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Gloire, jeunesse et gros réseau : le recrutement au CNRS est-il arbitraire ?

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Troisième camouflet pour le sociologue Akim Oualhaci, rétrogradé depuis 2017 par le CNRS contre l'avis du jury académique
Troisième camouflet pour le sociologue Akim Oualhaci, rétrogradé depuis 2017 par le CNRS contre l'avis du jury académique
© Getty - Tim Teebken

Comme en 2017 et 2018, Akim Oualhaci, docteur en sociologie depuis 8 ans, a échoué au concours de recrutement du CNRS en 2019. Comme en 2017 et 2018, il avait pourtant été sélectionné par ses pairs au terme d'un écrémage minutieux. Que révèle ce barrage de l'institution, qui a le dernier mot ?

Il aura fallu douze jours pour que ça tangue pour de bon et qu'on voie éclore des tribunes, des pétitions et même une Assemblée générale (à l’EHESS à Paris, ce mercredi 19 juin). L'affaire remonte au 6 juin : ce jour-là, la communauté des chercheurs en sciences sociales découvrait, médusée, que le CNRS avait de nouveau déclassé Akim Oualhaci au terme de sa dernière campagne de recrutement.

“Déclassé”, c’est-à-dire que le docteur en sociologie (depuis une soutenance qui remonte maintenant à 2011), qui s’était classé quatrième (pour cinq postes à pourvoir) au terme des premiers écrémages assurés par un jury de chercheurs, ne figurait tout simplement plus au classement final publié par la prestigieuse institution. Sorti pour de bon des radars au sprint final en section 36, où la sociologie est regroupée dans une côte mal taillée avec les "sciences du droit".

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“De nouveau”, car ce n’est pas la première fois (ni même la deuxième) que le CNRS contredit le classement effectué par ses pairs pour rétrograder Akim Oualhaci au dernier round. C’est en fait la troisième fois : en 2017, puis en 2018, le même chercheur avait déjà fait l’objet d’un déclassement, dont nous vous avions parlé le 15 juin 2017 sur franceculture.fr. L’an dernier, il était passé sous le seuil des postes en jeu. Un an plus tôt, en 2017, ils étaient deux, Akim Oualhaci et Matthieu Grossetête, à s’être classés premier ex aequo, pour finalement être rétrogradés tandis qu’un des trois postes de chargés de recherche était carrément rayé du concours

Bilan des courses du recrutement 2017: deux juristes et zéro sociologue recrutés, soit la remontada du siècle pour les sciences du droit et, pour le premier jury, un gros camouflet, si l’on compare l’ordre des classements issus des deux dernières étapes. Car il y a en fait deux jurys, qui n’ont au fond pas grand chose à voir, si ce n’est qu’il tricotent l’un après l’autre le destin des chercheurs passés au grill - mais sans aligner la maille dans le même sens manifestement :

Pour comprendre l’enjeu (et la portée) de ces déclassements, il faut se figurer le recrutement au CNRS comme un marathon assez besogneux au sein de sections disciplinaires. Pour juger de leurs pairs, les chercheurs membres du jury (vingt-et-un en tout en section 36, un mélange d'élus et de nommés) opèrent un long recrutement qui court sur près de six mois. D’abord, une sélection sur dossier, une “admission à concourir”, un nouvel écrémage pour sélectionner ceux qui seront “admis à poursuivre”, et enfin, le dernier tamis: “l’admissibilité”. Cette dernière étape remonte au mois de mars. Mais elle ne clôt pas le bal pour autant.

Champagne tiède

Dans le giron académique, il a toujours été plus prudent de ne pas ouvrir le champagne à l’annonce de ces résultats de début de printemps : statutairement, ce jury d’universitaires n’a pas le dernier mot. Car c’est l’institution elle-même qui tranche in fine, en publiant le classement de son jury d’admission. Sans que ça vire à une vaste tectonique des plaques tous les ans, il y a toujours eu des petits ajustements à la marge. L’historienne Claire Lemercier, qui a travaillé sur la gouvernance dans le processus de recrutement, écrivait ceci dans un numéro de 2018 de la revue SocioLogos intitulé Misère et décadence des recrutements ou les revers de l’excellence :

Ces dernières années, les jurys d’admission se contentaient d’opérer chaque année un ou deux changements par Institut (donc un ou deux en SHS, contre sept cette année), en général en inversant la dernière personne d’une liste principale et la première d’une liste complémentaire (et non pas, comme cette année, en déclassant les premier.e.s)

Mais cette année comme déjà l'an dernier, plusieurs sections ont vu leur classement largement remanié. Pas seulement en sciences humaines ou en sciences sociales : parmi les quarante-et-une qui travaillent au recrutement de nouveaux chercheurs, d'autres sections, y compris dans les sciences dures, accusent aussi des déclassements. Mais si la mobilisation commence du côté de la section 36 sur son flanc sociologique, c'est notamment parce que la triplette frappe les esprits : pour la troisième année consécutive, le jury d’admission a spectaculairement ignoré l’évaluation du candidat Akim Oualhaci défendue par le jury d’admissibilité, dont la composition avait pourtant été renouvelée dans l'intervalle.

