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Géographie de l'Égypte et du Caire en révolte

Par

(Pour écouter l'émission cliquer ici. Invités: Marc Lavergne, géographe et directeur du CEDEJ depuis 2008 (en insert du Caire), Bénédicte Florin, géographe de l'Université de Tours, et Agnès Deboulet, urbaniste à Paris (toutes deux en plateau)).

Après le peuple tunisien, le peuple égyptien s'est soulevé. Il réclame le départ de son Président octogénaire et des réformes politiques et économiques profondes. Le Parisien commence sa chronologie des évènements qui ont mené à la révolte égyptienneavec les immolations de la mi-janvier au Caire et à Alexandrie, suivi des appels à la mobilisation par l’opposition et les premiers rassemblements populaires à partir du 25 janvier. La géographie de la révolte en Egypte a été dictée avant tout par les grandes villes, et tout particulièrement la mégapole du Caire.

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La situation en Egypte le 1er février
La situation en Egypte le 1er février

La situation en Egypte le 1er février ©idé

La situation en Egypte le 1er février
La ville comme territoire de la mobilisation

La mobilisation en Egypte a commencé dans les grandes villes et s’est répandue par la toile, contrairement à la Tunisie où le soulèvement a trouvé ses origines dans les villages et campagnes. Les villes le Caire, Alexandrie, Ismailia et Suez ont compté le plus grand nombre de manifestants, suivies par Mansura, Tanta, Assouan et Assiut. Décrite comme une "ville monstre (...) des très hautes densités, transformant la proximité en promiscuité", la capitale du pays arabe le plus peuplé compte plus de quinze millions d’habitants (sans compter l'agglomération). Elle détient à elle seule un potentiel de mobilisation considérable.

La toile a joué un rôle décisif dans l’organisation des rassemblements urbains comme l'indique [un reportage de France24](Les protestations en Egypte sont largement relayées sur la toile ): d'importants appels mobilisateurs ont été lancés à travers les réseaux sociaux par le« Mouvement du 6 avril » notamment (voir également le reportage ARTE, 30 janvier 2011).

La répression et le blocage des voies de transport et de communication

La stratégie de répression des soulèvements par le gouvernement a d’abord consisté à réprimer avec force les manifestations au sein des villes. On enregistre plus de 150 morts et plus de mille arrestations en une semaine: des tanks et hélicoptères ont été déployés, des saccages organisés par le gouvernement. Le deuxième volet a consisté à empêcher que les villes soient rejointes par les populations périphériques: interruption du trafic ferroviaire et maritime (en sachant que 90% de la population égyptienne vit entre le delta et la vallée du Nil) et coupure d'Internet et de la téléphonie mobile, une « première mondiale ». Auparavant, les locaux de médias internationaux comme AlJazeera ont été fermés, provoquant un appel de la chaîne panarabe incitant les Egyptiens à lui envoyer leurs témoignages. A défaut d’internet, ceux-ci ont eu recours à la radio et au fax ainsi qu’aux communications internationales, aidés par des activistes du net.

Les lieux de rassemblement au Caire

La prise du pont Kasr Al-Nil par les manifestations suite à des confrontations violentes avec les forces de l’ordre le 28 janvier a été une étape décisive dans la réappropriation de la ville par les citadins malgré un couvre-feu strict.


Le même jour, les manifestants ont mis feu au Quartier général du Parti national démocratique, le parti au pouvoir, et se sont rassemblés devant le bâtiment de la télévision nationale ainsi que devant la mosquée historique Al Azhar. Les scènes de prières face aux forces de l’ordre ont fait le tour du monde.

Scène de prière place Galaa, Caire, Janvier 2011
Scène de prière place Galaa, Caire, Janvier 2011
- Raniah Salloum

Scène de prière place Galaa, Caire, Janvier 2011 Raniah Salloum©Raniah Salloum

Le 29 janvier les manifestants se dirigent vers le Ministère de l’Intérieur et la Corniche Al-Nil, où se trouvent de nombreux bureaux officiels. Des nouvelles de saccages du Musée national provoquent de nouveaux rassemblements autour de ce monument historique, avec des manifestants apportant leur aide aux soldats.

Le 30 janvier, des braquages sont organisés dans le quartier résidentiel Héliopolis, amenant de nombreux résidents à former des comités de quartiers pour surveiller leurs biens. Une centaine de tanks se rassemble autour du monument du Soldat Inconnu où l’ancien Président Sadat a été assassiné, et où le règne de Moubarak a commencé. La prison d’Abou Zabaal est devenu un autre lieu symbolique après l’ouverture de ses portes suite à des confrontations sanglantes avec les forces de l’ordre.

A partir du 31 janvier, l’attention se focalise sur la Place Tahrir, la Place de la Libération, où le rassemblement atteint les deux millions le 1er février. Les entrées sont organisées et non plus réprimées par les forces de l’ordre sur le boulevard Ramses.

Lieux de rassemblement au Caire, 2011
Lieux de rassemblement au Caire, 2011
- GoogleMaps

Lieux de rassemblement au Caire, 2011 GoogleMaps©GoogleMaps

(A partir du mapping du NYT).

