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Grande Collecte d’archives nationales : trois destins de femmes

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De gauche à droite : Lélia Allégret Rahmani, Muguette Schmuki et sa petite-fille Betty Martin et Anna Ljubic
De gauche à droite : Lélia Allégret Rahmani, Muguette Schmuki et sa petite-fille Betty Martin et Anna Ljubic
© Radio France - Claudia Bertram

Les femmes sont à l'honneur de la troisième "Grande Collecte" initiée par le ministère de la Culture. Le grand public est invité à faire don d'archives privées pour enrichir les fonds publics. Trois femmes nous ont raconté pourquoi elles s'apprêtent à transmettre des objets marquants de leur vie.

De vieilles photos, des documents gardés au fond des placards… Le 9 juin dernier, une Grande Collecte nationale a été lancée auprès du grand public par les Archives nationales. Le but ? Recueillir des archives privées, papiers personnels ou familiaux, photographies, correspondances ou même journaux intimes, pour enrichir les fonds conservés dans les services publics à propos de femmes. Car les archives de femmes manquent pour écrire leur histoire, notre histoire. C’est le constat que l’historienne Françoise Thébaud a pointé dans un rapport remis à la ministre de la Culture. "Collecter des archives de femmes relève aujourd’hui d’un double enjeu scientifique et démocratique", souligne-t-elle. 

Après la Grande guerre et les relations entre la France et l’Afrique, la troisième "Grande Collecte" nationale porte sur les femmes et le travail. Chaque citoyen est invité à y participer : 

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Tous les corps de métiers, toutes les activités militantes ou associatives, sont concernés. Du travail des champs à l'usine, de l'école à l'université, de la science et de la recherche à la scène, du travail social au travail domestique, tous les parcours de vie sont susceptibles d’enrichir l’écriture de l’histoire des femmes en France du XIXe siècle à nos jours.

Nous avons rencontré trois femmes, trois donatrices qui s’apprêtent à participer à cette "Grande Collecte". Elles nous ont raconté la petite histoire qui se cache derrière chaque photographie, chaque document, chaque objet et qui participent à la grande Histoire. 

Lélia Allégret Rahmani : "quand j’ai entendu parler de cette grande collecte je n’ai pas réfléchi… Le travail, c’est ma mère " 

Quand Lélia Allégret Rahmani entend parler de l'initiative ayant pour thème "les femmes et le travail", c’est une évidence : elle doit faire don du peu de choses qu’elle possède concernant sa mère. Quelques photos en noir et blanc prises dans les années 1980 dans le dernier atelier où a travaillé sa mère, Marguerite Lavigne. Elle était brosselière. Un document de la Sécurité sociale récapitulant sa carrière et puis, bien-sûr, des brosses et des pinceaux. 

Le don aux Archives nationales s’est imposé à elle comme un "élan".

C’est déposer quelque part ce témoignage d’une vie de labeur, elle qui ne gardait rien, qui ne voulait surtout pas parler d’elle, qui ne voulait surtout pas se mettre en avant… Mais qui en parlait avec enthousiasme parce que c’était ce qui animait sa vie (…) Cela peut illustrer une femme ouvrière comme il y en a eu des centaines de milliers.

Mais se séparer de ces quelques objets n’est pas un geste facile. "Ces photos sont les seules choses que j’ai de maman…"

Ce document illustre les grandes dates de la vie de salariée de la mère de Lélia Allégret Rahmani
Ce document illustre les grandes dates de la vie de salariée de la mère de Lélia Allégret Rahmani
© Radio France - Claudia Bertram

Depuis deux ans, Lélia Allégret Rahmani tente de retracer l’histoire de sa mère et la "Grande collecte" a relancé sa recherche. La veille du lancement le 9 juin, elle met la main sur ce document, rangé dans un carton. Un document précieux puisqu’elle n’a que très peu d’éléments sur sa mère. "Je n’avais que ces quelques photos, je n’avais aucun papier. Elle n’apparaît jamais sur les photos de famille et surtout, elle ne parlait pas.

Ce document de la Sécurité sociale, "une sorte de récapitulatif de sa carrière", lui permet d’avoir une idée précise de son parcours, même si de nombreux détails restent flous. 

"Elle a commencé à travailler très jeune puisqu’elle a quitté l’école à 11 ans"

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Lélia Allégret Rahmani possède quelques photos, en noir et blanc, prises par un photographe professionnel de la mairie d'Aulnay-sous-Bois, dans les années 1980. Elles constituent un témoignage laconique mais permettent tout de même de rendre compte du travail de sa mère comme ouvrière dans un atelier de brosserie. 

Des photos qui mettent en exergue le travail minutieux de sa mère à l’atelier

Il y avait un côté minutieux et il y avait un côté force, parce que ce n’était pas le même travail de faire des petits pinceaux en poils délicats que de faire des grosse brosses sur lesquelles il fallait vraiment tirer très très dur.  