Alors pourquoi lui ? C’est la question qui point aujourd’hui. D'abord à bas bruit, pour dénoncer “l’acharnement” brutal vis-à-vis de celui qui est, au demeurant, un collègue. Puis, de plus en plus vigoureusement, pour finalement demander : Akim Oualhaci fait-il l’objet de discriminations par l’institution - et si oui, lesquelles exactement ?

En 2017, alors que l'année avait vu les procès en sorcellerie contre la sociologie s'empiler, beaucoup regardaient l'absence de poste pour les sociologues comme une mise au pas de la discipline. Cette fois, le déclassement apparaît plus incarné, et la polémique se concentre davantage sur le cas d'Akim Oualhaci parce que, justement, c'est la troisième fois de suite.

Une tribune parue dans Le Monde daté du 19 juin et signée par 206 chercheurs dont plusieurs sommités étrangères comme Michael Burawoy ou Joan C. Scott, entend mettre les pieds dans le plat :

Les prétendus “critères d’excellence” sont devenus non seulement les instruments bureaucratiques de la remise en cause de l’autonomie du recrutement par les sociologues du CNRS, qui seraient incapables d’évaluer la qualité d’une candidature, mais aussi un stock d’arguments massues pour disqualifier les profils relativement atypiques, voire les discriminer.

Akim Oualhaci est docteur depuis huit ans, au terme d’une thèse co-dirigée en France, à Paris Nanterre, (par Jacques Defrance, sociologue et historien du sport, et membre du CSE, le laboratoire historique de Pierre Bourdieu), et aux Etats-Unis, à la City University de New-York (par William Kornblum). Une thèse qui est le fruit d’une enquête de part et d’autre de l’Atlantique, qui avait pour titre : "Corps, honneur, et domination dans les espaces urbains marginalisés en France et aux États-Unis : Comparaison de la marginalité urbaine et de la domination ethno-raciale à Paris et New York". Il coche donc plus que d’autres le critère international si ardemment mis en avant par le CNRS, ironisent les auteurs de la tribune publiée dans Le Monde.

Dedans / dehors

Le CNRS n'a pas étayé sa décision à ce stade de la controverse. Contacté pour cet article, l'institution n'a pas donné suite. Aussi ceux qui dénoncent une discrimination s’interrogent encore :

  • est-ce un parcours qu'on censure ou ce triple déclassement a-t-il à voir avec le fait qu'étant un chercheur investi dans une sociologie des classes populaires, ses travaux objectivent la distance sociale ?
  • l’idée-même de se proposer d’objectiver cette “domination ethno-raciale” peut-elle avoir joué ? Ou encore, des interventions, comme celle annoncée ce jeudi 20 juin au calendrier du séminaire de l'EHESS "Luttes des savoirs et savoirs des luttes" où Akim Oualhaci est l'invité d'une séance intitulée "Les luttes des quartiers populaires racisés en France" ?

Ou serait-ce alors, allons-y carrément, le patronyme, l'âge (44 ans) et l’origine sociale du candidat trois fois écarté , et sa trajectoire de fils d’ouvrier qui n’a fait ni Sciences Po ni l’Ecole normale supérieure ? Pourtant, rappelle la tribune dans Le Monde, Akim Oualhaci n’arrivait pas tout nu au recrutement du CNRS. Si son origine tranche avec le gros des lauréats, et même des candidats au grade de chargé de recherche, il n’est pas pour autant un électron libre invisible dans son champ : depuis sa thèse fin 2011, son CV en ligne montre au moins cinq contrats post-doctoraux, dans plusieurs laboratoires, et deux laboratoires soutenaient sa candidature au concours du CNRS comme le veut le règlement :

Que reproche-t-on à la candidature d’Akim Oualhaci ? De ne pas avoir suffisamment publié depuis sa soutenance de thèse, malgré un livre scientifique publié en nom propre, quatre articles dans des revues à comité de lecture, dont les prestigieux “Actes de la recherche en sciences sociales”, trois chapitres d’ouvrages collectifs dont deux en anglais et trois rapports de recherche ? 

