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Goncourt 2019 : Jean-Paul Dubois pour "Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon"

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Jean-Paul Dubois en 2011
Jean-Paul Dubois en 2011
© AFP - ULF ANDERSEN / Aurimages

Le fil culture. Avec “Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon” (L’Olivier), Jean-Paul Dubois livre le récit de Paul Hansen, un détenu d’une prison de Montréal qui ressasse les grands moments de son bonheur passé. L'auteur remporte le 117ème prix Goncourt par 6 voix contre 4 pour Amélie Nothomb.

Le verdict est tombé peu avant 13 heures, au restaurant Drouant, le traditionnel siège du prix Goncourt et Renaudot depuis 1914. Le jury de l’académie Goncourt présidé par Bernard Pivot et composé d’Eric-Emmanuel Schmitt, Didier Decoin, Paule Constant, Patrick Rambaud, Tahar Ben Jelloun, Virginie Despentes, Françoise Chandernagor, Philippe Claudel et Pierre Assouline a récompensé Jean-Paul Dubois pour Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (L'Olivier), un roman qui raconte les tribulations tragi-comiques d'un fils de pasteur emprisonné à Montréal.

Jean-Paul Dubois, ancien journaliste, remporte ainsi le 117ème prix Goncourt, le plus prestigieux des prix littéraires francophones, au deuxième tour de scrutin par six voix contre quatre face à Amélie Nothomb. L'autrice belge était pourtant considérée comme la favorite de cette édition, avec son roman Soif, déjà best-seller : 150 000 exemplaires ont été vendus depuis sa parution en août.

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"Je serai à peu près le même demain, que quand je suis arrivé ce matin", a déclaré Jean-Paul Dubois à l'annonce du prix. Assailli par les journalistes, le lauréat s'est montré heureux et plutôt surpris : "Tout arrive ! C’est adorable. C'est assez irréel. Je vais vous dire des bêtises." 

Jean-Paul Dubois, lauréat du prix Goncourt, reste en lice pour un autre prix convoité : le Goncourt des lycéens qui sera décerné le 14 novembre.
Jean-Paul Dubois, lauréat du prix Goncourt, reste en lice pour un autre prix convoité : le Goncourt des lycéens qui sera décerné le 14 novembre.
© AFP - ALAIN JOCARD

"Si les romans de Jean-Paul Dubois étaient traduits de l'anglais, il aurait en France un statut comparable à ceux de John Irving ou de William Boyd", soutient le président du jury Bernard Pivot. En 2016, Jean-Paul Dubois était déjà en lice pour le prestigieux prix avec son roman mélancolique et teinté d’humour noir La Succession (L’Olivier), le récit d’un joueur basque, Paul, dont la vie bascule à l’annonce du suicide son père. A l'âge de 69 ans, Jean-Paul Dubois a déjà obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Seuil, 1997) le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (L'Olivier, 2004).

Le discret romancier succède à Nicolas Mathieu, récompensé l’an dernier pour Leurs enfants après eux, une chronique sociale dans la Lorraine des années 1990, mais aussi à… Marcel Proust ! Il y a 100 ans, le prestigieux prix littéraire primait l’écrivain pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs, le deuxième volume de La Recherche du temps perdu. A l’occasion de cet anniversaire, les jurés du prix Goncourt s'étaient déplacés à Cabourg, ville célébrée par Marcel Proust dans son roman "goncourisé", pour annoncer leur troisième sélection.

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Un roman sur le souvenir et l'échec

Le récit de Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon se déroule dans un quartier populaire de Montréal au Québec, au sein d'un immense centre pénitencier. C’est ici que que Paul Hansen, le héros du roman qui partage son prénom avec la plupart des personnages de Jean-Paul Dubois, passe en revue les grands moments de sa vie, dialogue avec les fantômes de son passé. Avant de partager un cellule de six mètres carrés avec un mastodonte des Hells Angels, Paul Hansen était superintendant à L’Excelsior, une résidence dans laquelle il déployait ses talents de concierge bienveillant, toujours prêt à venir en aide aux personnes isolées... A travers les souvenirs de ce taiseux, on voyage de Toulouse au nord du Danemark, à Skagen chez les pêcheurs de plies, en passant par le nord du Canada, où l’amiante empoissonne les sols. Ce qui a conduit Paul Hansen sous les verrous ? Le lecteur ne le découvrira qu’à la fin de sa longue confession, tragique et burlesque.

