Publicité

Gender editor : "Il ne s'agit pas d'imposer mais d'impulser !"

Par
Lénaïg Bredoux, journaliste à Mediapart, est la première "gender editor" en France.
Lénaïg Bredoux, journaliste à Mediapart, est la première "gender editor" en France.
- Lenaïg Bredoux

Entretien. Pour la première fois en France, un journal a décidé de créer un poste de "gender editor". Mediapart a nommé cette semaine Lénaïg Bredoux responsable éditoriale aux questions de genre. Son rôle est de veiller à la bonne représentation des femmes dans l'éditorial du journal en ligne.

C’est une première en France. La création d’un poste de "gender editor" dans un journal. Mediapart a décidé de nommer son ancienne responsable du service politique Lénaïg Bredoux comme responsable éditoriale des questions de genre. Un moyen d’après le site de "veiller de manière transversale à ce que le journal soit inclusif dans son traitement éditorial et dans son fonctionnement interne. En lien avec l'ensemble des services et en concertation avec les journalistes, il s'agit que les sujets traités dans le journal 'n'oublient pas' la moitié de la population, s'emparent des problématiques spécifiques aux femmes et ne les invisibilisent pas dans l'ensemble de la couverture". Récemment, un rapport sur la place des femmes dans les médias en temps de crise remis par la députée LREM Céline Calvez a montré que lors de la période du confinement, la présence des femmes a été nettement diminuée. Il n'y a par exemple eu que 16,6% de personnalités féminines en Une des journaux. 

C''est pour remédier à ce type de biais que Mediapart se dote aujourd'hui d'une "gender editor". Entretien avec la journaliste et première responsable éditoriale des questions de genre en France, Lénaïg Bredoux. 

Publicité

Qu’est-ce que ce poste de gender editor ou responsable éditorial des questions de genre ?

Nous sommes partis d’un constat assez simple et étayé par plusieurs études depuis longtemps : les médias ont des biais, notamment celui de sous-représenter les femmes, les questions liées au genre, les questions féministes ainsi que les violences sexistes et sexuelles, aussi bien sur les personnes majeures que mineures. Nous nous sommes alors interrogés sur les outils à adopter pour continuer à rectifier et corriger ces biais collectifs. Ce travail a été entamé depuis de nombreuses années à Mediapart et si j’ose dire, depuis le début, car cela fait partie de nos objectifs éditoriaux depuis la création du journal [en 2008, ndlr]. L’idée est désormais de renforcer, d’aller encore plus loin, faire un pas supplémentaire pour éviter de sous-représenter ces questions et ces sujets. Cela passe par la coordination du travail des journalistes des différents services. C'est aussi veiller à ce que, de manière transversale, le journal soit inclusif dans son traitement éditorial et dans son fonctionnement interne. Pour cela je suis membre de la direction éditoriale élargie, au même titre que les autres responsables de pôle.

Il ne s’agit pas d’imposer, de censurer, de faire la police éditoriale ou la contrôleuse de chaque faits et gestes des journalistes, cela n'aurait aucun sens ! Mais d’impulser des couvertures, de contribuer à les créer en discutant avec les journalistes, de réfléchir aux titres des papiers… S'il y a un problème sur un papier, il faut en discuter collectivement, comme pour tous les autres sujets. L'idée est vraiment d'avoir des discussions et des impulsions éditoriales, de construire des ensembles, de coordonner des initiatives qui peuvent être parfois éparses dans le journal et non pas de dire à chacun tu dois faire ci ou cela. 

Pendant le confinement, il est apparu de manière manifeste deux choses : que les femmes étaient très souvent en première ligne et que l’on parlait très peu de ces salariées pourtant cruciales pour l’économie que sont les personnes qui travaillent dans les supermarchés, les infirmières, les personnels des Ehpad, les aidants, etc. et où les femmes sont majoritaires. 

Par ailleurs, sur les plateaux [et dans les médias en général, ndlr], quel contraste ! Pour parler de l’épidémie, des mesures sanitaires contre le Covid-19, les plateaux étaient très majoritairement masculins. Ce contraste-là illustre assez bien les problématiques dans lesquelles on est. L’idée de ce poste est donc de prendre acte de cette contradiction et de continuer de parler des conditions de vie et de travail des femmes, des familles monoparentales qui sont très majoritairement des femmes, de la précarité… 

C’est ce constat post-confinement qui a été déclencheur pour la création de ce poste et est-ce vous, qui travaillez depuis de nombreuses années sur ces questions de genre, qui en êtes à l’initiative ?

C’est une discussion qui date d’avant le confinement. Cela fait plusieurs années que Mediapart renforce sa couverture des questions de discriminations, de genre et les enquêtes sur les violences sexistes et sexuelles. L’exemple récent le plus spectaculaire d’après moi est celui de ma collègue Marine Turchi autour du témoignage d’Adèle Haenel.

