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Goncourt à Hervé Le Tellier : qu'est-ce que l'Oulipo, cette (litté)rat(ure) de laboratoire ?

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Touches d'une ancienne machine à écrire à Villebéon (Seine-et-Marne)
Touches d'une ancienne machine à écrire à Villebéon (Seine-et-Marne)
© Getty - Julien Fourniol/Baloulumix

"Si je n'étais pas membre de l'Oulipo, j'aurais écrit un roman très différent", a affirmé lundi 30 novembre Hervé Le Tellier. Mais quel est ce drôle d'atelier littéraire, présidé par le nouveau lauréat du Prix Goncourt ? Retour sur un laboratoire de l'écriture, en ébullition depuis soixante ans.

"Qu'est-ce que l'Oulipo ? OULIPO ? Qu'est ceci ? Qu'est cela ? Qu'est-ce que OU ? Qu'est-ce que LI ? Qu'est-ce que PO ?" Par cette espiègle série d'interrogations, il n'avait pas échappé au romancier Jacques Roubaud et à l'historien Marcel Bénabou, de la première génération des Oulipiens, la curiosité que pouvaient susciter ces quelques syllabes. Six lettres pour signifier le principe suivant : mettre l'écriture sous cloche afin de mieux en faire surgir la création. Depuis tout juste soixante ans, c'est la contrainte volontaire qui guide les écrivains de l'Ouvroir de littérature potentielle. En ressort une langue riche et fantaisiste, au sein de laquelle intervient un abondant vivier de savoirs, tant littéraires que scientifiques. Un asservissement du langage, une contrainte qui se fait étreinte, par ceux qui l'aiment le plus. C'est ce qu'expliquait Hervé Le Tellier, président de l'Ouvroir depuis 2019 et lauréat du prix Goncourt pour son roman L'Anomalie, le 1er décembre dans le Journal de 8h :

L'Oulipo, l'Ouvroir de littérature potentielle, c'est un groupe de travail qui existe depuis maintenant soixante ans et qui regroupe donc des mathématiciens, des physiciens, des amoureux du langage, des écrivains évidemment aussi, qui tous travaillent sur la littérature sous contrainte. C'est-à-dire qu'on s'intéresse à la manière dont un texte peut naître en appliquant dans son écriture une consigne, une structure, une forme ou ce qu'on appelle aussi, une contrainte. L'idée est toujours de s'imposer des choses pour commencer à écrire. 

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Naissance d'une "société secrète"

Pour mieux saisir les ressorts oulipiens, il est nécessaire de faire la genèse de ce petit groupe se définissant lui-même comme "des rats qui ont à construire le labyrinthe dont ils se proposent de sortir". Une construction qui démarre il y a un peu plus de soixante ans, le 24 novembre 1960, sous les auspices de l'alliance entre l'écrivain Raymond Queneau et son complice scientifique et néanmoins féru de littérature, François Le Lionnais. Elle prend alors le nom de "Selitex", comprenez Séminaire de littérature expérimentale qui, de l'initiative du professeur Albert-Marie Schmidt, le cèdera bien vite à l'original et bien plus amusant Oulipo. Autour des deux hommes se constitue ainsi une formation d'une dizaine de membres, conjuguant appétence de l'écriture et penchant scientifique, et qui ont pour autre point commun de faire partie de l'entourage de Queneau, dont ils sont tant les amis que les admirateurs. Des mathématiciens intéressés par la littérature, des écrivains en symbiose avec les mathématiques, qui travaillent dès lors dans la discrétion la plus totale de leur "une société secrète".  

C'est ainsi la naissance d'un véritable laboratoire de l'écriture, à une période charnière de l'évolution littéraire française, qui signe la fin d'une double illusion. Celle du surréalisme et sa figure de l'écrivain libre, avec lequel Raymond Queneau est quelque peu brouillé, et celle du mirage de l'engagement sartrien par sa dictée de la morale. Rompre avec des illusions, c'est aussi une conséquence de la sortie de guerre, pas si lointaine, dont on s'approprie dès lors la violence, comme tend à l'expliquer Camille Bloomfield invitée de "Tire ta langue" le 21 décembre 2014

C'est dans la période d'après-guerre que l'esthétique de la contrainte émerge. C'est comme si, dans ce moment où l'on ne peut plus rien écrire après l'horreur de la guerre et les atrocités des camps, il fallait trouver une autre façon de se réapproprier la violence. Et par là, de se réapproprier la contrainte. Ce n'était que par ce travail parfois très violent sur la langue que cela était possible. Quand on se passe d'une lettre aussi courante que le "e", c'est vraiment un usage extrêmement violent de la langue. Cela est abordé plutôt de manière ludique, en tout cas en apparence. Il y a très certainement un limon de la guerre chez cette génération d'Oulipiens, qui quinze ans après, en restent très marqués et cherchent un moyen de recommencer à écrire et à produire, après cette période d'indicible silence.  

