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Grèce : l'échec de Syriza ou la chronique d'un désenchantement

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Lors de son dernier meeting, Aléxis Tsípras, encore Premier ministre, avait pas demandé aux électeurs la chance d'exercer enfin un premier mandat, sans la tutelle des bailleurs de fonds.
Lors de son dernier meeting, Aléxis Tsípras, encore Premier ministre, avait pas demandé aux électeurs la chance d'exercer enfin un premier mandat, sans la tutelle des bailleurs de fonds.
© AFP - George Vitsaras / SOOC

Sur fond de crise économique et sociale profonde, les législatives de dimanche ont signé la victoire très nette de la droite. "Nouvelle Démocratie" revient au pouvoir après 4 ans et demi de gouvernement de Syriza. Retour sur l'échec d'une gauche radicale qui avait promis d'en finir avec l'austérité.

C’est un drôle de meeting de campagne, le dernier de Syriza et du Premier ministre Aléxis Tsípras sur la place Syntagma, face au Parlement, à deux jours de législatives que tous les sondages donnent perdues pour le parti au pouvoir. 

Aléxis Tsípras a beau exhorter ses milliers de sympathisants à faire barrage à une droite "revancharde" qui "a détruit (leurs) rêves et (leur) dignité", il a beau fustiger ces "princes avides de retrouver le pouvoir qui ont commencé à préparer leurs costumes dès le soir des européennes", le cœur n’y est pas vraiment et son "show" ressemble plus à une mise en garde pour ce qui se prépare qu’à une marche en avant conquérante.

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Ses affiches de campagne le montrent déjà le bras levé comme en signe d’au revoir au peuple grec. Et, à la fin de son discours, il ne cesse de revenir au micro sous les applaudissements pour appeler à aller aux urnes : une fois, deux fois, trois fois, comme un artiste qui ne peut quitter son public et fait durer la dernière. Avant finalement de quitter la scène sur la chanson "Hasta siempre", chanson hommage au "comandante" Che Guevara, son héros, chanson écrite au moment où le Che quitte le pouvoir… 

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Un désenchantement populaire

Dans la foule, personne n’est dupe. "Si le peuple choisit la droite, nous n’y pouvons rien, c’est la démocratie", se résigne Christos. Il travaille dans la pharmacie et préfère rappeler qu’Aléxis Tsípras a "dû prendre des décisions difficiles et (qu)’il n’avait pas le choix".  Décisions difficiles notamment pour couper encore dans les retraites, augmenter encore les impôts de la classe moyenne déjà si durement mise à contribution. C’est l’une des raisons du désenchantement. 

Athanasia, tee shirt orné d’un autocollant Syriza, salue l’homme d’Etat. "Je pense qu’il a le potentiel pour devenir une grande figure politique dans ce pays", nous dit cette retraitée qui a repris du service comme conférencière. Et d'ajouter :

Vous savez, la politique est l’art du possible. Parfois, les hommes politiques doivent faire un pas en arrière avant d’avancer de deux pas. Il a pris des risques mais pour accomplir ce qui est juste. Par exemple, sur la Macédoine, il savait qu’il y avait un risque énorme qu’aucun autre homme politique ou aucun parti dans le passé n’avait osé prendre. Lui, il a conclu cet accord sans se soucier du prix qu’il aurait à payer et ça c’est quelque chose que j’apprécie vraiment.                                                  
Athanasia

L’accord dit de Prespes (ou Prespa) a mis un terme à la querelle avec l’ancienne république yougoslave voisine, désormais appelée République de Macédoine du Nord. Un accord que toute une frange de la population ne lui a pas pardonné, l’usage du nom Macédoine étant très sensible dans un pays toujours chatouilleux sur la question de la nation et de la souveraineté.

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La trahison de l’été 2015 et des réformes inabouties

L’économie, la souveraineté nationale, deux des dossiers qui ont sans doute coûté cher à Aléxis Tsípras. Le pays dont il prend la tête début 2015 est épuisé par la crise et deux premiers plans d’austérité qui ont entraîné un cortège de faillites, de baisses des salaires et des retraites, de hausses des impôts et de la TVA… Tsípras a fait campagne sur la fin de l’austérité et soulève tous les espoirs. 

A l’été 2015, il engage un bras de fer avec l’Union européenne et convoque un référendum pour dire non à un troisième mémorandum des créanciers. Il appelle à voter "non" aux exigences de la troïka (Commission européenne, FMI, Banque centrale européenne), l’emporte haut la main (plus de 60%)… mais signe malgré tout le document et engage un nouveau tour de vis. Cette trahison lui a coûté très cher quatre ans plus tard, en ce mois de juillet 2019.

"C’est un désenchantement populaire, commente Filippa Chatzistavrou, professeur de sciences politiques à l’université d’Athènes, sachant que Tsípras n’a pas réussi à sortir du carcan de l’austérité. Mais, au-delà, nombre de ses électeurs attendaient des réformes hors du champ économique et budgétaire, comme la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la réforme de l’administration ou la lutte contre la corruption__. Ces réformes n’avaient pas besoin de l’aval des bailleurs de fonds et en plus auraient pu rapporter de l’argent au budget. Mais il ne les a pas menées."

"C'est un désenchantement sur les principes de ce que doit être un parti de gauche. (...) Tsípras s'est déradicalisé" selon la politologue Filippa Chatzistavrou

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"Effritement de la conviction idéologique et politique"

Un désenchantement donc, tout autant idéologique que social et économique. "Un désenchantement sur les principes de ce que doit être un parti de gauche", précise l’universitaire. Filippa Chatzistavrou a fait ses comptes : entre les législatives de septembre 2015 et les européennes de mai 2019, Syriza a perdu un peu moins d’un million de voix, qui se sont partagées entre l’abstention ou de petits partis. "Ce n’est pas la droite qui gagne, mais Syriza qui perd. Il y a un effritement de la conviction idéologique et politique.

