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"Game of Thrones", vision fantasmée du Moyen Âge ?

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Daenerys face aux ruines de Port-Réal.
Daenerys face aux ruines de Port-Réal.
- HBO

"Game of Thrones" est devenu l'une des grandes sagas de la fantasy : son influence la hisse désormais aux côtés du "Seigneur des Anneaux". L’ouvrage “Une histoire de feu et de sang. Le Moyen Âge de Game of Thrones” (PUF) interroge ce que ce récit nous dit de notre vision fantasmée du Moyen Âge.

Dans l'ouvrage Une histoire de feu et de sang. Le Moyen Âge de Game of Thrones, qui vient de paraître aux Presses Universitaires de France, les médievistes Justine Breton et Florian Besson se sont penchés sur la façon dont la saga du Trône de Fer, ou Game of Thrones, se sert du matériau médiéval sur le plan historique et littéraire. Qu'est-ce que l’œuvre de George R. R. Martin nous dit de la vision que la culture populaire nous donne encore, au XXIe siècle, du Moyen Âge ? Justine Breton, docteure en littérature médiévale et spécialiste de la légende arthurienne, répond à nos questions.

Game of Thrones s’inscrit dans la continuité d’une mode qui met le Moyen Âge à l’honneur. Cependant, contrairement à d’autres séries littéraires ou télévisées, elle se revendique d’un certain réalisme…

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Justine Breton : L'auteur de la saga littéraire George R. R. Martin et ensuite les créateurs de la série ont fait appel à cette prétention de réalisme et d'authenticité, souvent pour se dédouaner face à des accusations qui ont pu leur être formulées ; notamment lorsqu'ils ont dû faire face à des critiques face au sexisme, à la représentation des personnages féminins, très souvent dénudés, ou encore face à la violence qui était mise en scène, etc. Très souvent, ils se sont appuyés sur cette idée de réalisme : "Ce n'est pas nous, c'est le Moyen Âge qui était comme ça et nous ne faisons que transmettre cette image"...

Mais effectivement, ce n'est pas une véritable image du Moyen Âge, qui n'est pas plus violent que notre époque. Cette prétention, souvent mise en avant par les créateurs de la série a, je pense, contribué aussi au succès de Game of Thrones  : l'utilisation de cette violence comme un gage d'authenticité a surpris par rapport à tout ce qu'on a l'habitude de voir dans les représentations du Moyen Âge. Dans la fantasy, si on prend l'exemple du Seigneur des anneaux, on a également des guerriers, des grandes batailles, mais on n'a pas cette violence crue, voire gratuite. C'est ce qu'on appelle de la "gritty frantasy". "Gritty", en anglais c'est la texture dure comme du papier de verre, un grain de sable qui gêne quelque part. C'est cette idée de représentation de la _fantas_y qui est douloureuse, dérangeante, avec du sang, de la sueur, des excréments... Des choses qui ne font pas spécialement rêver et qui contrastent avec ce qu'on a l'habitude de voir en fantasy, notamment la "high fantasy" popularisée par Tolkien, avec les beaux guerriers dans leurs armures rutilante, les jolies princesses et un côté très manichéen qui oppose les forces du bien et du mal. La "gritty fantasy" se targue de mettre en avant des personnages beaucoup plus nuancés, beaucoup plus gris, suggérant par là aussi que dans la fantasy, on a des personnages très linéaires.

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Paradoxalement, cette prétention au réalisme a fini par se retourner contre les créateurs de la série dans les dernières saisons de Game of Thrones. Si on met de côté dragons et zombies, la série parvient-elle à donner une image réaliste de l’époque qu’elle veut représenter, c’est-à-dire le Moyen Âge ? 

Le réalisme qui a été mis en avant, c'est un réalisme ponctuel : ils utilisent cette carte du réalisme pour ce qui les arrange quand, avec d'autres éléments, ils n'ont aucun problème à réécrire la réalité historique pour que ça fonctionne avec la narration et avec les contraintes de production pour la série télévisée. Évidemment, dans une série avec un énorme budget, on ne peut pas se permettre de mettre des casques aux protagonistes qui sont recrutés pour leur physique, même si du point de vue du réalisme historique c'est complètement aberrant d'avoir des guerriers ou des chevaliers qui se lancent dans la bataille sans protection... 

