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Genou à terre : l'origine bien avant George Floyd, le football américain et Martin Luther King

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Montage photo avec le symbole des abolitionnistes né au XVIIIe, Martin Luther King en 1965 à Montgomery et le footballeur américain Colin Kaepernick, à l'origine du geste repris par le mouvement Black Lives Matter
Montage photo avec le symbole des abolitionnistes né au XVIIIe, Martin Luther King en 1965 à Montgomery et le footballeur américain Colin Kaepernick, à l'origine du geste repris par le mouvement Black Lives Matter
© Radio France - Getty/AFP

A la fin des années 1780, des abolitionnistes aux Etats-Unis ont diffusé l'image d'un esclave noir, genou au sol. Le motif a voyagé largement, et on peut y voir l'ancêtre de ce qui passe, depuis le meurtre de George Floyd, comme une geste planétaire contre le racisme.

Alors que l’équipe de France entrait dans l’Euro 2021 ce 15 juin, les joueurs de la sélection nationale avaient annoncé qu’ils mettraient à leur tour un genou à terre avant le match. Avant d'y renoncer, mardi soir. Un geste solennel qui se réclame d’une mobilisation contre le racisme - et qui fait l’objet d’une polémique prévisible. Pour certaines voix critiques, ce symbole serait par exemple carrément hors sujet, puisque ressortant d’une histoire strictement américaine.

Un peu partout, cette posture du genou à terre est en effet présentée comme un hommage à George Floyd, mort d’asphyxie durant un contrôle de police, après avoir passé neuf minutes sous le genou du policier Derek Chauvin en mai 2020. Depuis, Chauvin a été condamné, et le mouvement Black Lives Matter a pris une envergure planétaire. Peu après sa mort, les médias du monde entier relayaient ainsi déjà l’hommage que son propre fils avait rendu à George Floyd, genou au sol, là même où l’arrestation mortelle avait eu lieu, à Minneapolis. Le motif se fixait dans les rétines, présenté comme la réactivation d'un précédent de 2016. Cette année-là, c’est le footballeur américain Colin Kaepernick qui avait posé ce genou politique au sol, accueilli par une vive controverse. Le quarterback, métis et élevé par des Blancs, avait-il manqué de respect à l’Amérique en s’agenouillant ? Le joueur avait explicitement lesté son geste d’une portée antiraciste, dénonçant l’oppression des Noirs. Sans toutefois qu'on puisse situer explicitement s'il convoquait une référence précise.

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Il existe désormais, en anglais, une expression pour ce geste : “take a knee” (et “knee” signifie “genou”). Et même une façon de nommer le fait de s’agenouiller symboliquement de la sorte : “kneeling protest”. Ce genou à terre est-il devenu en 2016 le nouveau poing levé, comme un écho qui prolongerait au fond le geste des athlètes américains Smith et Carlos sur le podium olympique de Mexico, en 1968

Cinq ans plus tard, et alors que le mouvement Black Lives Matter se décline un peu partout, on peut déjà dire que le kneeling a essaimé à grande vitesse. Mais en réalité, l’archéologie de ce motif qui s’est rapidement propagé de part et d’autre de la planète est souvent flottante. Tout comme son usage. Ainsi, en novembre 2020, l’Agence France presse s’est-elle par exemple fendue d’un article utile de fact-checking tandis que circulait sur les réseaux sociaux l’idée que Joe Biden aurait officiellement mis un genou à terre, en tant que président des Etats-Unis d’Amérique, devant le fils de George Floyd. Un signe de contrition institutionnelle peu ancré dans le réel en réalité : le démocrate était encore candidat, le petit garçon noir qu’on voit sur la photo n’avait rien à voir avec la famille Floyd, et Biden était moins solennel qu’il n’y paraît à première vue - ils étaient en fait entourés des portants d’un magasin de vêtements.

Mais ce que ne disait pas encore cette mise au point bienvenue, c’est que le geste politique du genou à terre a une vie autrement plus longue, dont l’origine est à chercher loin des stades. L’initiative de Kaepernick, qui s’était déjà distingué en refusant par exemple de se lever pour chanter l’hymne national, aura certes une portée considérable en se diffusant largement, aussi bien auprès des sportifs que des spectateurs et des supporters. Mais s’il s’agit déjà de racisme, ce n’est pas dans le monde du sport qu’on a inventé cette posture protestataire.

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Martin Luther King s’agenouillait ainsi déjà dans les années 1960. Et alors ce n’était pas toujours le genou gauche qui se posait à terre. On le voit par exemple sur cette photo qui date de 1965, un jour de marche de Selma à Montgomerry pour les droits civiques :

Le 10 février 1965, à Selma en Alabama, Martin Luther King (à gauche) et Ralph Abernathy (au centre, en retrait) s'inclinent d'un geste qui a déjà une portée politique anti-raciste.
Le 10 février 1965, à Selma en Alabama, Martin Luther King (à gauche) et Ralph Abernathy (au centre, en retrait) s'inclinent d'un geste qui a déjà une portée politique anti-raciste.
© Getty - Bettmann

Parce que c’était le Docteur King, la posture sera amplement lue comme un geste pieux en même temps qu’un symbole politique. Certains commentaires, au risque parfois de quelques contresens pressés, continuent d’y voir une façon de se prosterner comme on chercherait miséricorde. Mais le pasteur noir, lui-même, s’insérait en fait dans une histoire beaucoup plus longue. Une histoire à la chronologie étirée dans le temps et dans l’espace, qui plonge au temps de l’esclavage, et se déploie pour cela à l’échelle de toute la traite négrière.

