François Mitterrand et Anne Pingeot
François Mitterrand et Anne Pingeot

François Mitterrand / Anne Pingeot, un amour aux mille mots

Publicité

François Mitterrand et Anne Pingeot : un amour aux mille mots

Par

À la femme qu’il a aimée en secret pendant 34 ans, François Mitterrand a écrit plus de 1 200 lettres, parfois plusieurs par jour. Des poèmes, des armes de séduction massive, pour rire, s’émouvoir, partager les doutes et la conquête du pouvoir, s’enivrer de mots.

À Anne Pingeot, sa compagne secrète pendant plus de 30 ans, François Mitterrand a écrit 1 200 pages d'une correspondance passionnée. Il a aussi noirci 700 pages d’un journal quotidien de ses sentiments, collage de lettres et de dessins. Deux véritables oeuvres littéraire. Anne Pingeot l'avouait en 2018 au micro de Jean-Noël Jeanneney sur France Culture : “Mais à la fin, je lui reprochais ses lettres trop belles. Parce que je trouvais que c’était… que la vie ça aurait été mieux. (...) J’ai évidemment essayé de le quitter. Beaucoup. Ces lettres sont évidemment le reflet des essais. Mais personne n’arrivait à être aussi intéressant. Personne n'était aussi fascinant. C’est tellement important de ne jamais s'ennuyer. C’est quand même merveilleux d’aimer quelqu’un qu’on admire. Il pensait toujours que je suis la chèvre de monsieur Seguin : je me suis battue toute la nuit, mais qu’au matin… j’étais mangée."  

À voix nue
30 min

La promesse d'un renouveau

La première fois qu’Anne rencontre François, compagnon de golf de son père, c’est à Hossegor. Elle a 14 ans. Anne Pingeot s'en souvient, des dizaines d'années plus tard : "Ça m’a laissé une impression, ineffaçable. Je vois la scène." Elle a 20 ans quand il commence à lui faire une cour assidue. Deux ans pour la séduire, à sillonner la campagne française dans sa DS le week-end, vibrant à l'unisson devant les cathédrales, la beauté de la nature. Lui a 48 ans, il est marié. Sa femme Danielle a de son côté une histoire avec un autre homme ; ils vivent une “union libre”. 

Publicité

Pour François qui traverse alors une crise existentielle et politique, Anne symbolise une promesse. Anne Pingeot : "Ça a correspondu à un renouveau dont il avait besoin. Et qu’est-ce que c’est que l’amour ? C’est quand on n’est plus seul. Ça, on l’a senti, chacun, pour soi, tout à coup il y avait une espèce de communion. C’est exaltant, ça donne confiance." 

À réécouter : Une vie de musée
À voix nue
30 min

Une culture commune

Tous deux issus d’une culture bourgeoise austère et conservatrice, ils partagent cette “trame” commune qui les rapproche.

Anne Pingeot : "En marche arrière, il retrouvait sa province ; catho étroite, patriarcale. Dont il m’a sortie. Par exemple, sur la vision de la femme. La femme est quelqu’un qui doit être soumis, qui ne doit avoir aucune vie intellectuelle. Il va falloir l’aide de François Mitterrand pour avancer autrement, dans une autre direction. Mais en même temps, ce côté de soumission a fait que j’ai accepté au fond l’inacceptable. Donc ça jouait dans les deux sens."

L’inacceptable, pour Anne Pingeot, c’est par exemple voir la famille officielle s’installer dans une maison de vacances, où ils s’étaient pourtant rêvés à deux. Anne Pingeot : "C’était un endroit de rendez-vous près d’Hossegor, dans la forêt. Une maison abandonnée. Et où on se retrouvait tout le temps. Et où il avait dit : “Ce sera notre maison”. 

Des mots irrésistibles

Mais dans les années 1960, impossible de faire une carrière politique quand on est divorcé. Malgré les déchirements, les trahisons, le poids du secret, Anne accompagnera François dans son ascension vers le pouvoir, et au-delà. Ses lettres, ses mots, la ramènent toujours à lui. Anne Pingeot : "Et puis quel humour ! C’est une façon de séduire, hein. Il y a des lettres qui m’ont fait encore rire en les relisant. Pour moi c’était irrésistible. Et puis le goût des mots, tout ça c’était un plaisir quotidien. Vous comprenez, Merlin l’enchanteur avec sa flûte qui emmène tous les enfants du village se noyer… parce qu'aux lettres, il faut ajouter la voix. La voix est un instrument de séduction incomparable. Entre les deux feux, c’était difficile d’échapper. Je pouvais pas partir. Je ne pouvais pas. Enfin, je n’ai pas eu de regrets, parce que j’ai eu Mazarine. Sans Mazarine, oui, j’aurais vraiment regretté." 

À voix nue
30 min

Un courage partagé

Avec leur fille Mazarine, Anne vit des années dans son petit appartement de Saint-Germain-des-Prés, indépendante, historienne de l’art reconnue. Après la victoire de 1981, les lettres se tarissent : Anne et Mazarine se rapprochent, installées dans un palais présidentiel. Anne Pingeot : "Et là, on a enfin vécu ensemble. Donc compenser l’extrême cruauté de supporter la vie officielle qui s’étalait dans tous les journaux, dans toutes les télévisions, par la vie secrète du soir et des week-ends, qui était infiniment importante. Mais ça faisait partie de ses balances." François lui envoie encore quelques missives, lors de voyages, ou pour lui annoncer son cancer, déclaré dès novembre 1981. Les médecins lui prédisent qu’il en a pour 3 mois à 2 ans. 

Anne Pingeot : "Et j’ai cette lettre avec son en-tête de président de la république : “Aujourd’hui, passé aux Assises. La peine de mort est rétablie.” Et là, j’ai vu ce que c’était que le courage. C’est-à-dire il n’y a pas eu une plainte, ou un mot. Rien. Comment il pouvait tenir ? L’énergie de cet homme est incomparable."

“Je vois dans ma vie une clarté. Hors de toi tout s’obscurcit”. Dernière “Lettre à Anne”, 22 septembre 1995

Anne accompagne François jusqu’à son dernier souffle, en janvier 1996. 20 ans plus tard, Gallimard publie ses 1 218 “lettres à Anne”. 

Extrait de “Anne”, poème de François Mitterrand écrit à Anne Pingeot : 

Pour le bonheur perdu,
Je te demande pardon, mon Anne
Pour l’amour que je t’ai mesuré,
Pour la paix que je t’ai refusée,
Pour les heures que je ne t’ai pas données
Pour l’espérance délaissée
Je te demande pardon, mon Anne. 

A voir 

François Mitterrand, Anne Pingeot : Fragments d’une passion amoureuse, France 5, 16 mai 2021 et en replay sur france.tv

A écouter

A voix nue avec Anne Pingeot, produits par Jean-Noël Jeanneney, réalisés par Anne-Laure Chanel. France Culture, 2018