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Forêt amazonienne : que serait la Terre sans son "poumon" ?

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Destruction de la forêt amazonienne au Brésil
Destruction de la forêt amazonienne au Brésil
© Getty - Universal Pictures Group

La forêt amazonienne est en feu depuis deux mois, et nombreux sont les internautes ayant le sentiment que la maison brûle, comme le prouve le succès du hashtag #PrayforAmazonas. Quelles seraient les conséquences climatiques de sa disparition ?

Voilà bientôt deux mois que le "poumon de la Terre", constitué de 390 milliards d'arbres, est la proie des flammes. En plus des populations autochtones et indigènes, dramatiquement touchées, de nombreuses villes font les frais de ces milliers d'incendies incessants, dont Sao Paulo, plongée une heure durant dans un épais nuage de fumée noire le 19 août. En cause, la déforestation de la forêt amazonienne, qui a augmenté de 83% depuis la prise de fonction du président d'extrême droite Jair Bolsonaro en janvier 2019, selon les données de l'Institut national de recherche spatiale brésilien (INPE) - rappelons que 60% de la forêt tropicale appartiennent au Brésil.

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Ces incendies sont en effet le résultat de défrichements par brûlis, destinés à transformer des zones forestières en terres d'élevage ou de culture, mais aussi de la simple déforestation, qui contribue directement à la sécheresse du climat de cette forêt initialement pluviale : en l'absence d'arbres, le soleil atteint plus facilement les sols, qui perdent leur humidité. 

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Sous le feu des critiques, et interpellé par des internautes inquiets et indignés - sur les réseaux sociaux, le hashtag #PrayforAmazonas est devenu viral -, Bolsonaro jette quant à lui l'opprobre sur les ONG.... écologistes : "Il pourrait s'agir, oui, il pourrait, mais je ne l'affirme pas, d'actions criminelles de ces 'ONGéistes' pour attirer l'attention contre ma personne, contre le gouvernement brésilien. C'est la guerre à laquelle nous sommes confrontés", a-t-il ainsi lancé devant des journalistes le 21 août.

La forêt amazonienne est-elle en train d'atteindre un point de non retour ? C'est une question que se posait "La Méthode scientifique" du 12 septembre 2017, qui se penchait sur les enjeux écologiques du péril amazonien. Il y avait dans l'émission deux scientifiques de la forêt amazonienne, le chercheur Daniel Sabatier, botaniste et écologue, et Alain Pavé, ancien directeur du programme Analyse, modélisation et ingénierie des systèmes amazoniens du CNRS.

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"La forêt existe grâce à l'eau et l'eau existe grâce à la forêt" : sans arbres, pas de pluies et pas de moussons

L'Amazonie est un espace forestier associé à un climat tropical, humide, avec des saisons sèches peu marquées et une pluviométrie assez abondante, rappelait Daniel Sabatier dans cette archive. Un espace ayant la particularité de générer lui-même, grâce à la transpiration des plantes et à l'évaporation, à peine les pluies tombées au sol, une atmosphère extrêmement humide, tractant par là l'humidité de l'océan Atlantique vers l'intérieur des terres : 

En Amazonie, presque 50% des pluies sont dues à des particules d'eau évaporées de la forêt. On appelle ça l'évapotranspiration qui sans arrêt remet en circulation l'eau issue des pluies. Dans le sud du Brésil, la Bolivie, le Paraguay etc., tous ces pays-là bénéficient du tapis roulant amazonien qui amène les pluies. Une des craintes de certains chercheurs, c'est que le système amazonien soit à ce point transformé, qu'on va arrêter ces fonctions climatiques. 

Dans la forêt amazonienne, la saison des pluies (ou mousson) intervient de décembre à mai, deux mois plus tôt que dans le reste du globe, rappelait Nicolas Martin dans cette émission. Celle-ci serait donc en partie déclenchée par la forêt elle-même, grâce à ce système de captation et redistribution de l'eau, d'après une étude menée par des climatologues californiens et parue à l'été 2017.

Enfin, dans un article paru en février, le journaliste Thibaut Cavaillès s'interrogeait sur le sort des fleuves amazoniens, qui connaissent des baisses de niveau drastiques compromettant le trafic fluvial, la pêche et le fonctionnement des centrales. D'après Florent Kohler, anthropologue, et maître de conférence à l’Université de Tours qu'il interviewait à ce sujet, la forêt amazonienne pourrait à terme se transformer en savane : "Cela arrivera lorsque l’effet de seuil sera atteint et que la forêt tropicale ne contiendra plus suffisamment d'humidité pour résister aux incendies (...) La température qui règne dans une forêt est de l'ordre de 30-35° sous les arbres, alors que sur une surface déforestée, elle est de 50°".

La fonction "puits de carbone" de la forêt amazonienne en péril

On peut se représenter la forêt comme un édifice instable, expliquait Daniel Sabatier dans cette émission : les arbres croissent jusqu'à leur limite physique et biologique (limite de conduction de l'eau et de résistance aux maladies fongiques ou bactériennes), et leur limite mécanique (résistance aux mouvements de terrain quand il y a de fortes pluies, au vent...), et tant qu'ils croissent, ils stockent du CO2.

Or, l'une des conséquences du changement climatique est l'accélération de cette dynamique forestière, à cause de différents facteurs qui vont des orages catastrophiques, aux effets fertilisants du CO2... Mais cette fertilisation a des bénéfices trompeurs ! Car les arbres engendrés par cette dynamique parviennent trop rapidement à maturité, ou possèdent une durée de vie limitée, et cessent très rapidement de stocker du CO2... pour en émettre dans leur phase de vieillissement. Cette dynamique plus rapide va également impacter la diversité de la flore, alertait Daniel Sabatier :

Dans certaines régions d'Amazonie on a jusqu'à 300 espèces d'arbres par hectare de forêt ; en Guyane, jusqu'à 200 espèces d'arbres... On appelle cela la communauté d'arbres forestiers... Eh bien elle va être très impactée par cette dynamique forestière, et va notamment changer certains traits fonctionnels globaux de la forêt. La densité des bois moyenne d'une forêt est très reliée à la dynamique forestière... et elle va baisser avec le réchauffement climatique.

En fait, lorsque la forêt accélère sa dynamique, sa fonction "puits de carbone" s'interrompt, et parfois même, s'inverse. La forêt devient émettrice de carbone. Quant aux incendies...  alors que la forêt amazonienne stocke 80 à 120 milliards de tonnes de carbone (d'après Greenpeace), contribuant ainsi à la stabilisation du climat, un article proposé par le site de Météo France donne une bonne idée des colossales émissions de CO2 consécutives aux feux de forêts... La boucle cauchemardesque est bouclée.

Plus cette détérioration se poursuit, écrit The Brazilian Report cité le 23 août par Camille Magnard dans la "Revue de presse internationale", plus l'Amazonie, le plus grand réservoir de biodiversité au monde, se rapproche du cycle dévastateur connu sous le nom de dépérissement : "Quand une certaine proportion de la forêt sera détruite -les scientifiques estiment qu'un autre cinquième de l'Amazonie suffira à déclencher le processus- la région sera au-delà du salut. La forêt commencera à se dessécher et à brûler, tandis que la biodiversité amazonienne périra."

En savoir plus : Fusions amazoniennes
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