Génocide au Rwanda : vivre après le viol

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Génocide au Rwanda : vivre après le viol, avec Emilienne Mukansoro

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Emilienne Mukansoro aide depuis 15 ans des femmes violées lors du génocide des Tutsis en 1994, notamment à travers des ateliers photographiques. A travers ce parcours, l'historienne Hélène Dumas raconte le processus de reconstruction suite au génocide, et l'histoire de la clinique du traumatisme.

Emilienne Mukansoro est une rescapée du génocide des Tutsis qui a eu lieu du 7 avril à fin juillet 1994. Elle est aujourd’hui une éminente “conseillère en traumatisme” au Rwanda. Voici son parcours. 

Emilienne Mukansoro devant sa maison, au Rwanda
Emilienne Mukansoro devant sa maison, au Rwanda
- Hélène Dumas
En savoir plus : Le temps du pardon
55 min

Se reconstruire par la thérapie, le groupe, la photo

Emilienne Mukansoro anime depuis 15 ans des séances de psychothérapie collective auprès des femmes rescapées du génocide. En 2013, la photographe Anaïs Pachabezian invite les femmes de ces ateliers à prendre des images pour qu’elles portent un regard sur leur propre histoire passée, présente et future. Les femmes ont pris des photos de leur quotidien en y intégrant des objets du passé. Certaines sont même retournées sur des lieux du génocide, comme Jeanne, qui se fait photographier dans un fossé dans lequel elle avait été jetée vivante.

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Jeanne a souhaité photographier ce fossé car c’est là qu’elle a été jetée vivante durant le génocide
Jeanne a souhaité photographier ce fossé car c’est là qu’elle a été jetée vivante durant le génocide
- Anaïs Pachabézian / Des photos pour le dire

En avril 1994, le viol est un instrument d’extermination de la population tutsie. Il provient de l'idéologie raciste hutue. Dans la propagande hutue, les femmes tutsies sont des espionnes ou des femmes lascives. Les viols sont aussi une arme pour transmettre le sida, comme l'analyse Hélène Dumas, historienne spécialiste du génocide rwandais.  

Dans les groupes dont s’occupe Emilienne aujourd’hui, ces groupes thérapeutiques, je pense à une jeune fille qui a été violée à l’âge de six ans et qui depuis l’âge de six ans vit avec le sida. L’une d’entre elles me disait : “tous les matins quand je prends les médicaments pour le VIH, ça me rappelle ce qui m’est arrivé”.

Ce sont des vies qui ne tiennent plus qu’à un fil et c’est aussi pour ça qu’il est important de parler de personnalités comme Emilienne Mukansoro, investie dans le soutien psychologique, économique de ces femmes qui, dans les groupes thérapeutiques, elles le disent elles-même, ont su retisser des liens familiaux. Elles s’appellent “maman”, “cousine”. Ces nouvelles familles, elles s’inscrivent dans un tissu assez large d’innovations sociales qui sont nées après le génocide.

À la fin de chaque séance thérapeutique, les femmes se disent de façon rituelle les unes aux autres  : “tu n’es pas seule”. 

Hélène Dumas : "Et cette phrase est extrêmement importante, parce que quand toute votre famille a été exterminée c’est ça le propre d’un génocide, vraiment on le voit à travers la dévastation totale des familles. Et bien c’est la solitude qui marque la psyché des survivants. Et pas seulement la psyché mais aussi leur vie sociale. En se disant tu n’es pas seule, elles repartent, comme dit Emilienne, avec une force en elles jusqu’à la séance suivante.

Le chemin d'Emilienne vers la clinique du traumatisme

Emilienne naît en 1967 sur les rives du lac Kivu. À 6 ans, elle subit déjà les pogroms contre les Tutsis. Son père, enseignant, poète, est persécuté. La famille doit fuir, et s’installe sur une autre colline, grâce à la solidarité de la paroisse tutsie. Toute la paroisse sera exterminée 20 ans plus tard. Sur les 11 personnes de sa famille, seules 3 survivent, dont Emilienne, partie à 26 ans dans la ville de son jeune mari, où elle enseigne.

Hélène Dumas : "Donc elle n’est pas là au moment où toute sa famille est assassinée. On a tenté une enquête pour savoir ce qui était arrivé exactement à ses parents, à ses frères, à ses sœurs. C’est extrêmement difficile parce que personne ne parle, la plupart des Tutsis de Mushubati ont été exterminé. Il y a très peu de survivants.

Son frère et son père sont probablement exterminés dans le stade de Kibuye où plus de 10 000 personnes sont fusillées le 18 avril 1994. Elle décide de se consacrer à l’accompagnement des femmes et enfants victimes. Emilienne se forme à la psychothérapie notamment suite aux crises traumatiques dont elle est témoin, en 2004, lors de cérémonies d’inhumation. Elle écrit ce cheminement dans un mémoire qu'elle livrera plus tard à l'EHESS : “Mon parcours”, par Emilienne Mukansoro : 

"Il fallait que je donne un sens à une existence qui n’en avait plus. Que ma vie serve à quelque chose pour ne pas avoir le regret d’avoir survécu pour rien (...) C’était en plein air et la panique s’est propagée comme un feu de brousse. Plus que des cris, des hommes tombés, des spasmes, des larmes. J’ai passé là trois jours, sans partir, sans même assez dormir, le temps d’arriver à apaiser tout le monde, à ce que chacun retrouve la possibilité de quitter le lieu où on avait enterré ses proches."  

En 1994, il n'y a qu'un seul psychiatre au Rwanda. Il sera le mentor, l'ami, le guide de dizaines de psychothérapeutes qui prendront en charge les victimes. 

Environ 500 000 viols ont été commis pendant le génocide.

En 1998, pour la première fois, le Tribunal pénal international pour le Rwanda reconnaît le viol comme crime de génocide. 

58 min