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Gilets jaunes : "C'est effrayant mais certains ne croient plus les médias, même de service public"

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Des "gilets jaunes" s'adressent à des journalistes place de la Bourse, à Paris, le samedi 5 janvier 2019
Des "gilets jaunes" s'adressent à des journalistes place de la Bourse, à Paris, le samedi 5 janvier 2019
© AFP - Olivier Morin

Entretien. A la veille de l'acte IX des "gilets jaunes", le traitement médiatique du mouvement pose question. Le CSA a réuni les chaînes d'information en continu et des rédactions comme celle de BFMTV s'interrogent. Le président de la Société des Journalistes de la radio franceinfo s'en explique.

Nouvelle journée de mobilisation des "gilets jaunes" et interrogations croissantes au sein des rédactions sur le traitement de ce mouvement social. Ce jeudi, le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel a d'ailleurs convié les chaînes de télévision d'information en continu pour parler notamment du temps de parole, l’équilibre des points de vue ou le choix des images. Et cette semaine, des débats ont aussi agité BFMTV, avec un séminaire prévu la semaine prochaine, et la radio franceinfo. Pendant que les réseaux sociaux, pierre angulaire de ce mouvement, restent eux quasi incontrôlables.

Retour sur la réunion au CSA des chaînes d'information en continu. Eric Chaverou

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BFMTV se remet en question à l'occasion des "gilets jaunes". Audrey Dumain

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Entretien avec Thierry Fiorile, journaliste au service Culture de la radio franceinfo et président de sa Société des Journalistes. SDJ qui vient de publier un communiqué au sujet de ce débat éditorial.

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Comment les journalistes de franceinfo ont-ils réfléchi à ce mouvement social ? Avec des réunions spécifiques, au fil des samedis ou des différentes manifestations ?

Nous avons pour habitude de travailler naturellement sur ce genre d'événements, avec des réflexes acquis. Franceinfo est une radio qui a plus de trente ans d'existence, qui est historiquement le premier média français d'information en continu. Au fil du temps, nous avançons sans difficultés, le débat est permanent. 

Après, il est vrai que nous sommes face à un mouvement totalement inédit, qui a surpris tout le monde et qui nous a aussi surpris. La première surprise était la difficulté à trouver un discours cohérent, face à des gens en plus qui ne souhaitaient pas visiblement avoir des porte-paroles, et qui les contestaient dès qu'il y en avait. Cela a compliqué notre travail, comme celui de tous les journalistes. En étant une chaîne d'information en continu, c'est encore plus compliqué. Et cela nous a aussi forcément interpellé dans le temps, avec l'évolution de ce qui s'est passé, la violence notamment, les réticences voire même l’agressivité envers les médias. Nous débattons donc en permanence et nous allons encore plus débattre à notre demande.

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Votre principale question est "la jauge", ce que cela vaut au sein de votre couverture de l'actualité ?

Cette question est récurrente à franceinfo. Dès qu'il y a un gros événement il y a débat sur l'importance que nous y accordons. Dans notre jargon, cela veut dire passer ou pas, et pendant combien de temps, en "édition spéciale". L'"édition spéciale" pendant laquelle on ne va parler que d'un seul événement. Cela, oui, fait débat.

Sur le contenu, nous avons tendance à penser que nous avons des réflexes beaucoup plus réfléchis, beaucoup plus sains que ce que l'on peut voir dans certains médias d'information en continu. Nous ne cherchons pas le spectaculaire. Nous sommes capables à la fois par habitude et professionnalisme de faire zoom avant ET zoom arrière en même temps. C'est difficile. C'est un jeu d'équilibres complexe. Mais nous avons des réflexes. Même s'il y a eu forcément ici ou là des moments que nous n'aurions pas souhaité vivre à l'antenne, des paroles très spontanées de "gilets jaunes" sur lesquelles il n'y a pas eu forcément de contradiction. C'était relativement inévitable.

Vous mentionnez dans votre communiqué le risque d'"hystérisation". 

L'hystérisation de l'information sur une chaîne d'information en continu marque la ligne rouge. Nous devons avoir en permanence à l'esprit que ce risque existe. Quand je regarde certaines chaînes d'information télévisées, j'ai vraiment l'impression qu'elles n'attendent que des incidents sur les Champs-Elysées, ou ailleurs à Paris ou en France. Ce n'est pas notre cas mais devons être prudents sur la façon dont nous donnons la mesure d'un événement qui est, rappelons le, pas si important que cela en terme de mobilisation. Je dirais même que depuis le début il ne cesse de décroître. De 200 000 et quelques manifestants le premier samedi aux alentours de 50 000 samedi dernier. On imagine que le ministère de l'Intérieur a plutôt tendance - c'est dans son ADN - à minorer les chiffres. Mais cette réalité est là : il y a beaucoup moins de manifestants que contre les lois travail sous François Hollande ou qu'en 1995. Et pourtant ce mouvement est en train de formidablement secouer la France.

