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François Jullien, Pierre Judet de La Combe, Blaise Wilfert... Prendre garde aux mots

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Prendre les mots comme des fenêtres sur le monde.
Prendre les mots comme des fenêtres sur le monde.
© AFP - Philippe Lopez

La Revue de presse des idées. L’impact mondial de la pandémie conduit les commentateurs et analystes à user de concepts tels que « crise », « mondialisation », « distanciation sociale » qui méritent d’être précisés.

« Je prétends qu’il faut prendre garde aux premiers contacts d’un problème avec notre esprit. Il faut prendre garde aux premiers mots qui prononcent une question dans notre esprit. Une question nouvelle est d’abord à l’état d’enfance en nous; elle balbutie : elle ne trouve que des termes étrangers, tout chargés de valeurs et d’associations accidentelles; elle est obligée de les emprunter. Mais par là elle altère insensiblement notre véritable besoin. » écrivait Paul Valéry dans Poésie et pensée abstraite.

Ce que nous vivons est bien « une question nouvelle », au sens où l’entendait le poète. Il est donc nécessaire d’aller puiser dans la langue pour trouver comment qualifier cette nouveauté. Sur le site suisse, Heidi News, la linguiste Sandrine Reboul-Touré explique ainsi à la journaliste Laure Dasinieres que certains mots sont réactivés dans le cadre d’une situation. « Dans quelques mois, ils seront chargés d’une histoire que nous aurons vécue ensemble. »

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L’Express nous apprend ainsi que, depuis mardi, nous pourrions nommer la période que nous sommes en train de vivre « Great Lockdown ». C’est en tout cas le choix de l’économiste en chef du FMI, Gita Gopinath, qui a cherché un équivalent à la crise de 1929 et ses suites, baptisée dans les livres d’histoire «  Grande Dépression ». Et l’Express nous apprend qu’après quelques hésitations, l’Agence France Presse a, pour le traduire en français, préféré « Grand Confinement » à « Grande Paralysie » ou « Grande Interruption. »

Va donc pour le « Grand confinement » qui s’ajoutera peut-être à « Belle époque » ou à « Trente glorieuses » dans la liste des périodes repérées par les historiens dans le livre collectif Les noms d'époque, paru récemment chez Gallimard.

Quelle crise ? 

Mais comment qualifier la nature de ce que nous vivons ? Par exemple, est-ce bien une « crise » ? Ousama Bouiss, doctorant à Paris Dauphine s’attaque à cette délicate question dans The Conversation

Pour penser ce terme, il s’appuie sur les travaux d’Edgar Morin qu’il résume en ramenant la crise à quatre composantes majeures: « l_a perturbation, l’accroissement des désordres et de l’incertitude, les phénomènes de blocage/déblocage et le déclenchement d’activités de recherche. » Avant de conclure que « la crise est un risque et une chance._ »

Tout dépend, à en croire l’helléniste et sinologue François Jullien, si on l’entend au sens grec ou bien chinois. Dans un entretien accordé à Nicolas Truong du Monde, François Jullien explique ainsi que « selon sa racine grecque, la crise est ce qui « tranche ». Elle est le moment critique et dramatique qui tranche entre des possibles opposés. En médecine, entre la mort et la vie. (…) En chinois – c’est même devenu aujourd’hui une banalité dans les milieux du management – « crise » se traduit par wei-ji : « danger-opportunité. » 

La crise s’aborde comme un temps de danger à traverser en même temps qu’il peut s’y découvrir une opportunité favorable; et c’est à déceler cet aspect favorable, qui d’abord peut passer inaperçu, qu’il faut s’attacher, de sorte qu’il puisse prospérer. 

Aussi le danger en vient-il à se renverser dans son contraire. De tragique, le concept se dialectise et devient stratégique.»

La tragédie est-elle déjà là ? 

Dans le moment que nous vivons, regardons au langage et à ses effets, nous suggère un autre helléniste, Pierre Judet de la Combe, interrogé par Lucie Alexandre de La Croix

Ainsi nous devrions nous méfier de l’usage des termes de « tragédie » ou de « héros » précise ce traducteur d’Eschyle. « Le tragique, c’est un état de catastrophe irréversible. L’après n’est plus comme l’avant, et cela passe par un désastre. C’est une crise de l’ordre des choses, de la société, mais aussi de l’individu, dont l’identité se trouve bouleversée. Le dilemme tragique est total, sans issue, et c’est presque toujours une histoire de liens du sang. C’est Agamemnon qui doit tuer sa fille pour pouvoir partir faire la guerre à Troie, qui invoque les idées du droit et de la justice pour légitimer le meurtre de sa propre famille, c’est-à-dire pour s’infliger à soi-même les pires choses. Dans la crise actuelle, nous ne sommes pas heureusement dans de telles extrémités. Mais le tri des malades nécessite lui aussi de trancher entre deux solutions dont aucune n’est acceptable, et c’est déchirant.» 

Quant à qualifier les soignants de héros, le traducteur des Perses nuance l’expression: « L’héroïsme, c’est lutter contre l’ordre des choses, aller au-delà de ce qui est possible dans le réel. Les soignants accomplissent leur mission sans avoir les moyens nécessaires pour le faire, ils sont héroïques au sens où ils doivent agir comme s’ils étaient plus forts que cela. Mais leur difficulté ne vient pas du destin, elle résulte en partie de choix politiques, comme le désengagement dans l’hôpital public. 