C’est donc la fin d’une expérience unique en Europe, celle qui a vu un mouvement de gauche radicale arriver aux commandes d’un pays en proie à une crise économique et sociale profonde.

Pourquoi ? Comment ? Georges Prévélakis, spécialiste de géopolitique, met en cause l’exercice du pouvoir :

Tsípras a bénéficié de la colère de la population pour arriver au pouvoir. Mais dans l’exercice, il s’est peu à peu enfermé dans un petit cercle, a perdu contact avec la réalité. Ils sont devenus d’une grande arrogance, au point qu’ils ne s’attendaient pas à une telle chute lors des européennes. L’entourage de Tsípras pensait limiter la casse à 1 ou 2 points. 

Mais près de 10 points ont finalement séparé Syriza de Nouvelle démocratie au soir du 26 mai. Et c’est un Aléxis Tsípras visiblement défait qui annonce d’une voix blanche sa décision de convoquer des élections anticipées à l’issue des scrutins locaux de juin. 

Filippa Chatzistavrou partage en partie cette analyse. "Aléxis Tsípras s’est davantage focalisé sur sa viabilité politique. Sur sa carrière. Il est d’ailleurs intéressant de voir comment il a géré le parti depuis 2015. A l’origine, Syriza est un mouvement, pas un parti. Un mouvement qui venait de la société, un mouvement pluraliste avec plusieurs expressions des gauches : la gauche féministe, la gauche écologique, la gauche marxiste. Aujourd’hui, c’est un petit parti avec une base de plus en plus réduite. Il n’a pas réussi à faire venir des membres et à renforcer la base du parti."

Syriza : un mouvement devenu un parti avec ses apparatchiks

Sans oublier le fonctionnement de Syriza, assez peu démocratique, de plus en plus hiérarchisé avec un leader et un petit groupe de conseillers. "Ils font penser à des apparatchiks, poursuit l’universitaire. C’est un petit groupe de gens qui décident de tout."

Syriza a en effet subi une hémorragie. Les cadres les plus prometteurs et les plus talentueux ont été poussés vers la sortie ou sont partis. Certains sont retournés vers la social-démocratie, (Kinal, l’ex parti socialiste Pasok), d’autres ont rejoint de petites formations comme celle de Yannis Varoufakis. On se souvient que, ministre des Finances très médiatique d’Aléxis Tsípras, Varoufakis avait rompu avec éclat au lendemain du référendum de juillet 2015 parce qu’il ne pouvait cautionner l’austérité. Son petit parti MeRA25, le Front de désobéissance réaliste européen, a fait son entrée au Parlement grec à l’issue des législatives du 7 juillet 2019, en remportant 9 sièges.

© AFP - Valentina Breschi, Patricio Arana

Syriza entend maintenant se reconstruire dans l’opposition et jouer un rôle important. Aléxis Tsípras est parvenu à limiter la casse par rapport au européennes et à la chute qui lui était promise par les sondages pour ces législatives. Il conserve 86 députés (contre 144 dans l’assemblée sortante), loin des 158 de "Nouvelle démocratie" qui dispose seule de la majorité absolue. Il sera donc difficile à Syriza d’empêcher l’adoption du programme de gouvernement détaillé par Kyriakos Mitsotakis et qui prévoit, outre des baisses d’impôts très attendues par tous les Grecs, un durcissement du code pénal et une relance des privatisations. 

La fin de la radicalité ?

Au soir de la défaite, Aléxis Tsípras a toutefois promis de "défendre les acquis des travailleurs" et de mener une opposition active à la tête d’un "grand parti de gauche moderne et enraciné dans la société". Syriza rentre dans le rang, se transforme en parti social-démocrate qui va jouer le jeu de l’alternance en Grèce, prenant la place de l’ex Pasok, qui n’a obtenu que 22 sièges. Syriza s'est en quelque sorte déradicalisé.

La gauche radicale n’aura donc été qu’une parenthèse en Grèce, 4 ans et demi entre deux gouvernements de "Nouvelle démocratie". Mais l’échec de Syriza va peut-être au-delà de celui d’un parti et d’un homme. Pour Filippa Chatzistavrou, il signe aussi pour nombre de Grecs l’impossibilité de voir la gauche transformer la société :

Pour les Grecs, cet échec signifie que la gauche au pouvoir, cela ne peut pas marcher, explique-t-elle, qu’elle ne peut être qu’une force d’opposition ou de résistance. Pour les Grecs, désormais, un parti de gouvernement est forcément un parti d’ajustements.                  
Filippa Chatzistavrou

Mais que dire du parti de Yannis Varoufakis qui a obtenu 9 sièges et développe une rhétorique radicale naguère défendue par Syriza ? "Il est vu comme le nouveau Syriza, tranche l’universitaire, qui fera à son tour une mutation idéologique dans quelques années et trahira ses promesses et son langage s’il parvient au pouvoir."

Lors de son dernier meeting, à l'avant veille du scrutin, Aléxis Tsípras, encore Premier ministre, n'avait pas demandé aux électeurs de lui donner un second mandat, mais la chance d'exercer enfin un premier mandat, sans la tutelle des bailleurs de fonds. La Grèce reste sous surveillance mais n'est en effet plus soumise à la troïka. Il n'aura finalement connu que l'exercice du pouvoir étroitement contrôlé par les marchés.