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Frédérique Schillo : Face au coronavirus, "Israël ou le sens de l’urgence"

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Manifestation à Tel-Aviv pour protester contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu et contre les mesures anti-démocratiques visant à contenir l'épidémie de coronavirus, 19 avril 2020
Manifestation à Tel-Aviv pour protester contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu et contre les mesures anti-démocratiques visant à contenir l'épidémie de coronavirus, 19 avril 2020
© AFP - Jack Guez

Coronavirus, une conversation mondiale. L’historienne Frédérique Schillo analyse la gestion de la crise sanitaire en Israël. Habitué aux situations d’urgence, le pays a imposé des mesures strictes et le traçage numérique à sa population. À Tel-Aviv, le mouvement des drapeaux noirs dénonce l'érosion de la démocratie israélienne.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour, sur le site de France Culture, le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.  

Aujourd’hui, Frédérique Schillo, historienne, spécialiste d’Israël, revient sur les mesures prises par ce pays pour endiguer l’épidémie de coronavirus. Israël, qui vit une crise politique, est toujours en attente d’un gouvernement d’union à la suite de l’accord signé entre le Premier ministre Benjamin Netanyahu et Benny Gantz, chef du parti centriste Bleu-Blanc.

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L’image a fait le tour du monde. 2 000 manifestants rassemblés le 19 avril place Rabin à Tel-Aviv à l’appel du mouvement des « drapeaux noirs » contre la corruption et le gouvernement d’immunité de Benyamin Netanyahu. Masques sur la tête, droits comme des i, éloignés les uns les autres de deux mètres, ils ont domestiqué leur colère pour dessiner une figure à la symétrie aussi parfaite que glaçante : la première manifestation respectueuse des règles de distanciation sociale contre le covid-19.

Preuve que si les Israéliens ont perdu depuis la crise sanitaire la liberté de circuler, ils exercent toujours avec force leur droit de manifester. Leur colère méthodique illustre bien les paradoxes d’un pays qui ne cesse d’osciller entre discipline et désinvolture, normalité et anormalité, ordre et « balagan » (le chaos en hébreu). En pleine urgence sanitaire, une partie du peuple continue de défendre l’état de droit, mais résister ne signifie pas désobéir si l’on comprend le sens de cette urgence. 

Israël connaît parfaitement les situations d’urgence. On peut même dire qu’Israël est l’Etat de l’urgence : depuis sa création, pendant la guerre de 1948, il est en état d’urgence permanent. Une situation qui s’explique par une menace permanente, mais pas seulement. Des règlements spécifiques invoquant une « menace immédiate » ont été promulgués (guerre du Liban en 1982, première guerre du Golfe). A contrario, Israël a adopté des lois d’urgence sans que sa sécurité ne soit en jeu (lois économiques de 1977). L’arsenal législatif de l’urgence, qui a surtout visé les Palestiniens (notamment la détention administrative) se révèle un outil de gouvernance souple et bien encadré. Basé sur l’héritage du Mandat britannique ainsi que la loi d’urgence renouvelée chaque année prévue par la Loi fondamentale, il autorise aussi le gouvernement à promulguer des règlements d’urgence « pour la défense de l’Etat, la sécurité publique et le maintien des fournitures et services essentiels ». Ceux-ci sont valables trois mois, soit le temps pris pour adopter une loi ordinaire devant la Knesset. Quand les critiques y voient une normalisation dangereuse de l’état d’exception, le sociologue israélien Yoav Mehozay souligne que seuls 16 règlements d’urgence ont été adoptés par Israël entre 2000 et 2020 ; une période pourtant troublée (Seconde Intifada, trois opérations à Gaza, deuxième guerre du Liban). Depuis l’apparition du covid-19, le gouvernement en a adopté 70. Avec un leitmotiv, martelé par Netanyahu : « Nous sommes en guerre contre un ennemi invisible ».

