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Frontieres, avec un "s"

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"If it were inquired of an ingenious writer what page of his work has occasioned his most perplexity, he would often point to the title-page". Une citation d’Isaac D’Israeli, écrivain et critique littéraire britannique, père du célèbre première ministre. Ne possédant qu’une version en langue originale je me suis adressé à Google pour la traduire. "Si l'on demanda d'un ingénieux écrivain quelle page de son œuvre a entraîné son plus perplexe, il lui arrivait souvent de point de la page de titre".

C’est vrai que la traduction automatique a fait d’énormes progrès, on comprend très bien la pensée de l’auteur des « Curiosités littéraires » : c’est le titre à donner a l’ouvrage qui pose souvent le plus grande problème a un auteur.

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Leon Tolstoï se plaignait souvent de ne jamais trouver un bon titre à ses romans. Le professeur de l’université de Michigan, Omri Ronen, raconte dans un récent numéro de l’excellente revue pétersbourgeoise « Zvezda », comment Tolstoï a longtemps hésité pour trouver un nom a son épopée qu’on connaît désormais sous le titre « Guerre et paix ».

Le titre en russe est « Vojna i mir ». Google le traduit sans ambigüité « Guerre et paix ». Mais la traduction mot pour mot donne un autre résultat. Vojna c’est la guerre. Mir c’est la paix, mais également « le monde », « l’univers », « la communauté des gens ». Avant la réforme de l’orthographe russe de 1918 le mot « mir » se prononçait de la même manière mais s’écrivait différemment : « mir » comme paix avec un « i » cyrillique, et « mir » comme « la communauté » - avec un « i » latin. Dans son contrat avec l’éditeur Leon Tolstoï a bien écrit « mir » avec un « i » latin... « Guerre et communauté » - tel était le titre original du roman ! Et puis… il a changé d’avis. Et c’est devenu « Guerre et paix ». Ca sonne beaucoup plus joli en français, n’est pas ?

Mais pour les russophones d’aujourd’hui cela ne change rien – la manière désormais unique d’écrire le mot « mir » induit l’ambigüité qui colle finalement assez bien avec les hésitations de Tolstoï. Cette ambigüité se perd totalement dans la traduction française. Pour l’expliquer il m’a fallu parasiter le précieux temps d’antenne de France Culture pendant 2 minutes !

Un autre exemple- La Place Rouge…

« La place rouge était blanche »…Je suis certain que si on faisait un sondage d’opinion mondiale une bonne partie des interrogés vous dirait, comme Gilbert Becaud, que si la place est rouge, c’est à cause du communisme ou a cause de la couleur rouge du Kremlin. Seulement quelques érudits pointeront le fait que le nom de la place ne vient pas de la couleur des briques rouges environnantes, ni du lien entre cette couleur et le communisme. Une traduction exacte de son nom russe « Krasnaja ploschad » est la « Belle Place » : en russe ancien krasny signifie à la fois rouge et beau , et doit ici être compris dans ce dernier sens, maintenant archaïque. Donc soit on dit « Place Krasnaya », sans traduction, un peu a la manière de « Pespective Nevsky », ou bien on dit « Belle place », mais oubliez s’il vous plait tous ces « Red squares », « Roter platz » et autres « Piazza Rossa » avec des jolies guides, qui étaient d’ailleurs toujours les informateurs des services secrets soviétiques…

La traduction sans explication dans l’autre sens est également impossible. Prenons le célèbre « noms de pays : le nom » de Proust. Comment le traduire en langue russe ? Une langue dépossédée d’articles !?

Tout ces exemples m’ont traversé la tête pendant une nuit blanche quand j’essayais de trouver, non pas un Nom, mais un simple titre à la série de mes interventions qui auront lieu tous les jours vers 6h36 sur cette même chaine. J’aimerais bien essayer d’être un passeur, un traducteur qui vous amène au delà de, ça y est, le mot est prononcé « granitsy ». Le titre m’est venu d’abord dans ma langue maternelle. Et puis je l’ai traduit. Ca donne « Frontières », avec un « s ». En français il faut le préciser toujours. Il faut toujours du temps pour comprendre ce que se passe au delà des frontières. Culinaires, politiques, climatiques, économiques…ou linguistiques, comme aujourd’hui. Heureusement sur France Culture, sans « s » pour l’instant, nous aurions 5 minutes pour cela tous les matins.