Barrage filtrant de "gilets jaunes" le 18 novembre 2018, près du Mans
Barrage filtrant de "gilets jaunes" le 18 novembre 2018, près du Mans

Il était une fois les "gilets jaunes"

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"Gilets jaunes" : retour sur un mouvement en quatre actes

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Chronologie | Les "gilets jaunes" entament l'acte V de la mobilisation. Le gouvernement les a appelés à renoncer après l'attentat du marché de Noël de Strasbourg. Mais certains comptent bien poursuivre le mouvement, malgré aussi les réponses d'Emmanuel Macron. Retour sur les grandes étapes de cette contestation.

Gilets jaunes, acte V. Après plus d'un mois de manifestations chaque samedi, avec des violences en particulier à Paris qui ont pris de l'ampleur, les "gilets jaunes" entendent poursuivre leur mouvement. Si certains ont été sensibles à l'appel à la prudence du gouvernement après l'attentat de Strasbourg, d'autres préfèrent ne pas abandonner la bataille ce samedi 15 décembre. Les réponses d'Emmanuel Macron ne semblent pas avoir apaisé la colère. Son ministre de l'Economie Bruno Le Maire parle d'une véritable "catastrophe" pour l'économie française à l'approche des fêtes de Noël. 

Retour sur ce mouvement inédit en France, qui a aussi trouvé de nombreux échos à l'étranger. 

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Acte I : un mouvement national naît sur les réseaux sociaux

L'histoire des gilets jaunes commence sur les réseaux sociaux. Au départ, des Français qui ne se revendiquent d'aucun parti politique ni d'aucun syndicat protestent contre la hausse des taxes sur les carburants annoncée à partir de janvier 2019. Ils se retrouvent donc autour d'un même symbole : le gilet jaune fluo obligatoire dans chaque voiture. Eric Drouet, chauffeur routier, lance le premier appel à la mobilisation début octobre sur Facebook. Les Français sont invités à manifester leur mécontentement en plaçant un gilet jaune sur leur tableau de bord avant une première journée mobilisation nationale le 17 novembre. 

Le mouvement prend très vite de l'ampleur sur internet. Une pétition en ligne contre la hausse des prix des carburants lancée en mai 2018 par une jeune auto-entrepreneuse, Priscillia Ludosky, passe même de 10 000 signatures à plus de 200 000 signatures en quelques jours. Parmi les autres figures des gilets jaunes : une hypnothérapeute bretonne, Jacline Mouraud. Elle interpelle le Président via une vidéo publiée sur Facebook le 18 octobre : "Mais qu’est ce que vous faites du pognon des Français ?", « Où va la France, M. Macron ?" La vidéo a été regardée plus de six millions de fois.

Sur Facebook, ils sont alors des milliers à rejoindre des dizaines de groupes pour organiser la mobilisation nationale du 17 novembre. Appel à barrer les ronds-points, les routes ou encore les centres commerciaux : les points de rassemblements sont nombreux mais il est impossible de savoir quelle proportion prendra le mouvement dans la rue. 

L'acte I des "gilets jaunes" commence dans certaines villes dès 6 heures du matin. Au total, cette première journée rassemble plus de 290 000 manifestants dans toute la France. Un premier acte marqué par des tensions entre "gilets jaunes" et automobilistes parfois à cran face aux barrages filtrants. Le bilan fait état de deux morts et plus de 500 blessés.

Les "gilets jaunes" barrent un péage à La Ciotat près de Marseille le 1er décembre. Un des modes d'action du mouvement consiste à mettre en place des barrages filtrants.
Les "gilets jaunes" barrent un péage à La Ciotat près de Marseille le 1er décembre. Un des modes d'action du mouvement consiste à mettre en place des barrages filtrants.
© AFP - Gérard Julien

Acte II : Premiers heurts autour des Champs-Elysées

Une semaine plus tard, la mobilisation continue. De nombreux "gilets jaunes" se sont relayés sur les points de rassemblement toute la semaine. Mais le mouvement semble s'affaiblir dans la rue et le 24 novembre les "gilets jaunes" sont moins nombreux : 166 000 dans toute la France selon les derniers chiffres revus à la hausse par le ministère de l'Intérieur. Cet acte II est toutefois marqué par les premiers heurts face aux forces de l'ordre sur les Champs-Elysées, à Paris. Au total, 24 personnes sont blessées dont cinq policiers. 

Face à l'ampleur du mouvement, les "gilets jaunes" décident de s’organiser, toujours avec la volonté de n'appartenir à aucun mouvement politique ni aucun syndicat. Ils nomment alors huit porte paroles pour négocier avec le gouvernement et revendiquent principalement la baisse des taxes et la mise en place d'une assemblée citoyenne. Des porte-paroles rapidement contestés sur le terrain. Certains gilets jaunes dénoncent notamment un manque de concertation.

Les principales revendications des "gilets jaunes" au 29 novembre 2018.
Les principales revendications des "gilets jaunes" au 29 novembre 2018.
© Visactu -

Deux porte-paroles des "gilets jaunes", Eric Drouet et Priscilla Ludosky, sont tout de même reçus dans la semaine par le ministre de la Transition écologique et solidaire, François de Rugy. Il ne les convainc pas d'abandonner et Eric Drouet, figure du mouvement, appelle à une nouvelle journée de rassemblement.

