Gareth Jones, le journaliste qui a révélé la famine en Ukraine

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Gareth Jones, le journaliste qui a révélé la famine en Ukraine

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Dans les années 1930, un journaliste gallois a révélé un des plus grands drames du XXe siècle : la famine en Ukraine, l’Holodomor. Orchestrée par le régime communiste de Staline, elle a fait quatre millions de morts.

Il est un des premiers lanceurs d’alerte de l’histoire. “Il devait bien savoir que ce qu’il rapportait allait être réfuté et qu’il allait subir des accusations, raconte l’historien du journalisme Ray Gamache. Et pourtant, il a eu le courage de revenir [d’URSS] et d’annoncer au monde entier que ce qui se passait là-bas était pire que tout ce qu’on avait connu auparavant.

Venu d’une petite ville portuaire galloise, Barry, Gareth Jones sort de l’université de Cambridge en 1929. Ses parents le voyaient dans l’enseignement, lui préfère le monde de la politique au sens large. Le jeune diplômé débute comme conseiller aux Affaires étrangères de l’ex-Premier ministre britannique, David Lloyd George. Passé aussi par une entreprise de relations publiques américaine, il aspire en parallèle à une carrière de journaliste.

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Interview exclusive d’Hitler

Grâce à sa position, il a accès aux hautes sphères politiques : il décroche une interview exclusive d’Adolf Hitler, le nouveau chancelier allemand, en février 1933, dans son avion.

Le mois suivant, il se rend à Moscou, où il est déjà allé deux fois depuis 1930. Car en 1928, Staline avait lancé la collectivisation des fermes de l’URSS. Le blé produit dans les campagnes est réquisitionné pour nourrir les travailleurs d’une industrie florissante. Très vite, les paysans manquent de nourriture. Une famine se déclare dès 1931 et atteint son pire niveau en 1933. Elle tuera cinq millions de personnes en URSS, dont quatre en Ukraine, où on nomme cette période l’Holodomor.

Famine orchestrée

Les stocks de blé sont pourtant au plus haut et son prix aux plus bas. Ce qui fait dire à l’historien américain : “j’ai tendance à ne pas utiliser le terme 'famine', j’ai tendance à dire 'privation de nourriture orchestrée' (mass starvation en anglais)".

Gareth Jones, qui parle russe, prend en mars 1933 un train vers Kharkiv - alors capitale ukrainienne - accompagné par un tuteur, avant de sortir du chemin officiel et de poursuivre à pied pendant trois jours.

Il marche à peu près 40 km, retrace l’auteur du livre Eyewitness to the Holodomor. Il traverse la frontière de l’Ukraine. Il visite quelques fermes collectives. Il voit des enfants avec des estomacs distendus. Et les gens lui disent : ‘On meurt de faim, il n’y a pas de nourriture’.”

Même s’il ne le constate pas lui-même, cette famine pousse aussi les plus désespérés au cannibalisme. Jones décrit cette scène, dans un train : “J’ai jeté une croûte de pain dans un crachoir. Un paysan, aussi passager, l’a repêché et l’a mangé voracement.

Si les journalistes étrangers n’étaient pas supposés partir non accompagnés, Jones a ignoré cette consigne et s’est retrouvé interdit de revenir en Union soviétique.

Le journaliste révèle ses observations lors d’une conférence de presse le 29 mars 1933, à Berlin, et dans une vingtaine d’articles dans la presse britannique et américaine.

Démenti par un journaliste américain

Elles sont tout de suite démenties par Walter Duranty, le correspondant du New York Times à Moscou. “[Duranty] dit que les gens meurent de malnutrition et il utilise des euphémismes, explique Ray Gamache. Par la suite, Jones répond à cet article via une tribune libre. Et il y raconte comment les correspondants à Moscou n’ont accès qu’à la version du Parti [communiste].” Détenteur d’un prix Pulitzer, Duranty écrit : “Tout compte rendu d’une famine en Russie est à ce jour une exagération, ou de la propagande malveillante”.

53 min

L'historien n’hésite pas à dresser un parallèle entre la création de deux "vérités" alternatives à l’époque et aujourd’hui. “C’est particulièrement éclairant aujourd’hui à cause de cette idée aux États-Unis du 'Grand Mensonge', selon laquelle Trump n’a pas perdu l’élection. C’est très similaire dans le sens où on a deux récits concurrents, utilisés par deux côtés, l’un contre l’autre.

Les révélations alertent l’opinion publique, mais aucune réaction politique d’envergure n’est prise. Les pays occidentaux, plongés dans la Grande Dépression, voient l’Union soviétique comme un marché industriel indispensable. Les États-Unis vont reconnaître officiellement l’URSS en novembre 1933, huit mois après les révélations de Jones. “Un des moments décisifs du XXe siècle”, pour l’ancien professeur de journalisme.

Tué dans des conditions mystérieuses

Blacklisté par l’establishment britannique, Jones écrit dans les colonnes du Cardiff Western Mail, un journal local. En 1935, il part enquêter sur l’occupation japonaise de la Mongolie intérieure, au nord de la Chine. Il y est kidnappé puis assassiné dans des conditions mystérieuses, la veille de ses 30 ans. Le loueur de sa voiture était un agent du NKVD, la police politique de l’URSS. “Ce qu’on peut apprendre de tout cela, résume Ray Gamache, c’est qu’à chaque fois que des journalistes révèlent des malversations par des gouvernements, il va y avoir ces réfutations et contre-vérités. On a encore besoin du journalisme et de journalistes courageux pour raconter les faits.”