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Giuliano Da Empoli : "Notre devoir sera plutôt celui de reconstruire après la défaite"

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Un homme portant un masque passe devant le mur du souvenir consacre aux soldats de la guerre 14-18 (Bruxelles, 07/04/2020 )
Un homme portant un masque passe devant le mur du souvenir consacre aux soldats de la guerre 14-18 (Bruxelles, 07/04/2020 )
© Maxppp - Nicolas Landemard / Le Pictorium

Coronavirus, une conversation mondiale. Pour Giuliano Da Empoli, essayiste italien et ancien conseiller politique de Matteo Renzi, si la crise actuelle est bel et bien une "guerre", les Européens, contrairement aux démocraties asiatiques, la mènent avec les armes d'hier.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation  mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. 

Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ».  Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

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Aujourd’hui, l'essayiste italien Giuliano Da Empoli nous propose une lecture critique de la manière dont les dirigeants européens tentent de répondre à ce qu'ils appellent une "guerre". 

À lire : Kalypso Nicolaïdis : "L’ambition première de l’UE devait être de devenir la gardienne du long terme"

Il est facile d’évoquer le « retour de l’État » face au Coronavirus, mais de quel État s’agit-il ? De toute évidence, la crise actuelle fait ressortir la fonction protectrice originelle de toute organisation étatique. Il est clair aussi que les soignants se retrouvent en première ligne dans ce que nos leaders, issus du XXe siècle, s’obstinent à définir comme une guerre, pour ressentir le frisson de revêtir les habits de Churchill et de Clémenceau. 

Mais le problème est que nous sommes en train de mener cette guerre avec les armes de la précédente. Par rapport à Singapour, Taiwan ou la Corée du Sud, des États comme l’Italie, la France ou le Royaume-Uni font figure d’institutions du Moyen-Âge. Elles sont contraintes de demander à leurs citoyens de se terrer chez eux comme on le faisait à l’époque des pestilences du XIVe siècle, tandis que les démocraties asiatiques affrontent le virus avec les armes de la technologie : les masques à haute protection, le dépistage de masse, le contact tracing

Comme l’a écrit le philosophe allemand-coréen Byung-Chul Han, l’Europe qui proclame l’état d’urgence et ferme les frontières suit un vieux modèle de souveraineté. Aujourd’hui, est souverain celui qui dispose des données. Et nos souverains n’en disposent pas parce qu’ils ne disposent pas des tests. Ils ne sont donc pas de vrais souverains, mais plutôt des impuissants, contraints de redécouvrir des pouvoirs d’autres temps pour restaurer un semblant de contrôle de la situation. 

Constater ce retard ne signifie pas cautionner les mesures invasives de la vie privée qui ont été adoptées dans certains pays asiatiques, où la position des personnes infectées est tracée et rendue publique en permanence. Mais, au-delà du fait qu’aucune mesure ne porte autant atteinte à liberté individuelle que le confinement auquel nous sommes actuellement soumis, il tient aux Européens d’élaborer un modèle différent, plus respectueux des valeurs sur lesquelles sont construites nos sociétés. Pour pouvoir le faire, cependant, nous devrons d’abord rattraper notre retard, qui n’est pas que technologique mais surtout de vision et de prévision. 

La crise mondiale du Coronavirus est une formidable machine à comparer les leaders politiques et les appareils d’État. Par chance, les gouvernants européens peuvent encore compter sur l’héritage des systèmes de santé publics créés au siècle dernier. Mais, on ne peut pas dire qu’ils aient brillé jusqu’ici, ni pour leur capacité de leadership (la palme en la matière revient à Jacinda Ardern, la première ministre de la Nouvelle-Zélande, qui a ordonné le confinement général bien en avance, sans hystérie ni métaphores guerrières), ni pour leur préparation technico-scientifique, ni pour la cohérence de leurs actes au cours des dernières semaines. 

Dans une telle situation, l’usage de métaphores guerrières est un faux pas de la part de nos dirigeants. Si le Coronavirus était une guerre, force serait d’admettre que la majorité des pays européens a été envahie par un blitzkrieg face auquel nos généraux étaient impréparés et divisés. Quand les mesures de confinement auront produit leur effet sur la diffusion du virus, notre devoir sera plutôt celui de reconstruire après la défaite. Et la première condition sera de faire preuve d’une salutaire dose d’humilité. 

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale