Fukushima, photographier la radiation

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Fukushima : photographier les radiations invisibles

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Dix ans après la triple catastrophe de Fukushima, comment les artistes se sont emparés de l'événement ? Les photographes notamment ont inventé des façons singulières de représenter les radiations, pourtant invisibles, insaisissables. Voici comment.

Après la triple catastrophe de 2011 : séisme, tsunami et explosions dans la centrale nucléaire, la lèpre radioactive de Fukushima a créé des dommages à la fois irréversibles et invisibles. Comme à Tchernobyl, des photographes tentent pourtant de révéler ces “’images manquantes” de la catastrophe, sans pour autant céder à une photo compassionnelle, bavarde ou pittoresque. Michaël Ferrier, romancier, essayiste, professeur d’esthétique au Japon, a dirigé un livre réalisé avec des artistes de cette "génération Fukushima" : Dans l'œil du désastre - créer avec Fukushima (éditions Thierry Marchaisse, février 2021)  : "Il y a un vrai défi, puisque comme vous le savez, les radiations, la contamination radioactive n’est pas visible. Elle est invisible, intangible, on ne peut pas la voir, la toucher, la sentir. Les photographes japonais ont été tout de suite confrontés à cette impossibilité de montrer la radiation."

À réécouter : Dix ans après la catastrophe nucléaire de Fukushima, les artistes japonais en pleine ébullition

Arai Takashi : renouer avec des pratiques anciennes

Pour échapper à ces pièges photographiques, plusieurs artistes ont renoué parfois avec techniques ancestrales. Par exemple, le photographe Takashi Arai utilise le daguerréotype pour mener une enquête photographique sur les victimes des radiations dans le monde. En utilisant cette technique ancienne, il parvient à montrer un progrès paradoxal qui déraille. Michaël Ferrier : "D’un côté on a cette merveille technologique du nucléaire qui soi-disant qui apparaît comme une espèce de monstre désossé, rafistolé : bouts de scotch, tuyaux, fuites d’eau… et puis de l’autre côté, vous avez le daguerréotype, presque l’ancêtre de la photographie, qui vous fait des images d’une clarté, d’une beauté, avec des couleurs extraordinairement précises, des lignes, des arêtes… Ce qui est moderne, c’est le daguerréotype. Et le nucléaire apparaît comme une espèce de vieillerie complètement périmée. C’est extraordinaire comme effet, c’est assez ironique. Et en même temps, c’est beau je trouve. Et donc il reconstitue comme ça une espèce de mémoire des victimes de l’atome, des ratés de la saga atomique qu’on présente souvent comme une grande geste héroïque." 

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Arai Takashi, "Here and There - Tomorrow's Islands", Onahama, 26 avril 2011
Arai Takashi, "Here and There - Tomorrow's Islands", Onahama, 26 avril 2011
- Arai Takashi

Minato Chihiro : rater ses photos

Le célèbre photographe virtuose Minato, reconnu dans le monde entier, défend, lui, une idée surprenante face à Fukushima. Michaël Ferrier : "Il dit : 'Il faut rater. Il faut rater la photographie.' Alors c’est une phrase étonnante parce que tout le monde connaît les photos de Minato, c’est pas quelqu’un qui rate ses photographies. Et il me répond : 'Mais c’est pour voir la limite que nous avons de la visualisation. Il dit aujourd’hui nous sommes tellement habitués avec le numérique à tout visualiser, à tout prendre en photo. Pour filmer, pour voir, pour comprendre ce qui se passe en ce moment à Fukushima, Minato nous dit il faut rater. Evidemment, c’est une photo qu’on peut dire ratée, puisqu’il n’y a pas grand chose à voir sur cette photographie. Mais en même temps, elle est extraordinairement révélatrice. Par cette photo très simple, un peu banale, Minato nous montre que c’est le dosimètre aujourd’hui qui a pris la place centrale. Et j’appelle ça 'les ratages splendides' de Minato Chihiro. Et c’est pour ça que c’est un grand photographe. Il peut faire de très très belles photographies. Mais il fait surtout des photographies très très justes et très révélatrices." 

Minato Chihiro, Iitate, 2011
Minato Chihiro, Iitate, 2011
- Minato Chihiro

Au risque d’être eux-mêmes irradiés, deux artistes français en résidence au Japon, Marc Pallain et Hélène Lucien, ont, eux, cherché à représenter la radioactivité en utilisant des plaques médicales, laissées plusieurs jours dans des lieux proches de la centrale. 

Se confronter à la censure

Les images de la radioactivité sont d’autant plus difficiles à montrer qu’elles sont aussi invisibilisées par les pouvoirs publics et les institutions. Michaël Ferrier : "Tous ces artistes, absolument tous nous disent qu’il y a de la censure dès qu’on aborde le sujet de Fukushima. Des multiplicités de censures. C’est-à-dire des petits interdits ici et là, ou alors là il faut changer quelque chose, là il ne faut pas prononcer un mot. Si c’est l’Etat qui organise, la censure est plus forte. Ce qui est très efficace aussi parce qu’il aboutit à une auto-censure. Pour contourner ce problème, beaucoup d’artistes ont tout simplement changé de mode de financement - participatif, ou self funding_, ou_ green funding - de mode de diffusion de leur œuvre et de mode d’exposition. Fukushima a impacté le monde de l’art japonais non seulement pour la thématique, les sujets, mais aussi pour le fonctionnement même de ce monde de l’art."

Ces mutations du marché accompagnent le basculement d’une scène artistique moins basée sur le “kawaï”, la “cute culture” et ses produits dérivés, vers un engagement plus politisé. Michael Ferrier : "Fukushima a provoqué un ras le bol par rapport à une espèce de vision de l’art, passez-moi l’expression, un art un peu cucul la praline. Ça apparaissait un peu dérisoire tout d’un coup devant l’ampleur du problème, devant les territoires contaminés, devant les réfugiés du nucléaire, devant, encore aujourd’hui, dix ans après, toutes ces tonnes d’eau contaminée, dont on ne sait pas quoi faire. Et donc qu’est-ce qu’on va faire, on va sans doute les remettre dans l’océan. Donc là, il y a vraiment eu quelque chose qui s’est cassé. Et les artistes ont pris ce problème à bras le corps. Et leurs œuvres ont posé ces questions-là. Il n’y a pas eu simplement un tremblement de terre, il y a eu vraiment un tremblement des valeurs. Donc Fukushima a permis de regarder à l’intérieur de chacun et en même temps a permis de regarder le monde aussi. Qu’est-ce que nous avons fait de ce monde ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Notre rapport au vivant, notre rapport aux animaux, notre rapport aux arbres. C’est beaucoup moins ludique que l’art d’avant Fukushima."

À lire   

Dans l'œil du désastre - créer avec Fukushima”, sous la direction de Michaël Ferrier
(2021, Thierry Marchaisse éditions)

À réécouter : Fukushima Radiographie

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