Nul doute que l’état d’urgence offre à Israël une agilité dans la prise de décision. Sa gestion précoce de la crise sanitaire a été unanimement saluée, même si la sortie de crise se révèle plus chaotique. Combinant fermetures des frontières, tests massifs, traçage numérique des patients et mises en quarantaine obligatoires, Israël n’a pas hésité à adopter une dernière mesure drastique, le confinement avec même un couvre-feu total lors des fêtes de Pessah, du Jour du souvenir (où les familles se rendent sur les tombes des victimes de la guerre et du terrorisme) et de la fête de l’Indépendance. Ainsi les Israéliens ont-ils bien résisté à l’épidémie avec environ 200 morts et 15 000 cas fin avril sur une population de 9 millions d’habitants.

Parmi toutes les contraintes consenties pour endiguer la pandémie, le traçage numérique pose le plus question. Le ministère de la Santé a créé le 22 mars une application gratuite disponible sur Apple et Android, Le Bouclier (HaMagen), qui avertit l’utilisateur s’il a croisé un porteur du coronavirus. Etabli sur la base du volontariat, anonymisé, réservé aux services de la Santé, Le Bouclier dispose d’un code-source ouvert et vérifiable. 

Parallèlement, dès le 19 mars, Netanyahu a instruit le Shin Bet (renseignement intérieur) de transmettre ses données au ministère de la Santé, lequel envoie un SMS aux personnes qui ont croisé un malade du coronavirus, les enjoignant à se mettre en quarantaine. Le projet aberrant du ministre de la Défense Naftali Bennett de transférer les données du Shin Bet au groupe privé israélien NSO, créateur du logiciel espion Pégase, n’a pas été retenu. Cela ne soulève pas moins de sérieux problèmes. On apprend ainsi par le journaliste Ronen Bergman que le Shin Bet dispose dans le cadre de la loi antiterroriste du 21 février 2002 d’un programme de surveillance de tous les citoyens israéliens, L’Outil (HaCli), semblable au programme américain PRISM révélé par Edward Snowden. Fait rare, le chef du Shin Bet, Nadav Argaman, a publié un communiqué garantissant l’usage temporaire des données téléphoniques (14 jours), recueillies par seule géolocalisation. En revanche il garde le silence sur L’Outil. Par souci de transparence, la loi d’urgence autorisant le traçage numérique a été examinée en commission à la Knesset et a même été discutée devant la Cour suprême lors d’une séance publique diffusée en direct sur internet. Dans une décision rendue le 26 avril, les juges ont indiqué que le gouvernement Netanyahu ne pouvait poursuivre le traçage numérique sans une loi votée à la Knesset encadrant son usage. 

Les solutions basées sur le volontariat seront toujours moins efficaces qu’un outil automatique. Faut-il pour autant céder à l’autoritarisme numérique et renoncer aux libertés individuelles ? Les Israéliens ont bien compris que l’enjeu vital était de remonter la chaîne de contamination du covid-19 afin d’éteindre l’épidémie. Mus par le sens du collectif et confiants dans leurs services de sécurité, ils ont donné peu d’écho à la tribune de Yuval Noah Harari appelant l’humanité à refuser un Big Brother mondial. 

Comme souvent en Israël, les voix des anciens chefs de la Sécurité et de la Défense portent davantage sur ces questions. Or leurs craintes visent moins l’existence de L’Outil, qui a permis de sauver des vies en évitant des attentats, que la pente dangereuse où pourrait l’entraîner le pouvoir actuel, tout entier concentré entre les mains d’un Premier ministre par intérim, à la tête d’un gouvernement minoritaire, qui vient à la faveur de la crise de faire reporter son procès pour corruption, fraude et abus de confiance. 

Si des Israéliens manifestent aujourd’hui place Rabin, ce n’est pas contre le traçage numérique et les mesures auxquelles ils acceptent de se plier le temps de la crise du coronavirus, mais au nom de cette urgence démocratique.

Frédérique Schillo est notamment l'auteure de La Guerre du Kippour n'aura pas lieu (André Versaille Edition, 2013) et a contribué à Dans les archives secrètes du Quai d'Orsay (L'Iconoclaste, 2019). 

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.