humanité, c’est les grands thèmes, c’est la tragédie, c’est la maladie - le dernier livre Némésis, parlait de la maladie, d’une épidémie dans une ville américaine - c’est l’humour, c’est le sexe, c’est aussi la politique, c’est aussi Pastorale américaine, c’est aussi Le Complot contre l’Amérique, où Roth envisageait que Roosevelt en 41 n’ait pas été élu mais que c’était Charles Lindbergh, un aviateur bien connu, mais sympathisant nazi, qui prenait la tête de l’Amérique. Et bien sûr, il interrogeait la montée de l’antisémitisme et la possibilité d’un fascisme américain. Sans faire de comparaisons, ce sont des questions que l'on peut se poser aujourd’hui. 

Le sexe et l'humour     
Mais surtout pour terminer, je dirais que sa dimension, c’était l’expérience sexuelle, les complexes sexuels. Toute cette dimension très vivante qu’il écrivait, et je me souviens de cette phrase qu’il avait dit à Michel Schneider qui était allé le voir dans sa maison du Connecticut en 2011.      
Il avait dit : "Oui, écrire le sexe c’est difficile, mais avoir des rapports sexuels ne l’est pas moins !".      
Et c’est cet humour qui va nous manquer, c’est la voix zen, l’humour juif new-yorkais, de Philip Roth, qui va nous manquer.      
Je me souviens aussi d’un moment où on lui demandait s’il était content parce qu’il y avait une plaque à son nom à Newark, qui était la ville dans laquelle il avait grandi et lui qui répond : "Vous savez, je n’ai pas d’enfants alors il faut bien que je laisse mon nom à quelque chose". C’était cette ironie, cet humour qu’on adorait, de plus, aujourd’hui, on met des cases un peu partout, la fiction d’un côté, l’autofiction de l’autre, Roth avait réussi la synthèse des deux.      
C’est-à-dire qu’il avait à la fois ce personnage de Zuckerman qui était son double fictif, une sorte de deuxième Roth, mais qu’il confrontait aux grands événements de l’époque. Je me souviens dans Pastorale Américaine, Zuckerman se retrouvait confronté aux événements du Vietnam, à la question du terrorisme, des attentats, du communisme… Il faut vraiment lire Pastorale Américaine.