Grande Guerre : des jardins pour penser la paix

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Grande Guerre : des jardins pour penser la paix

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Le jardin de la paix néo-zélandais a été implanté au pied des remparts de la commune du Quesnoy (Nord)
Le jardin de la paix néo-zélandais a été implanté au pied des remparts de la commune du Quesnoy (Nord)
© Radio France - Fiona Moghaddam

Depuis 2018, l’association Art et Jardins, implantée dans les Hauts-de-France, crée des "jardins de la paix“, près ou dans des lieux de mémoire de la Grande Guerre. Une manière de commémorer la Première Guerre mondiale et de penser la paix, autrement.

L’initiative d’ Art et Jardins a débuté pour le centenaire de la Première Guerre mondiale. Depuis quatre ans, l’association amiénoise construit des "jardins de la paix" près des lieux symboliques de la Grande Guerre : cimetières, monuments aux morts, musées, zones de bataille... Plus que de commémorer le conflit, c’est une manière de penser la paix différemment.

Il existe aujourd’hui 20 jardins de la paix, les premiers ont été créés en 2018 dans les Hauts-de-France, "un territoire blessé". "La Première Guerre a marqué les Hauts-de-France, commence Nathalie Vallée, directrice de projets à l'association Art et Jardins, au début de la présentation des jardins du Quesnoy, une commune située au sud-est de Valenciennes, à quelques kilomètres de la Belgique. C’est vraiment lié à l’histoire des Hauts-de-France, cela a même marqué physiquement le paysage. Il y a encore des endroits où des trous de mines sont visibles, on retrouve encore des morceaux d’obus… Beaucoup de villages ont été détruits."

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Le reportage de Fiona Moghaddam sur les "jardins de la paix“

3 min

Conçus par des paysagistes originaires des pays impliqués dans la guerre

Au Quesnoy, le jardin de la paix belge a été installé au pied des fortifications, et quelques centaines de mètres plus loin, au cœur des douves, un jardin néo-zélandais a vu le jour. En novembre 1918, les troupes néo-zélandaises avaient escaladé les fortifications Vauban qui entourent Le Quesnoy et ainsi libéré la ville, alors occupée depuis quatre ans par les Allemands.

La particularité de ces lieux dédiés à la paix est qu’ils sont imaginés par des paysagistes ou des architectes originaires de pays protagonistes de la Première Guerre mondiale. "L’idée que l’on avait, explique Gilbert Fillinger, le directeur d’Art et Jardins, était d’inviter les artistes venus de cette trentaine de nations – parfois il s’agissait de nations colonisées - qui ont participé au conflit. Et de donner existence à tous ces gens, tous ces pays, par le biais des artistes paysagistes et de leur donner cette possibilité de mener une réflexion autour de la question la paix."

Les lieux choisis ont aussi un lien avec les pays protagonistes. "C'est très important, estime Gilbert Fillinger. Un endroit comme Vimy (Pas-de-Calais), où les soldats canadiens sont enterrés est un lieu de la mémoire du Canada. C'est donc là que l'on a fait le jardin canadien. À Vouziers (Ardennes), 200 soldats tchèques et slovaques sont enterrés, il y a donc un jardin tchèque et slovaque."

Gilbert Fillinger est le directeur d'Art et Jardins, à l'initiative de ces jardins de la paix
Gilbert Fillinger est le directeur d'Art et Jardins, à l'initiative de ces jardins de la paix
© Radio France - Fiona Moghaddam

Pour les deux paysagistes néo-zélandaises, Xante White et Zoë Carafice, qui ont conçu le jardin du Quesnoy, la tâche n’a pas été simple. "80% des plantes qui sont en Nouvelle-Zélande ne se trouvent nulle part ailleurs, raconte Gaël Chabin, directeur technique d’Art et Jardins, qui suit de près les différents chantiers. Donc quand les deux paysagistes sont venues ici, elles ne reconnaissaient aucune plante !" Elles ont finalement opté pour des fleurs trouvées en pépinière en France, avec une majorité de plantes rouges, une couleur sacrée pour les Maoris.

Le rouge est une couleur sacrée pour les Maoris. Dans le jardin de la paix néo-zélandais du Quesnoy, le 20 octobre 2022
Le rouge est une couleur sacrée pour les Maoris. Dans le jardin de la paix néo-zélandais du Quesnoy, le 20 octobre 2022
© Radio France - Fiona Moghaddam

À une cinquantaine de kilomètres de là, à la frontière avec le Pas-de-Calais, a été construit un petit musée dans le village de Flesquières : le Cambrai Tank 1917. Sa pièce maîtresse et quasiment exclusive est un char d’assaut, vestige de la bataille de Cambrai qui a eu lieu en novembre 1917. "La bataille de Cambrai était un massacre de tanks. L’armée britannique est tombée dans un piège et tous les soldats ont été massacrés dans leur tank", commente Sébastien Perret, le paysagiste qui a créé le jardin franco-britannique à Flesquières, installé à côté du musée et du cimetière britannique où reposent quatre soldats qui étaient à bord du char exposé. Sébastien Perret a imaginé son jardin comme un balade, dans laquelle le promeneur avance dans une "mer de deschampsia", une plante graminée. Au milieu de ces quelques 7 842 deschampsia dorés d’un mètre de haut, des tubes en acier couleur rouille se dressent ici et là. "Ces tubes en acier rouillé évoquent le canon des tanks", précise Sébastien Perret. Mais pointés vers le ciel, ils ne visent plus personne, "c’est la trêve de la guerre".

