Gallimard renonce à republier les pamphlets antisémites de Céline

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Gallimard renonce à republier les pamphlets antisémites de Céline

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 éditions rares des trois Pamphlets chez des libraires orléanais
éditions rares des trois Pamphlets chez des libraires orléanais
© Maxppp - PHOTOPQR/REPUBLIQUE DU CENTRE

Acculé et mal préparé, l'éditeur français Gallimard a annoncé ce jeudi 11 janvier renoncer au volume "Ecrits polémiques" par lequel il prévoyait de ressortir cette année trois bréviaires antisémites de Louis-Ferdinand Céline.

Gallimard a annoncé jeudi 11 janvier suspendre l’entreprise de réédition des pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline. Ce projet, mis en branle depuis plusieurs mois, consistait à ressortir trois textes qu’on ne trouve plus au catalogue d’aucun éditeur en France : Bagatelles pour un massacre (1937), L’Ecole des cadavres (1938) et Les Beaux Draps (1941). Officiellement, il s’agit seulement de mettre en pause le projet piloté par l’écrivain et biographe Pierre Assouline.

Mais l’impréparation qui est apparue à mesure que la controverse enflait, et la très grande charge polémique du projet, peuvent laisser penser que le projet tombe dans des limbes pour longtemps. Alors qu’il criait encore à “l’autocensure” il y a peu, voici ce qu’indiquait Antoine Gallimard ce 11 janvier en guise de rétropédalage :

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Je comprends et partage l'émotion des lecteurs que la perspective de cette édition choque, blesse ou inquiète pour des raisons humaines et éthiques évidentes.

Les trois pamphlets sont d’un antisémitisme crasse. Que l’auteur lui-même ne discutait pas, puisque Louis-Ferdinand Céline écrivait ceci à la présentation de ses pamphlets, dans sa correspondance :

Je viens de publier un livre abominablement antisémite, je vous l'envoie. Je suis l'ennemi n°1 des juifs.

Ecoutez la "Question du jour" que Guillaume Erner consacrait à la réédition des pamphlets de Céline le 5 janvier:

La Question du jour
8 min

Aujourd’hui, ces textes ne sont certes pas introuvables en France pour qui se révélerait très motivé à découvrir cette prose féroce et insupportable puisqu’ils circulent sous le manteau, notamment à travers des versions numériques diffusées par des sites d’extrême-droite. Sans jamais aucune notification ou contextualisation de cette prose violemment raciste. Mais, officiellement, les textes étaient sortis du patrimoine français, y compris après le retour en grâce de l’auteur de Voyage au bout de la nuit. Ils n’étaient tout simplement plus réédités par aucun éditeur français.

En droit français, un écrit tombe dans le domaine public 70 ans après la mort de son auteur. Céline étant mort en 1961, la date butoir est donc en 2031. Sauf si ses ayant-droits acceptent une réédition d’ici-là. C’est ce que Gallimard cherchait depuis plusieurs mois à négocier avec la veuve de Céline, Lucette Destouches, aujourd’hui âgée de 105 ans, et avec l’avocat François Gibault, biographe de l’écrivain devenu son légataire. Longtemps, tous les deux se sont bornés à perpétuer la volonté notoire de Louis-Ferdinand Céline, qui a lui-même organisé la mise sous le tapis de ces écrits datant de l’entre-deux guerre puis de l’Occupation. Dans un article précédent, France Culture rappelait que ce procédé, qui s'appelle "le droit de retrait", est plus fréquent qu'on l'imagine dans le paysage littéraire français.

Puis François Gibault avait récemment changé d’avis, acceptant d’entrer en négociation avec Antoine Gallimard. Voici comment l’avocat de la veuve de Céline justifiait le volte-face :

Pendant 40 à 50 ans, je me suis opposé à la publication des pamphlets. Et puis on en a beaucoup parlé, les temps ont évolué, l'esprit public a changé. Nous avons pensé que les Français seraient plus aptes à comprendre et à les lire.