De l’autre côté de la ville, des milliers d’étrangers se ruent à l’aéroport pour être rapatriés. La décision de l’armée de ne pas intervenir contre les manifestants a largement contribué à la transformation de la ville d’un lieu de combat à un lieu de revendication pacifique et presque festif.

Le Caire, Janvier 2011
Le Caire, Janvier 2011
- Raniah Salloum

Le Caire, Janvier 2011 Raniah Salloum©Raniah Salloum

Les héritages protestataires de la révolte actuelle

Dans son article « Egypte : nouvelles dimensions des protestations sociales », Sarah Ben Néfissa, chercheuse à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) au Caire, revient sur l’historique des protestations sociales en Egypte et leur faible propension politique. Marc Lavergne confirme cette analyse dans une interview avec TV5Monde, dans laquelle il qualifie la société égyptienne d'une "société en ébullition". Bénédicte Florin a notamment travaillé sur l'exemple des chiffonniers du Caire, tandis qu'Agnès Deboulet a analysé les contestations foncières dans les quartiers dits informels ou "invisibilisés". TV5Monde revient sur l’historique des révolutions en Egypte.

On note que la révolte de 2011 rassemble tous les partis de l’opposition, du front pour le changement de Mohamed El Baradei aux Frères Musulmans. Les syndicats jouent un rôle important également avec l’organisation d’une Grève générale.

Des séries de photos circulent sur le web indiquent une forte participation de femmes (avec une séparation de l’espace lors de regroupements importants)). Ceci confirme les stratégies contraintes d'utilisation de l'espace public par les femmes et les amoureux, qui avaient été évoquées par Gaëlle Gillot dans l'émission de Planète terre du 12 septembre 2007 sur "Les territoires des femmes au Caire".

On note également une présence de toutes les classes d’âges (près de 32%) de la population égyptienne a moins de 15 ans).

Jeunes filles dans la rue du Caire, Janvier 2011
Jeunes filles dans la rue du Caire, Janvier 2011
- Raniah Salloum

Jeunes filles dans la rue du Caire, Janvier 2011 Raniah Salloum©Raniah Salloum

Pour découvrir les « Visages de la révolution égyptienne », vous trouverez un reportage photo de TV5 en cliquant ici.

POUR ALLER PLUS LOIN:

Sur la ville du Caire

DEBOULET A.,« Quand le global fait mal : le périphérique du Caire », Urbanisme , n° 336, 2004, pp. 37-38.

DEBOULET A., « The dictatorship of the straight line and the myth of social disorder. Revisiting informality in Cairo », in In D. Singerman (ed), Cairo contested - gouvernance, urban space and global modernity, The American university in Cairo Press, 2009, pp. 163-198

FLORIN B., "Les chiffoniers du Caire et "la grippe porcine"", Les blogs du MondeDiplo, 12 janvier 2011.

FLORIN, B., "Itinéraires citadins au Caire : mobilités et territorialités dans une métropole du monde arabe", Centre d'études et de recherches sur l'urbanisation du monde arabe, 1999, 566 p.

Sur la contestation populaire au Caire, en Egypte et dans le Monde arabe

AEEPS (Association égyptienne pour l’encouragement à la participation sociale) (2009), Rapport sur l’état de la démocratie en Egypte du 1er au 31 juillet 2009, The United Nations Democracy Fund (en arabe).

BEN NEFISSA S., « Egypte : crise alimentaire et mutations de l’espace public », Etat des résistances dans le Sud-2009 , Alternatives Sud, Vol.XV, n°4, 2008.

DEBOULET A., BERRY-CHIKHAOUI I*.* , Les compétences des citadins dans le monde arabe : penser, faire et transformer la ville , Paris, Editions Karthala-Irmc-Urbama, Nov 2001.

GHAFFAR CHUKR A., « Al Masry el Youm et Al Badil comme exemples de l’interaction entre la presse et les mouvements de protestation », communication à la Table ronde « Mobilisations collectives, médias et gouvernance en Egypte », 5 et 6 juillet 2009, le Caire.

SINGERMAN, D. (dir.), "Cairo Contested: Governance, Urban Space, and Global Modernity", Cairo-New York, The American University in Cairo Press, 2009.

TAMMAM H., « Les forces islamistes et les mouvements de protestation : le cas des Frères musulmans », communication à la Table ronde « Mobilisations collectives, médias et gouvernance en Egypte », 5 et 6 juillet 2009, le Caire.

**Centre d’études **

Centre d'Etudes et de Documentation Economique, Juridique et Sociale, (CEDEJ). Pour accéder au site, cliquer ici.

Le Centre tricontinental (CETRI), un centre d'étude, de publication, de documentation et d'éducation permanente sur le développement et les rapports Nord-Sud, basé en Belgique. Une rubrique du site est dédié à l'actualité des mouvements sociaux dans le Sud.

Blogs

LAVERGNE M., Le Blog de Marc Lavergne: Observations "participantes" sur l'actualité du Moyen-Orient et de la Corne de l'Afrique.

Vidéos

NouvelObs : Sélection de vidéos publiées sur internet depuis le début du mouvement de contestation en Egypte.