Et, plus que l’émergence de personnalités prodigieuses, mieux vaudrait mettre en avant la notion de vertu. Car le courage, la prudence, mais aussi la charité et l’espérance que déploient les soignants, sont des vertus qui peuvent être collectives, et non seulement le fait d’individualités hors du commun. Chaque personne est moralement libre de se soumettre à ces vertus, et c’est cela qui est grandiose. »

Le directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales nous alerte pour conclure. « Évitons de hisser ce qui nous arrive à la hauteur du mythe », explique-t-il, « et observons ce qui vient ». « Dans la catastrophe actuelle, il y a des éléments tragiques, mais ce ne sont pas les dieux qui nous imposent ce désastre. Les virus ont toujours existé, et il y a des solutions scientifiques, comme les vaccins. Les choses sont ouvertes, les hommes peuvent agir sur le futur. En revanche, il peut exister un tragique de la raison politique, et de l’histoire. Si après cette période de confinement, les systèmes politiques reprenaient juste comme avant, ce serait terrible. Cela signifierait que notre société est complètement bloquée, que malgré la volonté de réformer, la structure hiérarchique est inébranlable et ne permet plus d’agir. Cela serait authentiquement tragique. »

Prendre ses distances avec la distanciation

Quitte à pratiquer ce que Paul Valéry appelait le « nettoyage de la situation verbale », allons encore un peu plus loin.

Sur le site de Lundi Matin, Florence Balique traduit un court article du philosophe Giorgio Agamben qui utilise l’oeuvre d’Elias Canetti, en particulier Masse et puissance pour « nettoyer » l’expression « distanciation sociale ». « Je ne crois pas, écrit-il, qu’une communauté fondée sur la « distanciation sociale » soit humainement et politiquement vivable. En tout cas, quelle que soit la perspective, il me semble que c’est sur ce thème que nous devrions réfléchir. (…) Je ne sais ce qu’aurait pensé Canetti de la nouvelle phénoménologie de la masse qui se présente à nous : ce que les mesures de distanciation sociale et la panique ont créé est certainement une masse – mais une masse pour ainsi dire renversée, formée d’individus qui se tiennent à tout prix à distance l’un de l’autre. (…) Une communauté fondée sur la distanciation sociale n’aurait rien à voir, comme on pourrait le croire naïvement, avec un individualisme poussé à l’excès : elle serait, tout à l’inverse, comme celle que nous voyons aujourd’hui autour de nous, une masse raréfiée et fondée sur un interdit, mais, justement pour cela, particulièrement compacte et passive. »

Une mondialisation coupable ? 

Confinement, crise, tragédie, héros, distanciation sociale: dans le lexique des tribunes et des rubriques « Opinions », ajoutons maintenant « mondialisation ».

Sur le site Telos, l’historien Blaise Wilfert, spécialiste d’histoire globale, s’attaque aux usages contemporains de la « mondialisation ». Celle-ci serait la grande responsable de ce qui nous arrive. « Pourtant, écrit-il, il faut le redire, plus de vingt ans après Paul Krugman, la mondialisation n’est pas coupable, et ceux qui prétendent actuellement l’inverse, avec une passion communicative, faisant mine de tirer les conclusions d’une lucide analyse du passé récent, s’appuient en fait sur des récits historiques biaisés pour imposer un agenda politique, explicite ou implicite. »

D’abord, explique Blaise Wilfert, cette « mondialisation » est datée par les commentateurs des années 1980-90. Or, « notre « mondialisation » est beaucoup moins libérale que celle qui s’est déployée au cours du deuxième XIXe siècle, par exemple, au moment de la libre circulation des capitaux et de l’étalon-or. » Quant aux dégâts à l’environnement, « a-t-il fallu attendre la « mondialisation » (celle donc des quatre dernières décennies...) pour que les Trente Glorieuses, présentées le plus souvent comme un moment de culmination de l’État national, provoquent, avec une industrialisation progressant à un rythme de +10% par an, des dégâts immenses sur les écosystèmes européens et africains ? Les ravages de l’industrialisation soviétique, en Asie centrale, dans l’Oural ou en Ukraine, sont-ils dus à notre addiction aux transports internationaux et à l’offensive des « mondialisateurs » briseurs de frontières ? ».

Que cache cette critique de la « mondialisation » selon Blaise Wilfert ? Un combat féroce qui se déroule entre nations pour les masques et les respirateurs qu’il voit comme « une lutte de tous contre tous est une préfiguration, certes caricaturale et hystérique, mais au fond réaliste, des résultats prévisibles du principe de relocalisation qu’on est en train de présenter comme la panacée contre la « pathologie mondiale ».

On se trompe donc d’adversaire et de combat conclut l'historien: « l_a question n’est pas celle de l’autarcie, de la « souveraineté », mais celle de la puissance de l’État, qui dépend de sa capacité à tirer pleinement parti, dans la perspective du bien public, d’une économie efficace et bien intégrée aux logiques intrinsèquement internationales de la société industrielle. C’est pourquoi aussi la solution ne peut être, précisément, qu’internationale, c’est-à-dire, pour reprendre les termes mêmes de ses contempteurs, plus « mondialisée ». La « mondialisation » n’a pas grand chose à voir avec le désastre du manque de réserves stratégiques de masques ; l’absence d’une véritable mondialisation politique, par contre, y a une responsabilité écrasante._ »

« En toute question, je regarde le langage » poursuivait Paul Valéry dans Poésie et pensée abstraite. « Tel mot, qui est parfaitement clair quand vous l’employez dans le langage courant devient magiquement embarrassant, introduit une résistance étrange aussitôt que vous le retirez de la circulation pour l’examiner à part. »

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