Mais il y a aussi des choses qui sont très bien pensées dans la série et représentées à propos des pratiques médiévales, même si ce sont souvent des éléments de décor sur lesquels on ne s'arrête pas forcément. Par exemple, pour l'épisode de la bataille des bâtards, dans l'armée de Ramsay Bolton, les archers ont un carquois placé à l'horizontale au niveau des hanches ou du bas du dos pour pouvoir attraper les flèches. D'un point de vue historique, on sait que c'était une pratique avérée : le carquois à l'horizontale est beaucoup plus pratique que le carquois à la verticale type Robin des Bois, qui a été énormément représenté au cinéma ou à la télévision. Là on a un élément qui est placé comme ça en passant, qui n'est ni questionné, ni mis en évidence ; ça fait partie du décor. 

C’est-à-dire que ce qui est réaliste dans la série Game of Thrones, ce sont les détails, mais pas ce qui est au premier plan ? 

Ce sont les décors mais aussi certaines réflexions. Dans toute la dernière saison, il y a par exemple une réflexion qui transparaît dans quasiment tous les épisodes sur la notion de tyrannie : que faut-il faire face à des tyrans ? A-t-on le droit ou le devoir d'intervenir ? Or c'est une pensée qui est très développée au Moyen Âge et qu'on va retrouver chez Thomas d'Aquin ou chez Jean de Salisbury. Toute cette réflexion, en fait, pourrait très bien être une réflexion médiévale, et on a d'ailleurs des écrits médiévaux sur ces éléments. Il n'y a pas que dans le décor ou dans les accessoires qu'on retrouve une inspiration médiévale.

"Au Moyen Âge, les chevaliers ou les rois pleuraient tout le temps"

Il y a donc des éléments de pensée qui sont ancrés dans la période médiévale ? 

Il y a des éléments qui sont à la fois médiévaux et contemporains, comme dans la représentation des émotions par exemple. Les recherches en histoire se penchent de plus en plus, depuis une dizaine d'années, sur cette notion d'histoire de l'Humain, de l'histoire des émotions, etc. Dans Game of Thrones, on va avoir une vision très fidèle à la pensée médiévale pour ce qui est de la colère et notamment la colère des dirigeants, la colère des rois. On a cette idée que la colère, en plus d'être un défaut, est un péché extrêmement dangereux. Un roi en colère ne peut pas être un roi efficace. On constate ça avec Robert Baratheon, avec Joffrey ou Cersei, puis on retrouve ça à la fin avec Daenerys. Ce type de souverain qui se laisse maîtriser par ses pulsions ou par ses passions ne peut pas être un souverain efficace. C'est une vision qui aurait bien plu aux médiévaux.

Mais à l'inverse, certains représentations des émotions sont beaucoup plus proches de ce qu'on peut connaître nous entre 2010 et 2020 : on ne peut pas représenter, par exemple, des personnages de guerriers virils qui pleurent à tout bout de champ. Or quand on regarde les textes médiévaux, que ce soit la littérature ou les chroniques, que ce soit les rois ou les chevaliers, tout le monde est en train de pleurer tout le temps.  Qu'ils soient heureux ou tristes, ils sont constamment en train de s'embrasser et en train de pleurer. Dans les romans arthuriens, Lancelot ou Tristan sont les meilleurs chevaliers du monde et pourtant, dès qu'ils ont la moindre émotion, ils vont fondre en larmes. Dans la Chanson de Roland, il y a ce passage très poignant avec Charlemagne, qui est l'équivalent du Roi Arthur pour la France. C'est le grand Roi par excellence. Charlemagne est épuisé dans son lit, et l'archange Gabriel vient le voir et lui demande de repartir au combat parce que Dieu a encore une mission à lui confier, et Charlemagne se met à pleurer parce qu'il est épuisé. On a un personnage qui est vraiment perçu à la fois pour sa noblesse, pour sa vaillance et en même temps, qui est très humain et qui se laisse submerger par ses émotions... Sans que ça donne une image négative de lui, parce qu'il va repartir au combat malgré tout.

C'est quelque chose qui, aujourd'hui, nous choquerait, car cela ne correspond pas à la conception de la virilité : un homme n'est pas censé pleurer. Aujourd'hui, il faut que les émotions soient contrôlées ou régies par la raison. On a donc des éléments fidèles à une vision de l'histoire médiévale et on a d'autres éléments qui sont clairement contemporains parce qu'il faut aussi que ça ne soit pas trop choquant pour le public.

À réécouter : Le temps des émotions ?
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Dans votre ouvrage, “Une histoire de feu et de sang. Le Moyen Âge de Game of Thrones” vous pointez également du doigt l’importance des cartes dans la série, alors que la carte est finalement un outil extrêmement moderne, qui est peu employé au Moyen Âge.