Une autre photo témoigne également du labeur de sa mère : "Là, de grands établis. C’est là où ma mère se tenait 12 heures, peut-être 14 heures, par jour". 

Mais sur plusieurs clichés, on peut entrevoir un sourire s’esquisser sur le visage de sa mère. Sans aucun doute, cette ouvrière était heureuse au travail. "C’était toute sa vie", admet Lélia. A tel point que son travail passait avant sa vie de famille.

La brosserie, elle m’enlevait ma maman. Elle n’était qu’à la brosserie, elle était là pour ses pinceaux. 

La mère de Lélia a travaillé dans plusieurs ateliers, l’un était situé dans le 15e arrondissement de Paris. "Nous, on habitait à la Plaine Saint-Denis. Tous les matins, elle prenait le bus, Porte de la Chapelle. Elle faisait pratiquement toute la ligne de métro. Elle partait très tôt, elle rentrait très tard". 

Confectionner des brosses et des pinceaux impliquait de travailler différents matériaux (poils d’écureuil, poils de sanglier, chiendent...)
Confectionner des brosses et des pinceaux impliquait de travailler différents matériaux (poils d’écureuil, poils de sanglier, chiendent...)
© Radio France - Claudia Bertram

Lélia a peu de photos mais beaucoup de pinceaux et de brosses. Pas sûr que les Archives nationales acceptent les objets mais si c’était le cas, elle serait prête à en donner quelques-uns.

"C'était vraiment un travail qui avait des côtés durs, physiques"

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Muguette Schmuki : "on est partagé entre le fait que cela doit rester personnel mais aussi que cela fait partie de l’âme du pays" 

A 89 ans, Muguette Schmuki a gardé plein de photos, de documents et d’objets de sa vie de commerçante, mais aussi de celle de ses parents avant elle. Cette habitante de Cormeilles-en-Parisis, dans le Val d'Oise, a l’intention de partager les témoignages de la vie qu’elle a vécue. C’est aux archives municipales de sa ville qu’elle fera don, certainement de photos, et d’une balance. Elle ne sait pas quand, ni quoi très précisément. "Je pense que ce n’est pas facile pour ma grand-mère", explique Betty Martin, sa petite-fille. 

Certains objets personnels sont restés dans sa famille parfois durant plusieurs générations. Et puis, il y a l’héritage qu’elle veut laisser à ses enfants et ses petits-enfants. "On est partagé : entre le personnel et ce qui est aussi l’âme du pays", résume Muguette. Mais en attendant qu’elle fasse un choix, Muguette Schmuki nous fait découvrir quelques objets et leur histoire. 

Muguette Schmuki vendait ses graines à la mesure, grâce à cette balance, héritée de sa mère.
Muguette Schmuki vendait ses graines à la mesure, grâce à cette balance, héritée de sa mère.
© Radio France - Claudia Bertram

Posée sur une étagère dans le couloir, cette balance, ses poids et ses mesures. C’est avec cet objet que Muguette Schmuki vendait ses graines au kilo. Et sa mère avant elle. Les parents de Muguette ont lancé un commerce de graineterie à Cormeilles-en-Parisis. En 1951, Muguette et son mari reprennent l’affaire. Elle a alors 22 ans. 

C’était un petit magasin. Comme ça marchait très très fort, il fallait progresser ou bien mourir. On a acheté la grange agricole du grand père, on l’a transformé en jardinerie. On avait évolué très très gros.

"C’était un petit magasin. Comme ça marchait très fort, il fallait progresser ou bien mourir"

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A droite, Muguette, sa soeur Violette et leur mère, au milieu de leurs terres, à Cormeilles-en-Parisis, dans les années 1930.
A droite, Muguette, sa soeur Violette et leur mère, au milieu de leurs terres, à Cormeilles-en-Parisis, dans les années 1930.
© Radio France - Claudia Bertram

Hommes et femmes travaillent y compris la terre. Et "les femmes encore plus, parce qu’en réalité, elles faisaient à manger, elles faisaient la terre, elles faisaient les mômes, elles s’occupaient des gosses et tout ça…", précise Muguette.

"Après la guerre, les fleurs cela ne marchait plus mais il fallait quand même vivre"

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Muguette Schmuki derrière sa caisse, dans son commerce de graineterie, à Cormeilles-en-Parisis, en 1963.
Muguette Schmuki derrière sa caisse, dans son commerce de graineterie, à Cormeilles-en-Parisis, en 1963.
© Radio France - Claudia Bertram

Muguette Schmuki se souvient de journées de travail bien remplies. "5 heures du matin-minuit : je passais les commandes avant qu’on ouvre le magasin, qui devait être en ordre"

Betty Martin, la petite-fille de Muguette, aide sa grand-mère à se souvenir. "Mamie, quand j’étais petite, je te voyais beaucoup à la caisse. Je t’ai vu aussi beaucoup travailler dans les papiers, tu t’occupais de la comptabilité…" . Muguette confirme qu’elle devait s’occuper de multiples tâches : "servir les clients, tenir la caisse, tenir les comptes, faire à manger… beaucoup de choses !"