A cheval sur l'Atlantique, le camp abolitionniste a, en effet, échafaudé une imagerie contestataire dans la durée. Un répertoire iconographique où l'on retrouve, déjà, le motif d’un homme, genou au sol. Nous sommes alors à la fin du XVIIIe siècle, aux environs de 1790 au plus précis qu’on sache, et un certain Josiah Wedgwood, Britannique, crée (à la demande des cercles abolitionnistes américains) un médaillon en camée. Il n’est pas un inconnu : son nom est presque devenu un terme générique pour ce genre de décorations de céramique qui se vendait si bien, il y a plus de deux siècles. Sur celui qu’il façonne alors dans la faïence, on voit un esclave, noir, à genou et enchaîné. C’est en fait le dessin d’un autre artisan, William Hackwood, et un visuel qui, alors, circulait bon train dans les milieux abolitionnistes, rehaussé de cette phrase :

Am I Not a Man and a Brother?

Peu avant 1790, une société abolitionniste qui militait contre l'esclavage aux Etats-Unis commandait à Josiah Wedgwood un médaillon de porcelaine biscuit reproduisant un dessin anti-esclavagiste célèbre, de William Hackwood.
Peu avant 1790, une société abolitionniste qui militait contre l'esclavage aux Etats-Unis commandait à Josiah Wedgwood un médaillon de porcelaine biscuit reproduisant un dessin anti-esclavagiste célèbre, de William Hackwood.
© Getty - MPI

Produit à partir de la fin des années 1780, ce camée circulera notamment parmi les membres de l’association “Anti-Trade Slavery Society”. Puis plus amplement : il s’agissait alors, déjà, pour l’organisation, d’élargir son audience et de faire valoir cette cause dans l’Amérique esclavagiste. Le médaillon aura du succès, et atteste des efforts des abolitionnistes pour faire du bruit dans l’espace public. Jusqu’en France, comme en témoigne la traduction, sur ce médaillon en biscuit d’un diamètre de 8,5 centimètres, qu’on peut découvrir au musée de la porcelaine de Limoges :

Ne suis-je pas un homme et un frère ?

Se déclinant ensuite bien au-delà du camée sur une flopée de supports différents (comme par exemple ce pichet à eau vendu aux enchères chez Drouot en 2017), cette image de l’esclave entravé dans les fers et à genoux, s’imposera même comme la représentation la plus partagée de la figure de l’esclave. 

L'itinéraire d’une image qui fait des boucles de part et d’autre de l’Atlantique depuis près de 250 ans est éclairante. Cette image montre en effet que le geste des footballeurs de l’équipe de France n’a pas rien à voir avec cette histoire partagée qui est aussi une histoire française - y compris si c'est à leur insu. En outre, le médaillon met aussi au jour combien les milieux anti-esclavagistes et l’abolitionnistes des Etats-Unis ramifiaient largement de ce côté-ci de l’océan. Des réseaux existaient, des hommes - et quelques femmes - voyageaient, et des objets transitaient, qui embarquaient avec eux des slogans et des effigies dont on retrouve la trace vivace aujourd’hui encore. 

Ce bain commun dans lequel des socialistes et des abolitionnistes pouvaient se retrouver, et se nourrir réciproquement, prend consistance, par exemple, avec la trajectoire d’un certain Léon Chautard. Très méconnu, Chautard était un militant internationaliste et républicain français, né en 1812, qui mourra en 1890. L’historien Michaël Roy vient de lui consacrer, chez Anamosa, un ouvrage (Léon Chautard, un socialiste en Amérique) d’autant plus intéressant qu’il se dédouble entre

  • d’une part, une analyse historienne de la trajectoire de l’insurgé de 1848 par Michaël Roy qui a trouvé, traduit, et éclairé un témoignage inédit de Chautard
  • et, d’autre part, Fuir Cayenne, ce récit de Chautard en personne, qui raconte sa transportation au bagne de Cayenne, une fois pris dans les filets de la répression des journées de juin 1848.

Après avoir réussi à s’évader du bagne en 1857 et bourlingué en Guyane et au Surinam, le révolutionnaire natif du Gard trouvera refuge aux Etats-Unis. Et c’est là, à la veille de la guerre de Sécession, que le socialiste tissera ensemble un combat républicain et un agenda anti-raciste, trouvant dans les réseaux antiesclavagistes de Boston à la fois un espace pour militer… et des alliés pour aider celui qu’on présente comme “un réfugié français” et deux de ses acolytes évadés. A Boston, son témoignage sera publié une première fois dans la presse abolitionniste, qui, en décembre 1857, évoque l’insurgé français comme une “victime du despotisme de l’usurpateur français, Louis-Napoléon”.  Et c’est seulement en 1872, une fois la République proclamée pour de bon, que Léon Chautard rentrera en France. L’histoire ne dit pas s’il avait emporté, dans ses bagages, un médaillon à l’effigie d’un esclave, genou à terre.