On sait que les gens voyagent beaucoup au Moyen Âge, que ce soit via la Route de la soie ou lors de conquêtes. Ça nous paraît donc évident qu'il y ait une cartographie développée... Or des cartes existent, mais elles n'ont rien à voir avec ce qu'on connaît nous : ou bien les cartes sont orientées à l'Est, qui est placé en haut de la carte, ou bien, le plus souvent, on va voir une représentation symbolique plutôt que réaliste : c'est-à-dire un territoire qui est considéré comme important d'un point de vue politique ou économique va être représenté de façon plus imposante qu'un territoire jugé moins important. 

La taille, la véritable forme, tout ce qui est finalement est de l'ordre de la représentation concrète et essentiel à nos yeux, tous ces éléments là sont inexistants : ce qui compte, ce n'est pas tant où sont les choses que ce qu'elles représentent.

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Quand on parle de représentation des cartes au Moyen Âge, on parle souvent du T dans l'O : on va avoir les trois territoires connus, l'Europe, l'Asie et l'Afrique, qui forment globalement un genre de T au milieu de la carte, entourés par un immense cercle d'eau qui représente les différents océans et les vents. Ça n'a rien à voir avec la cartographie actuelle, mais pour eux c'est parfaitement clair. Quand on voit Cersei faire peindre cette magnifique carte de Westeros sur le sol, c'est très beau, très visuel, et très symbolique aussi lorsqu'elle marche sur cette carte... mais cette idée d'une cartographie telle qu'on la conçoit aujourd'hui n'est pas possible à concevoir dans la pensée médiévale.

Il y a un domaine particulier dans Game of Thrones où on utilise des cartes : les plans de bataille. Dans “Une histoire de feu et de sang. Le Moyen Âge de Game of Thrones”, vous précisez que si les batailles sont réalistes par certains aspects, elles cèdent néanmoins à un trope bien connu de la fantasy : chaque bataille a un seul vainqueur et forge le monde d’après. 

Les plans de bataille avec des cartes et des figurines, ça n’existe pas avant le XIXe siècle. Il y a bien des plans de batailles qui sont faits au Moyen Âge, mais ils ne sont ni dessinés, ni mis en scène. Les batailles du Moyen Âge sont, pour la grande majorité, de petites batailles, avec parfois douze participants.  

Dans Game of Thrones, les batailles sont décisives, font tout basculer, avec un seul vainqueur. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus fréquent dans l’histoire du Moyen Âge. On va avoir parfois des affrontements qui reviennent de façon récurrente avec des groupes similaires, sans qu’il y ait nécessairement de vainqueur clairement défini. C’est le principe de la guerre de Cent ans. On va avoir des affrontements sur tous les plans, économiques et culturels, entre la France et l'Angleterre pour simplifier. Mais s’il y a un affrontement qui dure cent ans, c'est bien en fait qu'il n'y a jamais de clair vainqueur ou de perdant bien défini.

C’est vraiment un concept de la fantasy, qui n’a pas véritablement de lien avec la réalité historique, mais qui a davantage un intérêt narratif.

On a souvent une version très simplifiée de la vie quotidienne au Moyen Âge. Est-ce que Game of Thrones pousse la réflexion un peu plus loin à ce sujet ? Par exemple, sur le plan de l'alimentation, contrairement aux récits de la "high fantasy", on voit les protagonistes en train de manger.

Très souvent, dans les représentations, que ce soit au cinéma, en bande dessinée ou dans les fêtes médiévales, on a une vision très carnée du Moyen Âge. Cet aspect est concomitant avec l'idée d'un Moyen Âge barbare, où on mange beaucoup, de viande et bruyamment, ce qui contraste avec nos pratiques actuelles de restrictions.

Sur les aspects alimentaires, le Moyen Âge est donc une forme de carnaval, qui va nous permettre de satisfaire des pulsions : si on va à une fête médiévale généralement, ce n'est pas pour manger du tofu, mais pour manger du gigot à la broche ou des choses grasses, bien lourdes, qu'on va associer au Moyen Âge, dans un temps de fêtes, d'excès, etc. C'est comme cela, d'ailleurs, qu'on a conservé la tradition du Mardi Gras, alors que de façon intéressante, la tradition du Carême, on l'a un peu oubliée...

Game of Thrones va proposer une vision un peu plus nuancée, même si on retrouve les banquets et festins. Le mariage de Joffrey et Margaery c'est 77 plats, parce que le banquet est aussi une démonstration politique. Pour autant, la place dévolue à l’alimentation est une façon de renforcer l’aspect réaliste de la série : le premier tome mentionne par exemple l’utilisation de tranchoirs, des tranches de pain servant d’assiettes, caractéristiques de l’époque médiévale. Et en montrant Podrick échouer lamentablement à faire cuire un lapin, faute de l’avoir écorché au préalable, la série désacralise aussi l’image très lisse des chevaliers et des seigneurs médiévaux pour en faire au contraire de véritables êtres humains.