Mais Muguette se remémore ses années de dur labeur avec beaucoup de plaisir. Elle a toujours un sourire aux lèvres lorsqu’elle en parle. Pourtant, ce n’est pas ce à quoi elle aspirait plus jeune. Elle raconte, toujours en souriant, sans amertume :

Moi, je voulais être reporter journaliste… Je rêvais… Mais papa et maman m’ont dit non : tu travailleras soit chez le notaire, soit tu seras comptable à la maison !

"On m'appelait Madame tiroir-caisse"

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Anna Ljubic : "cela montre le combat d’un femme, la force mentale, la persévérance, le désir de réussir"

Cette habitante de Suresnes a elle aussi décidé de participer à la "Grande Collecte" et elle fera don, aux archives municipales de sa ville, de photos et de documents qui retracent le parcours de sa mère, Stana Ljubic, originaire d’ex-Yougoslavie et qui a migré en France dans les années 1960. Stana Ljubic a 78 ans aujourd'hui. 

Pour Anna Ljubic, sa fille, faire ce don est important :

Laisser une petite trace pour raconter le parcours de ma mère, cette histoire de voyages, d’investissement personnel qu’elle a pu avoir en recommençant tout une vie à Suresnes, en France, alors qu’elle ne parlait pas la langue. (…) Cela montre le combat d’une femme, la force mentale, la persévérance, le désir de réussir.

Trois photographies qui montrent Stana Ljubic, de la Croatie à la France.
Trois photographies qui montrent Stana Ljubic, de la Croatie à la France.
© Radio France - Claudia Bertram

A travers quelques photos, la plupart en noir et blanc, Anna nous fait revivre le parcours de sa mère. Un premier cliché permet de replonger dans l’enfance de sa mère et de comprendre. Enfant, sa mère arrête l’école jeune car ses parents privilégient l’éducation de ses deux frères. "Les filles allaient aux classes minimum et après elles travaillaient plutôt aux côtés de la maman". Sa mère travaille beaucoup la terre. Puis elle se marie et tombe enceinte. Mais son mari l'abandonne. "A l’époque dans certains villages, ce n’était pas très bien vu qu’une fille revienne soit avec le bébé soit après une rupture (...) Son père lui a dit qu’elle ne pouvait pas rester ici dans le village"

Il l'envoie en France, en espérant qu'elle puisse y refaire sa vie. "Ils avaient écho de la France comme une terre d’accueil et ils étaient certains qu’elle allait trouver un travail". Dans les années 1960, sa mère arrive en France_,"ne sachant pas lire, ni écrire, ni parler la langue"._

"Elle a refait sa vie ici, ne sachant pas lire ni écrire"

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Stana Ljubic a reçu cette médaille d'honneur après avoir travaillé vingt ans à l’hôpital Foch comme femme de service.
Stana Ljubic a reçu cette médaille d'honneur après avoir travaillé vingt ans à l’hôpital Foch comme femme de service.
© Radio France - Claudia Bertram

Après un ou deux ans à faire des ménages, Stana Ljubic postule comme femme de ménage à l’hôpital Foch. Elle y travaille durant vingt ans, comme en témoigne sa médaille d’honneur du travail. Depuis des années, la médaille et le diplôme qui l’accompagnent sont encadrés et accrochés au mur de la vieille dame. 

C’est sa fierté parce qu’elle est partie de rien, elle ne savait pas parler français. Quand elle a eu ce poste-là, c’était une satisfaction. Elle a travaillé, elle a fait des heures supplémentaires… Elle a donné le meilleur de'elle-même pour être embauchée dès la première année. Grâce à ce poste-là, elle a retrouvé sa dignité, explique Anna.

C’est aussi par le travail que sa mère retrouve l’amour et fonde une famille : elle rencontre son deuxième mari, le père d’Anna, à l’hôpital et "c’est sur son lieu de travail qu’elle a donné naissance", raconte Anna dans un sourire.

"Pour elle, cela correspond presque à un diplôme qu'elle n'a pas eu à l'école"

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Anna Ljubic montre son certificat de nationalité française, reçu le jour de ses 18 ans.
Anna Ljubic montre son certificat de nationalité française, reçu le jour de ses 18 ans.
© Radio France - Claudia Bertram

Fille d’immigrés, Anna Ljubic reçoit la nationalité française à 18 ans. "Comme mes parents étaient tous les deux d’origine serbe, même en étant née à Suresnes, en France, je n’étais pas Française d’office". Son certificat reste, aujourd’hui encore, un document très important pour elle, mais aussi pour sa mère. "Pour elle, être Française, cela signifiait de meilleures opportunités de réussir, de trouver un travail".

"Il y avait toujours cette crainte de devoir retourner au pays"

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>> Retrouvez aussi un reportage multimédia interactif, "Pixel", à l'occasion de la première Grande collecte, consacrée à la première Guerre mondiale