"Il y a un lien direct entre ce que l’on découvre dans le musée et le jardin" ajoute le paysagiste qui a voulu concevoir un espace apaisant. Le chemin se poursuit jusqu’au point phare de la balade, une anamorphose formée avec l’ensemble des tubes, au milieu desquels un cercle doré apparaît : "il symbolise l’union des peuples et la peinture dorée, le raffinement de la culture des humains", selon Sébastien Perret.

Dans le jardin franco-britannique, les tubes couleur rouille se dressent au milieu des deschampsia, avant de créer une anamorphose à un autre point du vue
Dans le jardin franco-britannique, les tubes couleur rouille se dressent au milieu des deschampsia, avant de créer une anamorphose à un autre point du vue
© Radio France - Fiona Moghaddam
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4 min

Un jardin au milieu d'anciennes tranchées

Pour participer à ce projet, Sébastien Perret et l’ensemble des paysagistes ou architectes ont répondu à un appel à candidatures international. C’est ainsi que le paysagiste américain David Simonson a pu imaginé son jardin américain, installé à l’est de Reims, sur la commune de Souain-Perthes-lès-Hurlus, aux pieds de l’imposant monument aux morts de la ferme de Navarin. Un autre monument aux morts, dédiés aux soldats américains, est situé à quelques kilomètres, le monument du Blanc Mont. Participer à cette initiative est une grande fierté pour ce Californien, installé en France depuis plus de dix ans, dont le grand-père travaillait dans la Navy à San Diego.

Le site se trouvant au milieu d’anciennes tranchées, David Simonson a pensé son futur jardin comme une succession de tranchées, plus ouvertes, "un jardin de mémoire où l'on peut se projeter dans l'univers qui existait autrefois". Une immersion d'autant plus forte que l'endroit est proche d'un centre d'entraînement de l'armée et est donc régulièrement survolé par des avions militaires, parfois des coups de feu se font aussi entendre... L'ancienne zone de conflit n’a jamais été dépolluée, il était impossible de creuser dans les terres pour ce jardin. Alors, David Simonson l'a imaginé légèrement surélevé, avec différents talus qui pour le moment ne ressemblent qu’à une série d’amas de terre.

Le paysagiste américain David Simonson présente son jardin américain, pensé comme les anciennes tranchées qui l'entourent
Le paysagiste américain David Simonson présente son jardin américain, pensé comme les anciennes tranchées qui l'entourent
© Radio France - Fiona Moghaddam

"Ce jardin est une représentation des tranchées. Elles sont normalement resserrées, étroites. On a au contraire voulu ouvrir ces tranchées. C’est le jardin de la paix donc on est plus dans la circulation, la liberté, les espaces ouverts, pour profiter du site. Les talus sont une métaphore, ils peuvent représenter des pays ou des personnes, distincts par leur forme ou leur composition. La paix, c’est aussi vivre ensemble. Alors, les plantes qui vont pousser sur les talus vont être reliées entre elle après quelques temps", détaille David Simonson. Le paysagiste a également souhaité faire revivre une nature sans doute disparue, "on peut imaginer qu’il y avait une flore qui était là, qui a été effacée", David Simonson n’a donc utilisé que des plantes locales pour composer son jardin.

Le jardin américain a été installé à côté d'anciennes tranchées, au pied du monument-ossuaire de la ferme de Navarin
Le jardin américain a été installé à côté d'anciennes tranchées, au pied du monument-ossuaire de la ferme de Navarin
© Radio France - Fiona Moghaddam
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"Réfléchir, méditer et sortir de cette guerre"

En lançant ce projet "jardins de la paix" en 2018, Gilbert Fillinger entendait mettre en place "des lieux où les gens peuvent se retirer, s’assoir, réfléchir, méditer, sortir de cette guerre. L’idée était qu’un artiste crée une œuvre, avec cette pensée de la paix et se projette dans le futur car la paix n’est jamais acquise." Alors, tout comme un jardin, il faut y veiller au quotidien : "Le jardin est quelque chose de vivant. On le construit, on le fait naître, tous les ans, c’est une naissance. Les plantes s’endorment ou meurent mais il y a toujours une renaissance dans le jardin." Il permet aussi d'aborder les questions d'écologie et de vivre ensemble pour le directeur d'Art et Jardins.

L’association Art et Jardins prévoit d’installer encore une vingtaine de jardins, si elle obtient suffisamment de financements (ils proviennent essentiellement de la région Hauts-de-France, du ministère des Armées ou de mécènes). Des projets de jardin allemand, indien, algérien sont déjà envisagés. À terme, ils s’étaleront de la Belgique jusqu’à la Suisse, en passant par tous les départements des Hauts-de-France et du Grand Est touchés par la guerre, le long de l’ancienne ligne de front et formeront ainsi un chemin de la paix.

Art et Jardins travaille d'ailleurs avec une association britannique, The Western Front Way, qui a créé la "Via pax", un parcours de 1 000 kilomètres, à pied ou à vélo, retraçant le "No man's land du front ouest de la Première Guerre mondiale", entre la Belgique et la Suisse. L'itinéraire doit intégrer la traversée des jardins de la paix.

L'Invité(e) des Matins du samedi
14 min