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"Front républicain", attention piège sémantique : décryptage avec 80 ans d'archives

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"Ni-ni" ou barrage anti-FN : peut-on mesurer la portée des consignes de vote sur les résultats de second tour ? Avec des archives remontant jusqu'à 1935, retour sur la notion de "front républicain" et ses ramifications, dans le personnel politique comme auprès de l'électorat.

Manifestation anti-Le Pen de lycéens à Lyon le 22 avril 2002
Manifestation anti-Le Pen de lycéens à Lyon le 22 avril 2002
- Philippe Juste

Dans la foulée des résultats du premier tour aux régionales, Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du Parti socialiste, annonçait dès le 6 décembre le retrait des listes PS de deux des treize régions : Nord-Pas-de-Calais-Picardie et PACA. Dans le Grand-Est, malgré les consignes nationales, le candidat Jean-Pierre Masseret (16,1%, loin derrière les Républicains à 25,8% et le FN à 36%) refusait quant à lui de se désister lundi 7 au matin, arguant qu'un retrait pur et simple impliquait absence totale aux commandes la région durant les cinq ans de mandature.

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Nicolas Sarkozy, de son côté, excluait dès le soir du premier tour “toute fusion et tout retrait de liste”... avec qui que ce soit. La précision n’est pas pure rhétorique : alors que le terme “front républicain” résonne spontanément comme un outil de barrage à l’extrême-droite à l’oreille de l’électorat de gauche, à l’inverse, 55% des sympathisants UMP se déclaraient favorables à une fusion avec le FN au second tour des régionales pour faire battre un candidat socialiste. Ces chiffres qui montrent de manière spectaculaire la familiarité entre les électorats ressortent d’un sondage Marianne - Harris Interactive il y a un an.

Si la notion de “front républicain” s’enracine davantage à gauche qu’à droite dans l’histoire, elle reste une notion très élastique, si ce n’est tellement polysémique qu’elle se serait un peu vidée de son sens. Ainsi, elle puise aussi son origine dans la pluralité des gauches et l’émiettement des voix, et pas seulement dans l’idée d’un pacte qui transcendrait le clivage entre la gauche et la droite républicaine.

Aux origines, les ligues et le 6 février 1934 Une constante, en revanche : le front républicain implique toujours l’idée de barrer la route à l’élection de candidats d’extrême-droite. C’est avec 1934 et la montée des ligues d’extrême-droite qu’on voit émerger le substrat d’un front antifasciste à gauche.

Manifestation à Paris le 6 février 1934
Manifestation à Paris le 6 février 1934

De cette alliance qui ne dépasse toutefois pas le centre-gauche mais inclut le Parti communiste, il reste une trace radiophonique : le discours prononcé par Victor Basch, fondateur de la Ligue des droits de l’homme, le 14 juillet 1935. Le front républicain s'appelle encore "rassemblement populaire" (du même nom que le Front qui suivra l'année suivante), mais cet été 1935 Basch en appelle par exemple à "la levée en masse du pays républicain dressé d'un irresistible élan pour défendre la conquête de la démocratie contre la tourbe des factieux " :

Victor Basch au meeting du rassemblement populaire, le 14 juillet 1935

7 min

Après la Seconde guerre mondiale La guerre d’Algérie marque l’émergence du véritable “front républicain” au sens où on l’emploie encore aujourd’hui : l’idée d’un report de voix vers le candidat le mieux placé parmi les partis dits “républicains”. C’est-à-dire en fait, barrer la route à l’extrême-droite, qu’on appelle alors “poujadiste”.

La coalition républicaine se déplace alors vers le centre-droit, perdant au passage le soutien du Parti communiste. C’est Pierre Mendès-France qui l’emmène, avant d’être supplanté par Guy Mollet. Ecoutez François Mauriac expliquer le 30 décembre 1955 sur la Chaîne nationale son adhésion à ce “front républicain” :

François Mauriac défend le "Front républicain", 30/12/1955 sur la Chaîne nationale

4 min

A droite en revanche, les archives radiophoniques trahissent plutôt cette grande proximité que révélait en 2014 le sondage Harris Interactive. Une proximité qui s’incarne diversement : familiarité du personnel politique, contiguïté des parcours politiques d’une génération émergée dans les années 60 et 70, et aussi porosité des électorats.

Ainsi, si l'expression "vote utile" s’installe à gauche comme un outil, certes critiqué, de barrage à l’extrême-droite, Charles Millon l’utilise à front renversé le 11 avril 1988 dans les journaux de France Inter. Elu trois semaines plus tôt président de région Rhône-Alpes avec les voix du FN et en échange de 13 vice-présidences frontistes dans des commissions de Conseil Régional, voici ce qu’il en dit dans le contexte de la campagne présidentielle :

Charles Millon et l'idée du vote utile, 11/04/1988, France Inter

25 sec

Mais Charles Millon n’est pas toute la droite dite “républicaine”. Et la stratégie à adopter vis à vis du FN divise depuis longtemps, à droite. C’est le cas à l’UDF qui brasse aussi bien le courant chrétien-démocrate que beaucoup d’anciens d’Occident, dont certains font alliance avec le FN ou en viennent, à l'instar de Gérard Longuet.

