Franco, président du gouvernement d'Espagne
Franco, président du gouvernement d'Espagne

Franco, une dépouille bien encombrante

Publicité

Franco, une dépouille bien encombrante

Par

La Cour suprême espagnole vient d'autoriser l'exhumation de la dépouille de Franco. Le gouvernement socialiste, qui avait promis d'en finir avec le mausolée grandiose qui abrite la dépouille depuis 1975, était empêtré dans un bras de fer judiciaire avec les descendants du dictateur.

C'est la fin d'un véritable feuilleton judiciaire qui durait depuis de longs mois. La Cour suprême espagnole vient d'autoriser l'exhumation de Franco de son mausolée. 

La dépouille du dictateur était au cœur d’une guerre des symboles depuis plusieurs mois entre le gouvernement socialiste et les descendants du dictateur. Le premier ministre espagnol Pedro Sánchez avait promis d'exhumer le corps du militaire de la basilique grandiose de la Valle de los Caídos, dans laquelle il reposait depuis 1975

Publicité

Dans un communiqué, la plus haute instance judiciaire indique avoir rejeté le recours des descendants du dictateur "dans sa totalité". 

Pour Benoît Pellistrandi, historien spécialiste de l'Espagne, ce feuilleton judiciaire est symptomatique de la déchirure mémorielle encore vivace sur la période du franquisme.

Benoît Pellistrandi : "L’idée du gouvernement de Pedro Sánchez, c’est qu’en le retirant de ce lieu, on en finirait avec le culte à Franco. Naturellement, ce monument est immédiatement biaisé par le fait que c’est une construction des vainqueurs. La construction est confiée à des prisonniers politiques qui avaient été condamnés à des travaux forcés donc les conditions de construction ne relèvent pas de cette démarche de réconciliation. C’est un monument absolument considérable, il est creusé dans la roche. Une croix construite au sommet de 140 m de haut et 38 m de large dit bien l’identité politique de ce régime national-catholique."

Mais en voulant éteindre la mémoire du franquisme, le gouvernement l’a au contraire réveillée.

Benoît Pellistrandi : "Depuis que Pedro Sáncheza annoncé sa volonté d’exhumer le corps de Franco, il y a un retour en masse d’une certaine droite espagnole à la Valle de los Caídos et on a même eu une manifestation qui a beaucoup frappé les esprits début août puisqu’elle a vu la présence de Louis-Alphonse de Bourbon, l’arrière-petit-fils de Franco, prétendant au trône de France qui a choisi d’être le leader de la contestation familiale à la décision du gouvernement socialiste de Pedro Sánchez."

La famille menace de transférer la dépouille dans une cathédrale à Madrid.

Benoît Pellistrandi : "La famille de Franco dispose de quatre tombes dans la crypte de l’Almudena. La difficulté, c’est que ce sont des propriétés privées et que l’Église ne peut pas interdire l’inhumation d’un défunt dont la famille est propriétaire d’une des cryptes.

Le gouvernement espagnol est allé consulter le Vatican pour savoir s’il y avait un moyen de l’interdire. Le Vatican s’y est opposé en disant que ça ne le regardait pas mais qu’il suivrait ce que le gouvernement espagnol déciderait. Le gouvernement est à la recherche d’une solution juridique et administrative qui empêcherait l’inhumation de Franco au cœur de Madrid dans cette crypte de l’Almudena qui est à 150 m du Palais Royal. Ça serait du plus mauvais effet que d’avoir exhumé Franco de la Valle de los Caídos et de l’avoir ramené dans le centre de Madrid."

Si l’anti-franquisme est une valeur fondatrice à gauche, la droite est un peu plus embarrassée à l’idée de rouvrir cette page de l’histoire.

Benoît Pellistrandi : "La difficulté qu’a la droite espagnole, c’est que le franquisme lui colle comme le sparadrap au capitaine Haddock. D’autant qu’un certain nombre de responsables du Parti populaire sont des petits-fils d’anciens ministres de Franco donc il y a aussi des généalogies familiales. "

Mais l’Espagne n’est pas le seul pays à être gêné par la dépouille d’un ex-dictateur. En Italie, Mussolini repose dans une crypte familiale, à Predappio, son village natal. Malgré sa discrétion, la crypte est visitée par 100 000 personnes chaque année. Au contraire, d’autres pays ont choisi d’occulter leur passé dictatorial, au risque parfois de sacrifier leur histoire et leur patrimoine, comme le mausolée Dimitrov à Sofia, en Bulgarie, détruit en 1999.

Benoît Pellistrandi : "Plus intéressant est le cas des pays de l’Est où il y a eu après la chute du rideau de fer une volonté vraiment d’effacer le passé communiste. Les gouvernements de droite arrivés au pouvoir à la fin des années 1990 ont vraiment procédé à une épuration mémorielle très forte. Aujourd’hui, certains historiens, de l’art notamment, regrettent la destruction de nécropoles qui étaient intéressantes parce qu’elles disaient quelque chose des régimes communistes d’Europe de l’Est."

59 min