Ce risque d'hystérisation n'est-il pas plus que jamais attisé par les réseaux sociaux ? En "contaminant" les journalistes.

Depuis plusieurs années, nous sommes confrontés à cette remontée d'informations ou de pseudo informations, voire d'infox, par les réseaux sociaux. C'est dans notre ADN de les vérifier. Nous avons aujourd'hui une agence interne qui mobilise une dizaine de journalistes qui n'est chargée que de cela et nous n'avons, je pense, pas vraiment de problèmes. Même si nous pouvons nous tromper, personne n'est infaillible.

En revanche, l'information telle que nous l'entendons, nous professionnels, est polluée par des maux de volonté de nuire et de fake news qui empoisonnent aussi le débat parce que des gens ne nous croient plus aujourd'hui. C'est effrayant mais certaines personnes ne nous croient pas. C'est un véritable problème, sociétal et a fortiori pour une radio de service public. On le voit aussi aux Etats-Unis avec Donald Trump et ses soutiens. C'est grave car cela remet en question un des piliers de la démocratie : l'information libre. 

Nous sommes, nous, un média libre. Des Français, j'espère qu'ils sont minoritaires, pensent que Radio France est un média d'Etat. Ce n'est pas vrai. Venez ! Passez une journée avec nous à l'intérieur de la rédaction ou sur le terrain, nous sommes des journalistes libres et indépendants.   

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Quelles parades alors ? Quelles réponses avez-vous eu de votre direction ?

Vincent Giret, le directeur de franceinfo, est venu en conférence de rédaction et nous a prévenu par mail que le débat était ouvert. Il a demandé à quatre personnes de la rédaction de récolter tout ce que la rédaction pense de notre traitement médiatique des "gilets jaunes" :  une cheffe de service, une journaliste du service police-justice, un rédacteur en chef et un reporter. Avec un débat sain, permanent, sans a priori. Sur le fond - ce que l'on dit- et sur la forme - le volume. La Société des Journalistes a rédigé un communiqué pour favoriser ce débat et nous avons rencontré Vincent Giret. 

Avec cette idée aussi que personne ne détient la vérité. Nous reconnaîtrons donc a posteriori si nous avons mal traité ou pas suffisamment tel ou tel aspect de ce mouvement. Et un débat collectif aura lieu ensuite.

C'est en interne, mais êtes-vous prêts à avoir des débats avec votre public ?

Nous y réfléchissons. Un reporter disait il y a quelque temps qu'il était effaré après avoir longuement discuté avec un "gilet jaune" de voir qu'il ne le croyait pas, que nous étions mandatés par le pouvoir pour dire du mal de ce mouvement. Notre journaliste lui a proposé de venir.

Il faut casser ce mur et rétablir la confiance avec nous, média de service public, et nous sommes très attachés à ces valeurs là. 

Il faut faire sa part d'autocritique car ce problème est récurrent et ne date pas d'hier. Je me souviens des fausses informations sur le charnier de Timisoara, en Roumanie, des guerres du Golfe et de plein d'événements avec des dérapages. Depuis des années, la confiance s'effrite même si nous avons tendance à être optimistes car la radio, et notamment la radio de service public, est très largement en tête dans les enquêtes de satisfaction du public. Mais ce n'est pas suffisant et il ne faut pas s'endormir sur nos lauriers. Il faut y travailler en permanence.

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Et certains politiques qui ont pu attiser cette méfiance, jusqu'à la haine, vis-à-vis des journalistes ?

Chaque fois que l'on s'en prend à la presse de façon inconsidérée comme cela, on atteint la démocratie. Des politiques n'ont effectivement pas réalisé la portée de leurs propos. Ou ils l'ont fait volontairement, comme Jean-Luc Mélenchon. Nous avons eu des échanges très durs avec lui et la Société des Journalistes a d'ailleurs appelé à revenir à la raison, expliqué qu'il n'était pas possible de traiter les gens d'"abrutis" comme cela et quasiment d'appeler à la violence contre nous. Ce qu'il a dit était très grave et Radio France a porté plainte. C'est dangereux.   

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