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François Jost : "CNews s'adresse à un public qui ne se sentait pas représenté"

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Désormais chaîne de débats et d'opinions, CNews a réussi sa mue depuis 2017 : l'ex i-Télé est passée pour la première fois devant BFM TV en part d'audience le 3 mai 2021.
Désormais chaîne de débats et d'opinions, CNews a réussi sa mue depuis 2017 : l'ex i-Télé est passée pour la première fois devant BFM TV en part d'audience le 3 mai 2021.
© Maxppp - Arnaud Journois

Entretien. C'est une première : CNews a dépassé BFM TV lundi 3 mai, avec une part d’audience sur la journée de 2,7 % contre 2,5 %, selon Médiamétrie : le couronnement d'une stratégie choisie dès 2017 mais qui éloigne la chaîne de son identité d'origine : l'information. Analyse avec le chercheur François Jost.

La chaîne était à terre fin 2016 mais elle rivalise désormais avec BFM TV, du moins du point de vue des audiences. L'événement, symbolique, est arrivé ce lundi 3 mai : CNews est passée devant sa rivale en part d'audience sur la journée, avec 2,7% contre 2,5% à BFM d'après Médiamétrie. L'ancêtre de CNews, i-Télé (fondée en 1999 et disparue en 2017), n'avait jamais réussi à obtenir ces chiffres mais entre temps, le changement d'identité et de stratégie est quasi total : CNews n'a plus grand chose à voir désormais avec la chaîne d'information en continu qu'elle fut. Les journalistes d'i-Télé s'étaient d'ailleurs vigoureusement opposés à cette mue en lançant une grève historique de 31 jours entre octobre et novembre 2016 ; un combat perdu et qui aboutit au départ de près de 80 journalistes, près des trois-quarts de la rédaction. 

Entretien avec François Jost, sémiologue, professeur émérite en sciences de l'information et de la communication à l'université Sorbonne-Nouvelle.

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François Jost : "Sur CNews, le journal est réduit à une portion congrue par rapport au débat"

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Quelle est la recette du succès de CNews ?

Cette augmentation de l'audience est un mouvement continu ; elle a été multipliée par 2,3 depuis deux ans. Cela s'est accompagné d'une certaine droitisation de l'antenne, d'une part et, d'autre part, la chaîne est maintenant essentiellement une chaîne de débats. On y débat toute la journée : le matin avec Pascal Praud, le midi avec Sonia Mabrouk et le soir avec Eric Zemmour. 

L'information factuelle prend de moins en moins de place et finalement, il s'agit d'une discussion, j'allais dire "de comptoir", ça n'est pas très gentil, mais en tout cas une discussion entre personnes, entre amis, sur l'actualité et dans laquelle on peut très facilement entrer en tant que téléspectateur, puisqu’on se sent représenté par certains d'entre eux.

Le directeur-général de BFM TV Marc-Olivier Fogiel estime que CNews propose une alternative totalement différente désormais en étant devenue une chaîne de débats et d'opinions. "Mes vrais concurrents sont les journaux télévisés des grandes chaînes nationales", explique-t-il aussi. Peut-on encore parler de chaîne d'information en ce qui concerne CNews ?

C'est de moins en moins une chaîne d'information. Le journal est réduit à une portion congrue par rapport au débat et aujourd’hui, c'est même plutôt une chaîne de polémiques que de débats calmes et rationnels.

CNews fait une large part à l'opinion, et à l'opinion conservatrice, même si la direction de la chaîne s'en défend. Or, la presse d'opinion a toujours existé en France : CNews en est-elle un nouvel avatar ? Ou bien un objet télévisuel complètement nouveau dans le paysage médiatique français ?

Je crois que c'est un objet télévisuel tout à fait nouveau. Il y a eu une sorte de décision marketing au départ, partant du constat que la droite et l'extrême droite représentent aujourd'hui 30 à 50% de votants et, dans ce public, beaucoup de gens ne se sentaient pas du tout représentés. On a souvent dit que les chaînes et les journalistes étaient toujours à gauche : là, CNnews se présente comme la télévision de "l'anti-élite" d'une certaine façon, c'est quelque chose qui est absolument constant du matin au soir. Cette façon de se situer a été payante - on le voit avec les audiences - mais cela passe par des thèmes discutables et qui reviennent sans arrêt : sur les questions d'immigration, de violence, etc.

On compare parfois CNews à Fox News, cette chaîne américaine ultraconservatrice. Peut-on faire ce rapprochement ?