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En septembre dernier, l'équipe de La Dispute s'était penché sur le roman de Jean-Paul Dubois. Raphaëlle Leiris, cheffe adjointe du Monde des livres, et Grégoire Leménager, journaliste au service "culture" de L'Obs, exprimaient un avis très élogieux. Jean-Christophe Brianchon, rédacteur en chef de I/O Gazette, prédisait même qu'on attribuerait le prix Goncourt à l'écrivain.

C'est un roman parfait pour plusieurs raisons. D'abord, par rapport au précédent roman de Jean-Paul Dubois, "La Succession", que j'avais beaucoup aimé, pour son style extrêmement délicat, l'humour et la tristesse permanentes, le mélange des deux donne quelque chose d'assez singulier et irrésistible. Mais "La Succession" flottait narrativement, il y avait quelque chose d'éparpillé dans le récit, d'imparfait - ce qui lui donnait néanmoins beaucoup de charme. La narration de Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, quant à elle, est parfaite. C'est très structuré, très bien construit : on est en prison avec ce type, on se demande pourquoi il est là, et les épisodes en prison vont alterner avec des réminiscences du passé qui, petit à petit, vont reconstituer sa vie et nous faire comprendre pourquoi il est en prison. Il n'y a pas une page où l'on s'ennuie, parce qu'on attend de comprendre comment ce brave type s'est retrouvé en prison. Grégoire Leménager

C'est un beau traité sur les manières de rater sa vie. On y trouve toutes les obsessions de Dubois et on est heureux de les retrouver. Il y est question de tondeuse, de voitures avec leurs références très précises, de foi, une épouse disparue, des chiens et un peu de chamanisme." Raphaëlle Leiris

Ce roman, presque malgré lui, est calibré pour être un prix Goncourt. Sa construction frise la perfection. Dans sa littérature, il est avant tout question de délicatesse et d'humanité d'auteur où le verbe est au service de la description d'une vie qui, a priori, n'est pas très intéressantes. Jean-Christophe Brianchon

Quelques extraits de Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon :

Il neige depuis une semaine. Près de la fenêtre je regarde la nuit et j’écoute le froid. Ici il fait du bruit. Un bruit particulier, déplaisant, donnant à croire que le bâtiment, pris dans un étau de glace, émet une plainte angoissante comme s’il souffrait et craquait sous l’effet de la rétraction. À cette heure, la prison est endormie. Au bout d’un certain temps, quand on s’est accoutumé à son métabolisme, on peut l’entendre respirer dans le noir comme un gros animal, tousser parfois, et même déglutir. La prison nous avale, nous digère et, recroquevillés dans son ventre, tapis dans les plis numérotés de ses boyaux, entre deux spasmes gastriques, nous dormons et vivons comme nous le pouvons.

Les premières années, j’avais eu énormément de difficultés à accepter  l’idée de devoir vivre avec mes morts. D’écouter la voix de mon père  sans broncher comme quand j’étais enfant, que nous habitions à Toulouse  et que ma mère nous aimait. (…) Winona disait souvent qu’il n’y avait rien de plus normal que d’accepter ce dialogue avec les défunts qui vivaient désormais dans un autre univers.

L’idée de vivre dans une ville ouatée d’amiante, poudrée par le poison, guettée par l’abestose, ne me préoccupait pas plus que les autres résidents de Thetford Mines qui naissaient, grandissaient, apprenaient, flirtaient, baisaient, se mariaient, s’assuraient, travaillaient, divorçaient, socialisaient, rebaissaient, vieillissaient, toussaient, et mouraient entre les monts et cratères, les terrils et les fosses.

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