L'idée de ce poste de "gender editor" a évidemment surgi en voyant ce qui se faisait à l'étranger, notamment au New York Times où Jessica Bennett, la "gender editor", a aujourd'hui tout un service avec lequel elle travaille. Cet outil figure aussi dans des rapports sur la place des femmes dans les médias.

À Mediapart, c'est un projet que j’ai suggéré, que j’ai porté mais qui a fait l’objet d’un enthousiasme et d’un accompagnement collectif. Cela n’a pas été une bataille en milieu hostile ! C’est une sorte de conclusion logique, ce besoin de coordination et de renforcement, dans la cohérence de ce que l’on produit, a surgi assez naturellement. Ce poste ne peut fonctionner et être utile que si c’est un objectif partagé par la rédaction et l’entreprise. Cela s’accompagne donc d’un investissement global. Si c’est un poste prétexte, cela ne peut pas fonctionner. 

La députée Céline Calvez, invitée du journal de 22h du 9 septembre 2020, évoque la "disparition de la parole féminine" au début de la crise sanitaire

10 min

Le lectorat a-t-il joué un rôle ?

Dans le lectorat, les avis sont très partagés et il y a un gros biais qui est le commentaire. Si l’on se base sur certains retours, même s’ils sont partiels, il y a d’une part, un formidable encouragement à continuer ce travail et une forte reconnaissance de ces sujets et du besoin d’accompagner l’évolution de la société. Car en réalité, les médias sont en retard sur la société qui bouge plus vite et il faut être aujourd’hui au diapason de la société. 

D’autre part, il y a un grand besoin de pédagogie : expliquer, faire comprendre des univers qui parfois sont complètement étrangers. Ce sont par exemple les débats autour de la "cancel culture", du genre, de la sexualité, du consentement. Il existe des niveaux de radicalité, des niveaux de compréhension qui sont très différents. L’objectif est aussi de faire parler tous ces univers pour tenter de comprendre ce qui se joue aujourd’hui.

Mieux inclure les femmes, est-ce aussi une manière d’attirer plus de lectrices vers votre journal ?

Cela n’a pas fait partie des discussions. Ce n’était pas du tout une stratégie commerciale ou de recrutement d’abonnées. C’est d’abord et avant tout une question éditoriale. Notre métier est de produire de l’information et donc de rapporter des faits. Et aujourd’hui, la sous-représentation des sujets liés à la vie quotidienne des femmes tord notre présentation des faits. C’est vraiment cela qu’on essaie de continuer à changer dans notre traitement éditorial. Ensuite, on le sait, la presse d’information générale est plus souvent lue par des hommes et par des hommes des classes sociales supérieures, plus que ceux des milieux populaires. Et il y a souvent un lien établi entre le lectorat et la composition des rédactions. Donc c’est aussi important d’avoir des rédactions paritaires, des directions paritaires et qui veillent à la diversité de leur recrutement, aussi bien ethnique que sociale. Il n’y a pas de média parfait mais c’est un objectif assumé et partagé de veiller à avoir une rédaction et une entreprise de manière générale la plus proche de la société. La parité est un objectif largement atteint à Mediapart mais sur la diversité, c’est une question sur laquelle on progresse et on continuera à progresser.   

La mise en place d’un ou une "gender editor" au sein des rédactions est une recommandation, notamment de l’association de journalistes Prenons la une ou encore du récent rapport de la députée Céline Calvez. Y-a-t-il eu des échanges entre vous sur ce sujet ?

J’ai fait partie des membres fondatrices de Prenons la une il y a quelques années mais je ne suis plus adhérente aujourd’hui. Mais je n’ai pas été en contact avec quiconque pour la création de ce poste, c’est aussi dû au confinement… En revanche, Mediapart, comme de nombreux autres médias, a été auditionné par la députée Céline Calvez dans le cadre de son rapport sur la place des femmes dans les médias. Nous avions alors détaillé les actions mises en place au journal : le renforcement, l’investissement financier sur les journalistes qui travaillent sur ces sujets. Ce travail a été mené par les femmes de l’entreprise qui se sont réunies à plusieurs reprises pour améliorer la parité, veiller au temps de parole en réunion, mettre en place dans les conférences de rédaction une vigie pour veiller à la prise de parole et éviter que les personnes se coupent la parole. Nous avions mesuré le temps de parole en réunion et les résultats étaient catastrophiques malgré une rédaction paritaire. Nous avons également veillé aux photos en Une, au caractère inclusif de l’écriture – même si chaque journaliste est libre de la rédaction de ses papiers. 

Vous l'avez mentionné plus tôt, des "gender editor" existent déjà dans d’autres médias à l’étranger, comme au New York Times, avez-vous été en contact ?

Pas vraiment mais il est évident que je reste preneuse de conseils et d’avis. Quand on crée ces outils, cela signifie quelques tâtonnements et surtout beaucoup de discussions. On a un constat qui est clair et des objectifs éditoriaux, les modalités sont à inventer désormais ! 

4 min