Les quartiers autour de l'avenue des Champs-Elysées vont alors devenir le théâtre de véritables scènes d'affrontements entre forces de l'ordre et manifestants à partir du 1er décembre.

Un véhicule renversé avenue Kléber à Paris lors de la manifestation des gilets jaunes le 1er décembre 2018.
Un véhicule renversé avenue Kléber à Paris lors de la manifestation des gilets jaunes le 1er décembre 2018.
© Radio France - Benjamin Illy

Acte III : Montée en puissance de la violence

Après avoir appelé au rassemblement à Paris une première fois le 24 novembre, des "gilets jaunes" appellent à nouveau à se mobiliser au plus près du pouvoir, dans la capitale. Si l'acte III, le 1er décembre, ne rassemble pas plus de 136 000 manifestants selon le ministère de l'Intérieur, il n'en reste pas moins marqué par une montée en puissance de la violence. Des barricades, des voitures brûlées, des vitrines brisées et des magasins sont parfois même pillés, commerces de proximité compris. 

L'Arc de Triomphe est également pris pour cible par certains manifestants. Des "gilets jaunes" se dressent alors contre eux pour protéger la tombe du soldat inconnu. Après avoir tagué le monument national, des "casseurs" parviennent même à s'immiscer à l’intérieur pour casser et piller ce qu'ils y trouvent. 

Un employé des services de nettoyage efface le slogan "Macron démission" inscrit sur l'Arc-de-Triomphe. 2 décembre 2018.
Un employé des services de nettoyage efface le slogan "Macron démission" inscrit sur l'Arc-de-Triomphe. 2 décembre 2018.
© Radio France - Gilles Gallinaro

Dès son retour du G20 en Argentine, Emmanuel Macron convoque le 2 décembre une réunion de crise à l'Elysée. La ville de Paris estime à plus de trois millions d'euros les dégâts causés dans la capitale.

Trois jours plus tard, Edouard Philippe annonce la suspension pour six mois de la hausse de la fiscalité sur les carburants et du durcissement du contrôle technique. Le lendemain, l'Elysée choisit de supprimer cette taxe pour 2019. Des annonces qui ne parviennent pas à convaincre les "gilets jaunes" qui dénoncent désormais la politique globale menée par le gouvernement depuis 18 mois. 

Acte IV : un dispositif de sécurité inédit 

Après l’enchaînement de violences survenu à Paris, les forces de l'ordre se préparent davantage à l'acte IV, le 8 décembre. Près de 90 000 hommes sont mobilisés dans toute la France, dont 8 000 dans la capitale avec des véhicules blindés. 

Malgré un dispositif de sécurité inédit, des débordements ont lieu dans la capitale, aux abords des grands boulevards notamment, mais aussi dans d'autres villes. A Bordeaux, un jeune manifestant de 26 ans voit même sa main droite totalement arrachée après avoir ramassé une grenade lancée par les CRS. Selon la direction générale de la santé, "179 personnes blessées ont été prises en charge sur tout le territoire par les équipes médicales des hôpitaux". Le ministère de l'Intérieur comptabilise 264 blessés, dont 39 policiers et gendarmes.

Antoine, 26 ans, a été amputé après qu'une grenade lui a explosé dans la main au cours de la manifestation des gilets jaunes de Bordeaux samedi 8 décembre 2018.
Antoine, 26 ans, a été amputé après qu'une grenade lui a explosé dans la main au cours de la manifestation des gilets jaunes de Bordeaux samedi 8 décembre 2018.
© Radio France - Thibault Lefèvre

L'acte IV se termine par un nombre d'interpellations record : 1 723 personnes sont arrêtées dont 1 220 gardes à vue. 

Depuis le début du mouvement, sept personnes sont mortes, suite à des accidents de la route pour la majorité, selon le ministère de l'Intérieur (infographie ci-dessous). Une femme de 80 ans est décédée d'un choc opératoire après avoir été blessée par une grenade lacrymogène. Le ministère de l'Intérieur compte près de 1 400 blessés dont 46 gravement. Plus de 700 policiers, gendarmes et sapeurs-pompiers ont également été touchés. 

Lundi 10 décembre, Emmanuel Macron s'exprime devant plus de 23 millions de téléspectateurs, un record digne d'une finale de Coupe du monde. Le président de la République revoit sa copie, sans pour autant changer de cap. Il annonce de nouvelles mesures en faveur de la hausse du pouvoir d'achat : la prime d'activité sera revalorisée de 80 euros pour une partie des travailleurs au Smic et les retraités touchant moins de 2 000 euros par mois seront exemptés de la hausse de la CSG en 2019. Mais il ne revient pas sur la réforme de l'ISF pour autant. Réactions mitigées des "gilets jaunes" qui n'y croient pas ou espéraient des changements plus profonds. 

Au lendemain de son allocution, seuls 49% des Français interrogés ont trouvé le chef de l'Etat convaincant, selon un sondage publié par OpinionWay pour LCI. Mais 54% des sondés souhaitent l'arrêt du mouvement suite aux différentes annonces du gouvernement et du président de la République.

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© Visactu