Francky Lauret : réconcilier le créole et le français

Publicité

Francky Lauret, premier agrégé de créole, veut réconcilier le français et le réunionnais

Par

Francky Lauret est le tout premier agrégé en langue créole. Il veut réconcilier le réunionnais et le français, longtemps mis en concurrence, et plaide pour un “bilinguisme épanoui”.

Le créole est désormais au concours de l'agrégation et Francky Lauret est l'un des tout premiers professeurs reçus à ce concours dans cette langue. Enseignant, poète, le Réunionnais est très attaché à mettre le français et le créole sur un pied d'égalité.

Francky Lauret : "Je ne suis pas un militant politique, je suis un scientifique, je suis un professeur de langue et de culture. Je vise le bilinguisme."

Publicité

Bien que le créole soit parlé par plus de 90% de la population de l'île, il n'est reconnu comme langue régionale et enseigné à l'école que depuis les années 2000.

Francky Lauret : "La langue d'usage dans la société réunionnaise de tous les jours, c'est le créole. Le réunionnais est parlé par les enfants réunionnais, c'est leur langue maternelle. Ce n'est pas le cas des langues vivantes régionales sur le continent. Pourtant, l'aménagement linguistique du territoire n'a pas forcément pris en compte cette langue. La seule institution qui s'occupe de cet aménagement, c'est encore le rectorat et c'est encore l'Académie. Pour être bien à La Réunion, il faut forcément être bilingue. Si je suis uniquement créolophone, dès que je vais arriver dans des situations formelles, je vais me sentir mal à l'aise. Si je suis uniquement francophone, dès que je vais arriver dans des situations de feu de camp sur la plage, de fête, et que je ne peux pas chanter une seule chanson, je vais me sentir un petit peu à côté. Il est très important, selon moi, de ne plus opposer les deux."

La politique d'assimilation culturelle menée à La Réunion a longtemps méprisé le créole au profit du français. Mais le créole a aussi été réduit à une langue "mineure" et folklorique. C'est cette image de langue comique et imagée qu'a voulu analyser Francky Lauret en faisant une thèse sur la spécificité de l'humour réunionnais.

À réécouter : "Pour certains, je suis agrégé d'une langue qui n'en est pas une"

Francky Lauret : "L'humour est la première case dans laquelle on a mis le créole. S'il y a une émission dans les années 1960 à la radio à La Réunion, c'est 15 minutes le week-end. C'est le seul moment où on parle créole à la radio et ça ne peut être que pour les humoristes, l'humour, quelque chose de frivole."

Pas un créole mais une multitude de créoles

Pour redonner aux langues créoles leur juste place dans la société, il faut aussi connaître l'histoire complexe de ces 127 langues parlées à travers le monde.

Francky Lauret : "Ce sont des langues récentes, elles sont forcément nées après le XVIIe siècle. Toutes issues forcément d'un système où il y avait habitation, colonisation européenne. Toutes les langues européennes qui ont construit des sociétés coloniales ont donné naissance à des langues créoles."

Vers un bilinguisme épanoui

Mais encore aujourd'hui, l'aménagement des programmes scolaires met trop souvent en concurrence les deux langues.

Francky Lauret : "La politique académique à La Réunion, l'idée, c'est tout de même que le créole soit présent dans les petites classes lorsqu'on accueille des enfants. Il faut que la langue de la famille soit présente dans l'école et que cette langue maternelle soit prise en compte pour ramener vers la langue de scolarisation, vers le français et vers le bilinguisme créole-français. 

Il devient difficile en 2020 de prodiguer l'amour de la langue française. Si on n'a pas déjà des rudiments de français, on ne va pas forcément réussir son intégration scolaire. Si on se retrouve en échec scolaire, on va se replier sur le créole et on ne va plus aller vers le français. Il est très important que le créole ne soit pas en opposition. Il faut penser une politique plurilingue qui intègre le créole, qui intègre le français, qui mène vers les autres langues vivantes étrangères. Un bilinguisme épanoui, ça veut dire que je ne dois jamais me sentir obligé d'utiliser tel code plutôt qu'un autre dans telle situation, que je ne dois pas regarder une langue comme supérieure à l'autre. Toutes les langues sont de valeurs égales, toutes les langues se valent et peuvent dire les mêmes choses et sont belles."

À lire aussi : Le maloya, voix des opprimés de la Réunion avec Danyèl Waro