La republication posait plusieurs questions. Du point de vue du droit moral, il était discutable de décider de republier post mortem ces écrits malgré la volonté explicite de l’auteur lui-même. Mais du point de vue éthique, la polémique est allée bien au-delà de savoir si Céline se serait retourné dans sa tombe (ou pas) : les plus critiques relevaient que l’intitulé même du volume que Gallimard annonçait à l’automne vouloir publier courant 2018 - “Ecrits polémiques” - semblait bien euphémistique au regard du contenu nauséabond. 

Serge Klarsfeld, historien, avocat et fils de déportés, réclamait l'interdiction légale de la publication. Invités sur France Culture dans “La Grande table”, Beate et Serge Klarsfeld dénonçaient ainsi le 8 janvier le projet de Gallimard :

La place centrale de Céline dans la littérature ne justifie de publier des écrits qui tombent sous le coup de la loi.

Aujourd’hui encore, Gallimard continue d’affirmer que laisser les pamphlets circuler, sans appareil critique, entre les mains de n’importe qui n’a pas plus de sens. Et qu’expurger de ces écrits virulents l’oeuvre qu’il restera de Céline pour la postérité contribue aussi à façonner une image rédémptrice de Céline qui y gagnerait en respectabilité. C’est en ce sens qu’Antoine Gallimard indiquait, ce 11 janvier :

Les pamphlets de Céline appartiennent à l’histoire de l’antisémitisme français le plus infâme. Mais les condamner à la censure fait obstacle à la pleine mise en lumière de leurs racines et de leur portée idéologiques, et crée de la curiosité malsaine là où ne doit s’exercer que notre faculté de jugement.

La faiblesse d'un appareillage critique

Depuis un mois que le projet se trouvait sous le feu des critiques, Gallimard affichait son intention d’enrichir l’édition d’un appareil critique digne de ce nom. Pourtant, Antoine Gallimard avait beau annoncer que c’était la condition sine qua non de cette republication “sans complaisance aucune”, il avait fini par se tirer une balle dans le pied en s’abritant derrière le volume publié en 2012 au Québec par la maison d’édition Editions 8. Or Le Monde des livres révélait début janvier la pauvreté critique de cette édition, et les affinités de l’éditeur québécois pour l’extrême-droite française. 

La réédition française par Gallimard était apparue si peu préparée sur le fond que, fait rarissime, le gouvernement avait convoqué Antoine Gallimard par l’intermédiaire de Frédéric Potier, son délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT, qui demanda le 19 décembre à Gallimard de mandater un collectif interdisciplinaire incluant des historiens à même de dépasser le cadre de la relecture strictement littéraire du texte.

Cette convocation avait donné lieu à une bronca, de nombreuses voix criant à la censure en soutien à Antoine Gallimard. Sauf que, comme le soulignait dans sa chronique Jean Birnbaum sur France Culture le 11 janvier, l'oeuvre de Céline demeure indiscutablement politique :

S’il y a déjà une leçon à tirer de cette affaire, c’est qu'elle devrait nous vacciner contre le réflexe compulsif qui fait grimacer les faux amis de la littérature, quand ils ont entre les mains un roman structuré par une vision idéologique du monde, et qu’ils se croient autorisés à prononcer, avec un air très malin, des phrases du type : "Non, mais faut pas oublier que ça n’a rien de politique, c'est de la li-té-ra-ture". En réalité, prononcer ce type de généralité satisfaite, ce n’est pas  valoriser la littérature, c’est la vider de son sens et l’humilier. La littérature ne peut pas être déclarée irresponsable, elle est comptable de ses actes, elle est même le plus sérieux, le plus solide, le plus souverain des actes. En 1937, quand Céline publia "Bagatelles pour un massacre", l’extrême droite ne s’y était pas trompée. Dans le journal de L’Action française on pouvait lire ces lignes : "A côté de ce bouquin fébrile et débridé, La France juive de Drumont est un verre d’eau de fleur d’oranger (…). Ce livre est un acte et qui aura peut-être un jour de redoutables conséquences". Fin de citation. Toute la question, aujourd’hui, évidemment, est  de savoir si ces "redoutables conséquences" appartiennent au passé.