Publicité

François Purseigle : "Il va falloir aller au-delà de la question de l'agribashing"

Par
Manifestation d'agriculteurs de Haute-Saône à Vesoul, devant la préfecture, le 8 octobre 2019. Il était déjà, notamment, question d'"agribashing", comme aussi ces derniers mois en Belgique ou aux Pays-Bas.
Manifestation d'agriculteurs de Haute-Saône à Vesoul, devant la préfecture, le 8 octobre 2019. Il était déjà, notamment, question d'"agribashing", comme aussi ces derniers mois en Belgique ou aux Pays-Bas.
© Radio France - Jean-François Fernandez

Entretien. Les agriculteurs se mobilisent à nouveau depuis ce lundi soir contre la déconsidération de leur métier et les conséquences de traités commerciaux comme le CETA, et pour leur pouvoir d'achat. Le sociologue François Purseigle évoque un mal être lié à de multiples et profondes transformations.

'Macron, réponds-nous’, c'est le principal slogan des agriculteurs en colère depuis ce lundi soir. Une nouvelle mobilisation à l’appel des syndicats FNSEA et Jeunes Agriculteurs (JA), après celle du 8 octobre dernier. Le syndicat majoritaire avait alors revendiqué quelque 10 000 agriculteurs et 6 000 tracteurs sur les routes de France.

Outre des revendications liées à leur pouvoir d'achat ou à des traités comme le CETA et à de supposées distorsions de concurrence, certains agriculteurs reprennent le terme d'"agribashing". Ils ont l'impression d'être devenus de nouvelles cibles, de nouveaux boucs-émissaires dans la société. 

Publicité

Entretien avec François Purseigle, professeur des universités à l'Institut national Polytechnique de Toulouse, ingénieur en agriculture et docteur en sociologie rurale.

Le reportage de la rédaction
4 min

Existe-t-il, selon vous, un véritable phénomène d'"agribashing" dans la société française ?

Ce qui est sûr c'est que la question agricole cristallise aujourd’hui des passions très françaises. Elle cristallise aussi des enjeux : l'enjeu environnemental, l'enjeu alimentaire, l'enjeu économique. Beaucoup de Français pensent avoir un avis et se pensent légitimes aussi pour parler d'agriculture. C'est l’une des singularités de ce métier, de cette profession, que de porter des enjeux qui font que la plupart des Français vont pouvoir dire où pensent pouvoir dire quelque chose de l'agriculture. C'est mal accepté par une profession qui est entré définitivement en minorité dans la société et non seulement dans la société mais aussi dans les espaces ruraux.

La question de "l'agribashing" est d'une certaine manière posée. Mais au-delà du slogan, parce qu'il s'agit bien d'un slogan, il va aussi falloir que les agriculteurs puissent sortir de cette notion, s'en débarrasser. Parce qu'il va falloir aussi attirer de nouvelles populations pour s'installer dans les territoires ruraux et sur des exploitations qui ont aujourd'hui besoin de trouver des repreneurs. Il ne faut pas s'enfermer, selon moi, dans une réalité qu'on ne peut pas nier mais qui ne peut pas se résumer à un simple slogan. 

Je pense qu’on a des mondes agricoles, et pas un monde agricole. Et ces mondes agricoles sont traversés par des processus très contradictoires, avec des situations de grand malaise qui nécessitent une réponse de type sociale. Et puis d'autres éléments, d'autres acteurs de la profession agricole ne sont pas touchés de la même manière par cette question-là. Mais il est vrai que ce secteur cristallise des passions que d'autres ne cristallisent pas. 

Pourquoi une telle propension des Français à se sentir légitimes pour parler d'agriculture ?

Au-delà du fait que les Français se pensent légitimes à parler d'agriculture parce qu'ils se sentent tous issus de ce monde-là, il y a aujourd'hui un besoin de se réassurer. Et d'une certaine manière l'agriculture, à travers l'alimentation aussi, constitue un monde qui apparaît comme un monde de réassurance.

Malheureusement, les Français attendent des réponses simples, voire simplistes, autour de la question agricole, qui malgré tout est une question éminemment complexe. Il faut arriver à démêler les fils de cette complexité. Autour des questions environnementales, de l'usage des pesticides par exemple, les Français attendent des réponses simples voir simplistes. Or il est très complexe de démêler le vrai du faux pour expliquer pourquoi certaines molécules sont encore employées et pourquoi certaines choses se font ou ne se font pas. Il y a beaucoup à expliquer sur les verrous technologiques, sur une innovation qui est pas forcément au rendez-vous pour répondre à des situations de conversion. On a un besoin de se réassurer et on a une complexité en face difficile à exprimer.

Les agriculteurs ne peuvent pas et ne peuvent plus apporter de réponses simples à ces questionnements qui relèvent avant tout de la réassurance et d'une réassurance identitaire. 