Fox News était une chaîne pro-Trump et je ne pense pas qu'on puisse dire que CNews est une chaîne pro-Macron, pas du tout. C'est plutôt une chaîne où le discours est direct, sans détour : c'est le ton de cette chaîne qui, du point de vue politicien, n'est pas située.

On se rapproche quand même des thèses d'une certaine partie de l'échiquier politique.

Tout à fait et on peut s'interroger sur ce positionnement, qui n'est pas simplement une décision marketing mais peut-être aussi, plus nettement, une décision de Vincent Bolloré, qui correspond à ce qu'il a envie de faire dire par sa chaîne, dans la mesure où il intervient très fortement dans les contenus d'autres chaînes du groupe. On peut se demander si ce n'est pas une préparation aux élections de l'année prochaine où il donnera une voix très reconnaissable pour un certain public. 

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Donc, l'extrême droite.

Essentiellement l'extrême droite, évidemment. Si on fait un calcul très simple : aujourdhui, Marine Le Pen est à près de 30% des voix. Comme les chaînes d'info sont quand même des petites chaînes - leur audience est entre 2 et 3% et même un peu moins pour certaines -, le vivier est énorme pour chercher des nouveaux spectateurs. Il suffit d'aller chercher dans ce “réservoir” qui se sent représenté par des gens comme Marine Le Pen pour augmenter son audience. Cette stratégie continuera.

C'est une chaîne qui laisse de moins en moins de place à la fabrication de l'information, au financement d'une rédaction, de reportages sur le terrain... Peut-on parler de modèle low cost de la télévision ?

Il y a eu en 2016 cette grève absolument colossale des ex iTélé (l'ancien nom de CNews) qui a abouti au départ de plus de 80 journalistes, sans qu'ils réussissent à empêcher l'arrivée de Jean-Marc Morandini, qui a été imposé par Vincent Bolloré. Ces journalistes s’opposaient au changement de leur chaîne. Effectivement, cela coûte très peu cher parce que parce que faire des débats, c'est ce qu'il y a de moins cher.

Mais c'est un modèle économique qui marche.

LCI l'a très bien dit à un moment. Ils avaient aussi des invités réguliers sur leurs plateaux, notamment de Valeurs Actuelles, qui ont été par la suite retirés de l'antenne. Un membre de la direction a alors affirmé : "On ne peut pas vendre notre âme, on aura moins de public mais il faut avoir une éthique, etc". Donc, il disait très, très clairement en pointillé que CNews n'avait au contraire pas d'éthique et que cette chaîne était prête à n'importe quoi pour gagner de l'audience.

Un tel modèle, qui fonctionne économiquement, peut-il remettre en cause le journalisme qui existe ailleurs dans le paysage médiatique français ? Au vu aussi de la défiance d'une grande partie des citoyens vis à vis des médias.

Les gens ont de la défiance pour les journalistes, mais je ne pense pas que ceux qui suivent Zemmour aient de la défiance pour Zemmour. Parce que le paradoxe est qu'il réussit à taper sur les médias tout en étant un produit média. Je pense que les gens considèrent aussi que, d'une certaine façon, Zemmour est une réponse à certains journalistes jugés trop analytiques, trop intellectuels, trop parisiens, etc.

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On est aussi dans une télé d'accompagnement, qu'on peut écouter le matin en faisant son ménage, à midi en mangeant et le soir en dînant. On n'a même pas besoin de regarder l'image. C'est du débat, c'est du son et c'est pour cela qu’on peut dire que c'est quand même très proche de la discussion de comptoir. Et dans ce modèle, les animateurs ont un rôle très différent du journaliste "normal" : par exemple, Sonia Mabrouk impose sa parole - et je ne parle même pas de Pascal Praud qui menace de partir si on l'ennuie -, ces animateurs ont une part considérable dans le ton qui est donné et dans les propos qui sont tenus, beaucoup plus que ce que doit être un animateur normalement, quelqu'un qui passe la parole, qui rebondit, etc.

Et à l'inverse, comment se porte BFM TV ?

J'ai l'impression que BFM TV, finalement, peut y gagner aussi, mais en visant un autre public. Pourtant, BFM TV a vraiment été la chaîne qui était la cible des critiques de la télévision en continu. Et aujourd'hui, justement, quand on la compare à CNews et, parfois, à certains débats de LCI, on se dit finalement que ce n'est pas la pire. Je trouve que les défauts que l'on attribue à ces chaînes d'information sont moins forts maintenant pour BFM que pour CNews. BFM peut en profiter pour gagner un public plus pondéré, modéré, réfléchi, etc.