France-Allemagne : en 1982, un match politique

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France-Allemagne : en 1982, un match politique

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la demi-finale à Séville, le 7 juillet 1982
la demi-finale à Séville, le 7 juillet 1982
- AFP

Ce jeudi, la France affrontera l'Allemagne en demi-finale de l'Euro 2016. En 1982, en demi-finale de la Coupe du Monde, l'équipe Allemande avait déjà éliminé les Bleus après un match émaillé d'incidents. Le documentaire "Les larmes amères des Bleus" revient sur ce match aux dimensions politiques.

A Séville, en 1982, soixante-dix mille spectateurs se sont déplacés pour assister à la demi-finale France-Allemagne dans le stade Sanchez Pizjuan. A l'époque, le match promet d'être grandiose : "On a eu un premier match difficile perdu contre l'Angleterre, sous une chaleur accablante, racontait Michel Hidalgo, entraîneur, à l'époque, de l'équipe de France, dans un documentaire de La Nouvelle Fabrique de l'Histoire en 2005. Tout doucement on s’est améliorés, on a battu certaines équipes pour arriver en quart de finale, puis en demi-finale contre les Allemands. Là on était en très très bonne forme, on était à notre Himalaya, à notre sommet."

L’enjeu est de taille, c’est la première fois depuis 1958 que l’occasion d’atteindre une finale de la Coupe du monde se présente. Les Bleus, alors surnommés "les Brésiliens de l'Europe", sont réputés pour leur jeu technique, pour une vivacité d'esprit et de mouvement qui plait aux commentateurs, qui n'hésitent d'ailleurs pas à parler de "romantisme" pour qualifier l'équipe de France. Face à eux, l'équipe d'Allemagne est réputée, elle, pour la puissance de son jeu. Dans le documentaire "Séville 82, les larmes amères des Bleus" [écoutable en fin d'article], Paul Dietschy, historien du football, raconte comment était perçu le football allemand :

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"Dans les années 70, le jeu allemand est collectif et marqué dans l’imaginaire sportif français, par la puissance. Les buts allemands représentés sur Stade 2, ce sont des tirs de 30 mètres extrêmement puissants, qu’on voit de de Beckenbauer ou de Breitner, dont on disait qu’il tirait des coups francs à 170 km/h dans le mur adverse. Alors que le football français est encore un football d’association, qui est naturellement professionnel mais beaucoup moins structuré, avec beaucoup moins de spectateurs."

Le match démarre sous de bons auspices : la première période opposant l'équipe de France et l'équipe de RFA est équilibrée et se termine sur le score de 1-1. Mais le gardien allemand, Harald Schumacher, multiplie les fautes. Après la mi-temps, le joueur Patrick Battiston, rentré depuis peu sur le terrain, se présente seul face au but et se retrouve face au gardien allemand, qui se jette violemment sur lui. Il tombe au sol inanimé, avant d'être évacué du terrain sur une civière, accompagné par son ami Michel Platini, qui lui tient la main.

La faute terriblement violente - le choc fait perdre trois dents et endommage une vertèbre au joueur - n'est cependant pas sanctionnée par l'arbitre hollandais Charles Corver. La tension monte immédiatement :

"C’est monté d’un cran en intensité. [...] Tout à coup, dans le stade, on sent qu’il ne règne plus tout à fait le même esprit. Je me souviens de la grande colère de Michel Hidalgo, on était tous très énervés, très remontés. Et en même temps on devait continuer ce match de football. [...] On a essayé de canaliser cette motivation, du fait de cette agression, pour ne pas déraper." Le footballeur Alain Giresse

La France s'incline finalement aux tirs au but, après un superbe match qui se termine sur un score de 3 partout. Mais dans la presse, le lendemain, l'affaire n'est pas loin de prendre une tournure politique tant la rancœur est forte. Les commentateurs sportifs, friands de métaphores guerrières, parlent "d’assaut contre les lignes allemandes", "d’assaut commando". Paris Match qualifie même le match de "troisième guerre mondiale". Le gardien allemand, Schumacher, est insulté de "SS", de "sale boche" et reçoit des menaces de mort.

"On ne sentait pas qu’il allait y avoir de la haine après le match. [...] C’était un petit peu la guerre de 14 ou de 40 qui recommençait. Quand je suis rentré en France, je me suis retrouvé au milieu du public pour voir passer le Tour de France et les gens disaient qu’il fallait prendre un fusil, une mitraille, les tuer ! On en était pas encore là dans nos têtes, et heureusement, en deuxième mi-temps. Mais on a senti qu’il y avait quelque chose, pour certains joueurs surtout, où il y avait une volonté de faire mal." Michel Hidalgo, entraîneur de l'équipe de France.

Le 9 juillet 1982, vraisemblablement à la demande de François Mitterrand et en signe d'apaisement, le chancelier Helmut Schmidt envoie un communiqué dans lequel il affirme : "Le jugement de Dieu qui, selon la mythologie classique, est propre à chaque duel a voulu que la chance, dans ce match, échoie au camp allemand. Nous sommes de tout cœur avec les Français qui méritaient la victoire tout autant que nous."

Dans le documentaire "Séville 82, les larmes amères des Bleus", diffusé dans La Nouvelle Fabrique de l'Histoire en 2005, Aurélie Luneau et Nathalie Triandafilides étaient revenues sur ce match exceptionnel :

Séville 82, les larmes amères des bleus

57 min

"C’était une rencontre sportive, certes, mais [...] il est impossible de trouver un match de la même ampleur. Là, c’est monté jusqu’au sommet de l’Etat français, de l’Etat allemand… Il s’était passé autre chose qu’un match de football dans cette rencontre." Michel Hidalgo