En parlant d'environnement, il y a eu ces décisions de maires de communes d'ailleurs pas forcément rurales, ou de la maire de Paris par exemple, sur une distance de non-traitement aux pesticides. Qu'est-ce que cela illustre du point de vue de ces élus ?

On constate que l'exigence environnementale participe d'une reconfiguration, d'une certaine manière, des formes de gouvernance au sein des espaces ruraux. On voit bien que pendant très longtemps les agriculteurs ont été majoritaires dans ces espaces et on leur a confié la gestion des communes. Or aujourd'hui, les communes ne leur sont plus forcément confiées, en termes de gestion. Des agriculteurs ne sont plus forcément choisis comme maire. Et on voit que les maires non agriculteurs ont bien compris que les agriculteurs étaient parfois, je dis bien parfois, en situation de minorité. Certains élus changent donc de pied. Ils ont pris conscience qu'il existait d'autres clientèles à conquérir et que, malgré tous les efforts qu'ils avaient pu entreprendre vis-à-vis de la population agricole, ils s’en départissent aisément.

L'espace rural est devenu un espace plus concurrentiel ? 

Exactement. Les mondes ruraux sont des espaces désormais convoités pour d'autres fonctions que la seule fonction productive. Cela en dit long sur les évolutions non seulement des mondes agricoles mais aussi des mondes ruraux. 

Tout l'enjeu est celui de la coexistence entre des populations qui ne regardent pas les espaces ruraux de la même manière. Entre des populations qui regardent les espaces ruraux comme des lieux de résidence, des lieux récréatifs, des lieux qui sont des patrimoines avant tout, et puis des agriculteurs qui sont attachés à la fonction productive. 

On assiste à un choc des rationalités : une rationalité environnementale qui s'oppose à une rationalité économique, d'une certaine manière. Avec des réponses somme toute assez simplistes. Or, nous sommes face à des questions d'une grande complexité et tout le monde s'engouffre, à commencer par les élus, dans des dossiers sur des questions qui nécessiteraient de prendre un peu de recul et un peu de hauteur. 

Comment analysez-vous la réponse politique, notamment du ministre de l'Agriculture ? Le monde agricole n'est-il pas confronté à une espèce de grand vide, de grand rien, sans vraiment d'interlocuteur ?

Le monde agricole actuel est en quête de récit. Et ce récit n'est pas porté par les agriculteurs eux-mêmes, il n'est pas porté par les politiques. Parce que cette population est de plus en plus éclatée en termes de revenus, de conditions de vie : quand il reste encore à l'échelle du territoire trois agriculteurs, vous pouvez être sûr qu'ils vont porter des projets de vie et des projets économiques différents. Cela rend beaucoup plus difficile la construction d'un discours politique qui va permettre de donner de la perspective à ces agriculteurs. Or on voit bien que ces perspectives leur manquent parce que les agriculteurs sont indéterminés dans leur position sociale, dans leur position politique et notamment à l'échelle des territoires ruraux. 

C'est compliqué pour les politiques, c'est difficile pour certains agriculteurs d'entendre les propositions formulées par les politiques et c'est difficile aussi pour la profession d'embrasser avec un seul discours l'ensemble des réalités sociales et économiques. On constate bien que pour répondre à des questions qui se posent à certains agriculteurs, il faudrait justement mettre en place des dispositifs politiques qui relèveraient plutôt de politique sociale, pour d'autres de politique économique et pour d'autres de politique territoriale. Il est difficile d'utiliser tous ces instruments à la fois pour une population qui rassemble le commerçant, l'artisan, le grand précaire et le grand traider. Les réponses ne peuvent plus être homogènes et on assiste bel et bien à la fin d'un monde.

Et face à la fin de ce monde, assiste-t-on en même temps au renouveau d'une population agricole ?

On perçoit l'arrivée de nouveaux publics, de nouvelles populations qui innovent socialement, en terme de produits. Elles mettent sur le marché davantage directement. Mais on voit bien aussi que la population agricole elle-même se pose plein de questions et renouvelle aussi ses pratiques, même s'il s'agit d'une population de souche. Parce que  les populations néo rurales ne sont pas les seules à apporter de l'innovation. Il y a aussi des remises en question au sein de cette population qui conduisent aussi à des évolutions dans les pratiques. 

Il existe également de nouveaux rapports aussi à la construction du projet économique et on a aujourd'hui une profession agricole sujette à une mobilité à la fois sociale et professionnelle. Cela augure non seulement de problèmes mais surtout de solutions qui apparaissent. Des solutions qui seront de toute façon indéniablement à adapter à chaque territoire et à chaque réalité économique de chaque territoire.

 Evolution du nombre de travailleurs dans l'agriculture et du nombre de fermes de 1955 à 2018 en France
Evolution du nombre de travailleurs dans l'agriculture et du nombre de fermes de 1955 à 2018 en France
© AFP - Sophie Ramis, Thomas Saint-Cricq
Grand Reportage
55 min

Avec la collaboration de Nathalie Lopes