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Une littérature en négatif

N'étant ni un mouvement littéraire nouveau, ni une nouvelle esthétique, l'Oulipo se définit par le négatif, dans le refus de ce qu'il n'est pas. Les Oulipiens ne se veulent pas avant-gardistes autoproclamés. Et pourtant, ils innovent. Non pas en détruisant tout ce qui a été établi, mais en introduisant de nouvelles règles. Celles-ci ne sont pas des dogmes mais des contraintes malicieusement choisies : supprimer une lettre d'un mot pour en faire un autre, l'exclure d'un texte tout entier, tirer un poème à partir de vers existants, en changer la ponctuation et en fondre de tout neufs... L'écriture devient alors un jeu.  

Ainsi, dans son texte À l'Oulipo, Georges Perec consacre un poème au groupe littéraire dont il est l'un des piliers depuis 1967. Il suit ici les règles de la "belle absente" : six vers pour les six lettres qui composent le mot, ici "Oulipo", et le mettre ainsi à l'honneur. Le premier vers doit utiliser toutes ses lettres à l’exception du premier O, le deuxième vers toutes ses lettres à l’exception de la deuxième, à savoir le U … et ainsi de suite !  

Champ défait jusqu’à la ligne brève,
J’ai désiré vingt-cinq flèches de plomb
Jusqu’au front borné de la page chétive.
Je ne demande qu’au hasard cette fable en prose vague,
Vestige du charme déjà bien flou qui
Défie ce champ jusqu’à la ligne brève.

Mathématicien et co-fondateur de l'Ouvroir, Claude Berge avait ainsi fait de l'Oulipo un "anti-hasard". Le projet littéraire oulipien où la contrainte littéraire devient un outil stratégique repose également sur une exploration méthodique des potentialités de la littérature, voire plus largement de la langue elle-même. Les "rats" emprisonnent alors les mots dans des structures et des contraintes nouvelles, formant donc ce "labyrinthe" d'où ressortent des œuvres inédites et originales. Recherche à laquelle s'ajoutent les concepts logiques de la science, et un travail sur les œuvres littéraire du passé. Car c'est là le dernier aspect de l'Oulipo, celui du "plagiat par anticipation" : trouver les traces dans la littérature antérieure de ces formes et structures choisies comme des cadres de l'Oulipo. Entre autres "plagiaires par anticipation", nous pouvons ainsi compter Robert Desnos, Raymond Roussel ou encore Jean Molinet.

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De "l'éternel" et de "l'éphémère"

De ces contraintes formelles ont alors jailli un ensemble de productions aussi novatrices que pétillantes d'humour. Car il va sans dire que l'œuvre oulipienne se situe entre le corsetage revendiqué de la langue et un humour que l'on pourrait qualifier de potache. En témoignent les Exercices de style de Raymond Queneau, où il s'agissait d'écrire quatre-vingt dix-neuf versions de la même histoire. Aussi, dans La Disparition, Georges Perec éliminait la lettre "e", pourtant voyelle la plus utilisée de notre langue, sur quelques 300 pages d'écriture, tandis qu'en 1972 il n'en glissait aucune autre dans Les Revenentes. On sent là l'ambition à la fois simple et démesurée de ce groupe d'une quarantaine de membres- ceux "excusés pour cause de décès" compris - amoureux de la langue, et cherchant "en même temps l’éternel et l’éphémère".

Mais alors, "Qu'est-ce que OU ? Qu'est-ce que LI ? Qu'est-ce que PO ?". C'est Hervé Le Tellier qui y répond encore une fois le mieux au micro d'Adèle Van Reth, dans " Les Chemins de la philosophie" du 17 mars 2016

"Ou" c'est l'ouvroir. C'est très simple, ça veut simplement dire un petit groupe de gens qui se réunissent dans un endroit qui est plutôt clos, un petit peu l'endroit où on œuvre, une sorte de boudoir. Pour des gens qui font de la broderie. "Li", littérature, c'est une définition possible. Ça serait un acte volontaire d'écrire. Donc, pas quelque chose qui serait par exemple les horaires des chemins de fer. On pourrait travailler avec, mais ce n'est pas le départ. Et puis enfin, "Po", la potentialité. On peut la définir comme étant l'énergie potentielle ou la potentialité. C'est quelque chose qui est contenu dans le langage et qu'on exprime justement, par la contrainte.

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