La réalité de l’alimentation médiévale, c'est que la viande tient une place assez marginale. Même les seigneurs, qui ont accès à une alimentation plus riche et plus diversifiée, consomment finalement peu de viande, et très peu de gibier : il ne représentant qu’1 ou 2 % des os trouvés dans les dépôts archéologiques. Quant à l’alcool, il occupe en effet une place majeure dans les régimes des médiévaux, mais il est beaucoup moins fort qu’aujourd’hui : les moines de l’époque consomment ainsi plusieurs litres de vin par jour, mais il s’agit d’un vin qui ne tire qu’à quelques degrés d’alcool et que l’on boit fortement coupé d’eau.

"Les personnes souffrant de handicap, les femmes ou encore les personnes racisées ne sont pas apparues comme par magie au XVIe siècle !"

On a encore une vision très datée du Moyen Âge, perçu comme une période noire et sombre de l’histoire… Est-ce que Game of Thrones, finalement, conforte cette image ou offre une vision plus moderne et actuelle de ce qu'on sait du Moyen Âge ? 

L'image du "Dark Ages", ou "Âge sombre", qu'on a tendance à avoir, c'est une image datée de l'histoire qui, malheureusement perdure par la télévision ou par le cinéma. Le Moyen Âge serait une période barbare, une période sale, où on meurt à 25 ans, et où tout le monde a les dents pourries. Or, ce n'est pas du tout vrai. J'aime bien rappeler qu'un paysan du Moyen Âge a des dents probablement plus saines que les nôtres, parce qu'il ne passait pas son temps à manger du sucre, tout simplement parce qu'il n'y en avait pas. 

Game of Thrones conserve cette image sur plein d'aspects, notamment sur la violence, physique ou morale, mais à l'inverse, on va avoir aussi de façon plus ponctuelle des personnages atypiques qui peuvent évoluer dans la société. C'est le cas de Sam qui est une figure de l'intellectuel semblant faire tache dans un monde de guerriers et de violence. C'est le cas des personnages féminins qui vont régner, ou qui vont réussir à évoluer et à se définir autrement, comme Brienne ou Arya. C'est le cas de Bran qui est un personnage paraplégique et qui, par définition, que ce soit en fantasy ou dans l'histoire globalement médiévale, aurait une place restreinte... On a eu des dirigeants handicapés mais c'est très rare, comme le Roi Pêcheur, dans la légende arthurienne, un roi qui a été blessé à l'aine et ne peut plus aller à cheval. Un souverain qui ne peut pas monter à cheval a du mal à mener la guerre et accessoirement, il ne peut pas aller à la chasse, qui est une grande occupation des souverains médiévaux. C'est pour ça qu'on l'appelle le roi pêcheur parce qu'à défaut de pouvoir chasser, il se tourne vers la pêche...

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Les personnes souffrant de handicap, les femmes ou encore les personnes racisées ne sont pas apparues comme par magie au XVIe siècle ! Des travaux sont en train d'être menés, par exemple, sur les aveugles au Moyen Âge ou sur la langue des signes. Comment faisaient les personnes sourdes ou muettes pour communiquer à l'époque ? Jusqu'à il y a peu ce n'était simplement pas des sujets qui étaient privilégiés dans la recherche or, depuis les années 2000, on commence à développer cette recherche sur "les autres", pour reprendre un peu la terminologie de Game of Thrones, c'est-à-dire les femmes, les personnes racisées, et les enfants aussi. C'est tout bête, mais on a parfois dit dans les années 60 que l'enfance n'existait pas au Moyen Âge et qu'on se souciait des enfants à partir du moment où ils atteignaient une dizaine d'années parce qu'avant, il n'était pas sûr qu'ils survivent. On sait aujourd'hui que ce n'était pas du tout le cas. Ces éléments évoluent heureusement avec la recherche. Ils commencent à être enseignés à l'université et, petit à petit, dans les programmes scolaires.

Mais il y a certains propos qui suscitent encore aujourd'hui des commentaires agressifs ou négatifs quand on essaie d'expliquer qu'au Moyen Âge, en Europe, tout le monde n'était pas forcément blanc ou catholique. Et si des historiens, des médiévistes ont pour démarche d'en parler, indirectement ça serait bien que ça soit représenté aussi dans toutes les fictions qui se déroulent au Moyen Âge. Parce que notre conception, la conception du grand public du Moyen Âge, passe aussi justement par des productions comme Game of Thrones.