Goliarda Sapienza ou l'art de la joie

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Goliarda Sapienza ou l'art de la joie

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Anarchiste, résistante, féministe, bisexuelle, elle a écrit un chef d’œuvre du XXe siècle : "L’Art de la joie". Voici son portrait, alors que ses "Carnets" récemment publiés aux éditions Tripode éclairent son existence d'une lumière nouvelle.

Goliarda Sapienza se définit elle-même comme une "religieuse marxiste défroquée". Voici la vie magnifique de cette héroïne marginale et subversive, qui ne connut la gloire que dix ans après sa mort en rentrant dans le panthéon littéraire du XXe siècle. 

En savoir plus : Vie de Goliarda Sapienza

Prison, internements psychiatriques, suicides manqués, elle passe sa vie à transgresser, toucher le fond, renaître et à accéder à la joie par l’amour, l’engagement et l’écriture. 

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Nathalie Castagné, traductrice de l'oeuvre de Goliarda Sapienza, dit d'elle qu'"elle a connu la joie, mais paradoxalement, en passant par des affres de dépression". Pour elle, une vraie révolutionnaire se devait de connaître la sérénité, une forme de joie. Goliarda Sapienza ne l'a connue qu'après avoir terminé son roman L'Art de la joie." 

La formation libertaire

Huitième enfant d’une femme puissante et libre, figure du parti communiste et amie de Gramsci, et d'un avocat dit "l'avocat des pauvres", Goliarda passe son enfance dans un quartier populaire de Sicile, dans la ville de Catane, où sa famille est assignée à résidence et harcelée par les fascistes.

Elle est déscolarisée par ses parents qui redoutent un embrigadement fasciste. Empailleuse, boxeuse, musicienne, elle apprend des métiers manuels, se forme seule, lit tout Hugo et Dostoïevski, joue la comédie dans les rues.

A 16 ans, elle obtient une bourse à l’Académie des Art dramatiques de Rome. 

La vie romaine mondaine

Mais la guerre bouleverse tout. Elle entre en résistance, rejoint les Brigades, se cache dans un couvent. À la libération, elle fonde des compagnies théâtrales avant-gardistes, elle connaît un immense succès en interprétant Pirandello. 

À 24 ans, elle rencontre le premier amour de sa vie, le réalisateur communiste Francesco (Citto) Maselli. Figure de la vie intellectuelle, elle travaille avec Visconti. À 34 ans, ébranlée par la révélation des crimes staliniens, elle abandonne théâtre et cinéma pour se consacrer à l’écriture. 

À 38 ans, c’est sa première tentative de suicide. Internée, elle découvre la psychanalyse et écrit dans la foulée ses premiers textes autobiographiques : Lettre ouverte, Le fil de midi.  

Goliarda Sapienza écrira plus tard dans Moi, Jean Gabin

En fermant les yeux, je repassais une à une toutes les scènes sur l’écran de la mémoire, très puissante chez moi, comme du reste comme chez tous ceux qui gagnent leur pain et leur liberté au jour le jour. Pour être bandit, voleur, ou simplement rebelle, il faut avoir par-dessus tout de la mémoire. Autrement, on est foutu.  

La quête de la joie par l'écriture

Après sa deuxième tentative de suicide, elle se sépare de son compagnon puis rencontre Angelo Pellegrino, avec qui elle va travailler le reste de sa vie. Elle écrit dans une discipline de guerrière les milliers de pages de L’Art de la joie

Angelo Pellegrino raconte en 2018 au micro de Julie Navarre pour l'émission Une vie une oeuvre

Un matin à Gaeta, sur la plage, un très beau matin, je voyais que Goliarda était extrêmement troublée. Elle dit : “Je sens que je suis en train de tomber amoureuse de toi, et j’ai peur de ne pas pouvoir finir L’Art de la joie."

Le manuscrit, subversif et brillant, est refusé par toutes les maisons d’édition. Même l’intervention en sa faveur du Président de la république, vieil ami de sa mère, n’y fait rien. À 56 ans, en plein dénuement, minée par les années de plomb, elle est condamnée à la prison pour un vol de bijoux chez une amie. Elle devient la mascotte de la prison. 

Prisonnières politiques et prisonnières de droit commun se battent pour qu’elle dorme dans leur cellule. Elle vit la prison comme une initiation, et en tire son premier livre à succès : L’Université de Rebibbia. Elle renaît. Quelques-uns de ses textes sont publiés, dont une partie de L’Art de la Joie. À 70 ans, dans sa maison sicilienne, elle tombe dans les escaliers et meurt dans l’anonymat. L’Art de la joie est publié en Italie, discrètement. 

Dix ans plus tard, c’est l’édition française qui provoque sa redécouverte et sa gloire en Italie et dans le monde.

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