Surtout, ne décolèrent pas les universitaires, son projet avait été estimé valable… trois années de suite. Car un recrutement CNRS se base normalement sur un projet de recherche. Concrètement, un texte de plusieurs dizaines de pages servant de note d'intention pour le travail à mener une fois recruté. Le CNRS a-t-il infléchi la donne pour finalement jouer les CV contre les projets ? Au point de privilégier des statistiques de publication sublimées à l'eau bénite de la légitimité quantitative dans un élan de ferveur bibliométrique ? La critique était latente depuis au moins deux ou trois ans, et pas seulement en sociologie. Elle trouve une nouvelle vigueur une fois Oualhaci déclassé au nez et à la barbe du jury d'admissibilité qui, lui, avait épluché les projets. Celui de Oualhaci consistait en ethnographie comparative  consacrée aux “intellectuels de quartiers populaires”.

Débats nourris, débats pour rien

La nouvelle vague de déclassements pose la question de l’autonomie de la recherche, et, en somme, de qui juge qui (et de quoi). En désavouant la légitimité de la section 36 trois fois de suite, le jury d’admission a fragilisé la crédibilité d’une délibération collective. Le 7 juin, dans un message lapidaire, le sociologue Romain Pudal, secrétaire scientifique de la section 36, ne disait pas autre chose en écrivant sur une liste de diffusion universitaire : 

La section 36 prend acte de la décision du jury d’admission de modifier profondément le classement qu’elle a établi après un travail collégial minutieux et des débats nourris. Elle déplore ces déclassements réitérés et réfléchit donc aux suites à donner.

Mais au-delà du désaveu, ce déclassement rend aussi visible, à nouveaux frais, la question des débouchés : les syndicats rappellent que la section 36 a payé un plus lourd tribut que bon nombre d'autres disciplines, avec -33% de postes en seize ans (le plus gros entre 2001 et 2011) contre une moyenne de 15% ailleurs. Or ces disciplines souffrent au-delà même du CNRS et le nombre de postes se raréfie un peu partout, rendant les recrutements CNRS plus tendus. Pour les candidats déclassés au concours, c’est même carrément la double peine : quand un chercheur se classe “admissible” pour le CNRS, il rate toute la campagne de recrutement à l'université. Or le ticket d’entrée à l'université a singulièrement renchéri à mesure que le nombre de postes fondait. Au point qu'une rare étude montrait en 2017 (dans la Revue française de science politique) que plus un chercheur est installé dans un poste reconnu... et plus il a tendance à dissuader ceux qui hésitent à se lancer pour de bon dans une thèse.

Enfin, ce troisième déclassement de Akim Oualhaci remet aussi du carburant dans le débat sur les "critères de l’excellence". Formellement, on ignore tout des critères sur lesquels le jury d'admission produit son classement en bout de piste. Le jury est souverain. Il n'est pas tenu d'argumenter, ni même de confronter ses choix à ceux du jury d'admissibilité, qui a passé au peigne fin les dossiers des candidats pendant des mois : le CNRS n'est pas l'INED, où à chaque vague de recrutement, le jury d'admission reçoit le président du jury d'admissibilité, qui défend et explique son classement. Rien de tel au CNRS, où les deux classements sont très étanches. Si bien que les chercheurs mobilisés sont aujourd'hui partagés : exiger la transparence des critères d'excellence du jury d'admission ne confine-t-il pas à se tirer une balle dans le pied ? Après tout, dialoguer sur le bien-fondé de critères c'est aussi installer l'autre jury comme un échelon légitime. 

Aujourd'hui dans le monde académique, on capitalise davantage sur un réseau anglophone ou le diplôme d'une grande école. Mais derrière ces attributs-là de l'excellence, certains dénoncent une forme d’injonction au moule, dont on peut se demander si elle ne revient pas à exclure certains profils. Il y a tout juste 10 ans, la sociologue Michèle Lamont publiait aux presses de Harvard How Professors Think. Inside the Curious World of Academic Judgment (dont vous pourrez lire la recension sur La Vie des idées par ici). Tiré de 81 entretiens menés auprès de membres de jurys prestigieux à la manœuvre dans le recrutement universitaire en Amérique du Nord, le livre devait initialement s’intituler : Cream Rising (grosso modo, “la crème qui remonte”). Une référence à l’une des questions de la sociologue à ses enquêtés :

Pensez-vous que la crème monte naturellement à la surface ?

Le livre qu’Akim Oualhaci a tiré de sa thèse (et paru aux PUR, en 2017) s’appelle, quant à lui, Se faire respecter.