"Plutôt tous les démocrates que Le Pen " C’est aussi le cas au RPR, dont Jacques Chirac a par exemple soutenu publiquement la fusion des listes droite et extrême-droite pour les municipales à Dreux en 1983, faisant élire Jean-Pierre Stirbois dans la première mairie frontiste de France.

Jean-Marie Le Pen, invité de "L'heure de vérité" le 16 octobre 1985 sur Antenne 2
Jean-Marie Le Pen, invité de "L'heure de vérité" le 16 octobre 1985 sur Antenne 2

De ces élections, restent deux échos qui résonnent à l’opposé et révèlent l’ambivalence du paysage politique à droite jusqu’en 2002 : l’incantation de Michel Poniatowski à “voter contre les fascistes de gauche” et Simone Veil, qui pressait les états-majors des partis de droite de clarifier une position qu’elle jugeait trop ambivalente - "Plutôt tous les démocrates que Le Pen " :

Simone Veil contre l'alliance avec le FN, 01/11/1985, France Inter

47 sec

Simone Veil a en partie été entendue si l’on observe l’échiquier politique d’un point de vue institutionnel, à l’échelle des partis : depuis les régionales de 1998, les alliances ont été exclues et Jacques Chirac a explicitement durci le ton face au FN pour fédérer large contre Jean-Marie Le Pen en 2002. Cet épisode présidentiel reste le paroxysme du “front républicain” avec un report de voix massif de la gauche sur lui et finalement 82,2% des voix au second tour. Nicolas Sarkozy, quant à lui, a été élu en 2007 sur une ligne droitière qui l’a obligé à ferrailler avec le FN alors que celui-ci battait le pavé en l’accusant de plagiat.

Consignes de vote Autre exemple : Alain Juppé. En 1990, Juppé est numéro 2 du RPR et décide d’exclure Alain Carrignon parce que ce dernier appelait à faire élire le candidat socialiste face au FN dans une cantonale partielle à Villeurbanne. Mais au printemps 2015, le même Juppé prendra fait et cause pour un front républicain anti-FN lors des législatives partielles dans le Doubs.

Mais culturellement, les choses restent plus nuancées. Notamment localement. Ainsi, nombre de caciques RPR puis UMP arguent régulièrement de la spécificité des trajectoires locales. Voire d’une sorte de parenté pas si lointaine entre sympathisants. Ainsi, Jean-Claude Gaudin qui dépeignait les colistiers frontistes aux élections locales en vagues cousins - “On les connaît bien... ” :

Jean-Claude Gaudin sur les alliances avec le FN, 07/09/1997, France Inter

2 min

Il n’existe pas d’enquête de sociologie électorale à grande échelle sur l’impact du front républicain. Ni en termes de participation, ni en termes de report de voix. Le politiste Joël Gombin avait fait polémique en dévoilant une analyse détaillée de scrutins locaux, souvent partiels, dans des territoires travaillés par une poussée frontiste, par exemple dans l’Oise ou encore en Franche-Comté.

Joël Gombin montre qu’en cas de duel et d’appel au front républicain, la discipline de vote marche certes mieux à gauche qu’à droite (de l’ordre d’un électeur de droite sur deux votait pour le candidat de gauche, contre près de 90% à gauche en cas d’affrontement droite / extrême droite) mais qu’on observe bien des reports de voix du PS vers le FN, à hauteur d’au moins 10%. Il développe l’idée que le front républicain ne peut pas tout :

Des candidats frontistes sont battus sans front républicain, d’autres sont élus malgré lui. Ainsi, aux dernières élections municipales, le retrait de la candidate socialiste, Elsa Di Méo, n’empêche pas David Rachline (FN) d’être élu à Fréjus. A l’inverse, bien que le candidat frontiste, Philippe Lottiaux, soit arrivé en tête au premier tour à Avignon, l’absence de front républicain n’empêche pas la gauche de remporter la mairie. En fait, les consignes de vote ne sont guère suivies par des électeurs largement défiants à l’égard du personnel politique et des partis. Et chaque configuration est spécifique.

Eux aussi chercheurs en science politique, Jérome Fourquet et Damien Philippot démontrent quant à eux que le FN progresse autant face à la gauche que face à la droite lors des cantonales de 2011.

Difficile, enfin, d’évoquer le front républicain antifrontiste comme arceau de la discipline de vote au PS sans faire écho à cette saillie de Pierre Bérégovoy en 1984 :

On a tout intérêt à pousser le Front national, il rend la droite inéligible. C’est la chance historique des socialistes.

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