Publicité

Grèves : 2019 comme 1995 ? Le jeu des sept différences (malgré pas mal de ressemblances)

Par
Manifestation contre le plan Juppé à Caen le 10 décembre 1995
Manifestation contre le plan Juppé à Caen le 10 décembre 1995
© AFP - Mychèle Deniau

Beaucoup voient dans le mouvement social qui a débuté le 5 décembre l'acte II de la mobilisation contre le Plan Juppé en 1995. La référence est inquiétante pour la majorité, galvanisante pour les grévistes qui avaient eu gain de cause. Mais que vaut-elle à la loupe des sciences sociales ?

Un peu comme on dirait “Chiche !”, l’évocation de 1995 a bruissé dès les premières heures du préavis de grève contre le projet de réforme des retraites du gouvernement Philippe. Alors que la toute première journée de mobilisation, le 5 décembre, affichait des taux de mobilisation devenus rares (plus de 50% de grévistes  à l'école primaire, 87% des conducteurs à la SNCF, plus d’un million de personnes dans la rue), la comparaison avec le vaste élan de protestation du Plan Juppé, il y a vingt-quatre ans s’est installée pour de bon. Elle résonne chez des commentateurs, mais aussi chez les manifestants et les grévistes eux-mêmes : ils sont aussi nombreux, parmi ceux-là, à faire référence à 1995, qui tient comme une date de victoire, et la démonstration que la rue peut faire reculer le pouvoir. 

En savoir plus : Grève : peut-on comparer décembre 2019 à décembre 1995 ?

Du point de vue des observateurs, la référence à 1995 montre d’abord qu’en vingt-quatre ans, le conflit social a largement mué, et qu’on s’est en quelque sorte déshabitué des grandes mobilisations - à commencer par les médias. Du point de vue des adversaires de la réforme mobilisés, en revanche, la référence témoigne plutôt d’un élan qu’on se donnerait : en assemblée générale ou dans les cortèges par exemple, la comparaison donne du souffle. Ce n’est pas rien en soi, et moins dérisoire qu’il pourrait y paraître : de longue date, les militants tiennent l’histoire et une forme de culture des luttes sur le temps long pour d’authentiques outils émancipateurs.

Publicité

Mais, au-delà du souvenir galvanisant d’un hiver où marcher donnait gain de cause, que vaut au juste cette analogie qui s’est installée rapidement ? Sur le front des luttes sociales, les comparaisons à chaud sont vite bancales, comme on a pu le voir à l’amorce du mouvement des Gilets jaunes. Cette fois aussi, on distingue des contrastes qui empêchent de tracer une stricte équivalence entre 1995 et 2019. Et qui invitent plutôt à regarder ce que la comparaison nous raconte dans le fond de l’évolution des mouvements sociaux, en en profitant pour revisiter au passage pas mal de travaux académiques sur les mouvements sociaux. Jouer un peu trop vite au “jeu des sept erreurs” n’est pas seulement démobilisateur pour les grévistes et les manifestants. C’est aussi en partie impropre, car les points communs ne relèvent pas que d’une bonne vieille méthode Coué. Il existe bel et bien une parenté, et des similitudes qui expliquent l’omniprésence de la référence.

On peut bien sûr citer les chiffres de participation, grève et manifestations confondues. Et noter que le rail (SNCF et RATP confondus) sont toujours massivement mobilisés, comme les Assemblées générales de cheminots s’étaient installées en épicentre de la contestation en 1995 : c’est par exemple à l’une d’entre elles, à la Gare de Lyon, qu’on avait entendu Pierre Bourdieu prendre à parti les tenants de la réforme Juppé au nom d’un “choix de civilisation”, le 12 décembre 1995. 

Cette fois, la capacité de blocage des salariés du secteur du rail reste clef, même si l’éducation nationale affiche des taux de mobilisation très élevés, qui s’installent dans le temps et qui doivent beaucoup à la mobilisation il y a un an contre les réformes portées par Jean-Michel Blanquer.

À lire : SNCF : quand la réforme jetait Ricœur contre Bourdieu... il y a 24 ans

Cette année encore, on peut noter aussi que les mots d’ordre sont avant tout défensifs (“Pas touche à ma retraite”) et pas plus offensifs qu’en 1995. Ca raconte principalement une évolution de la pratique du conflit social depuis que le droit s’est consolidé : alors que, depuis la légalisation du droit de grève en 1864, les premières grandes mobilisations qui courront jusqu’aux années Trente se sont structurées autour de conquêtes sociales et de revendications de droits et de protections nouvelles, voilà plus de 70 ans maintenant qu’on assiste moins à des mobilisations “pour” que “contre”, tandis que l’Etat providence né sur les cendres de la Seconde guerre mondiale n’en finit pas de muer.

On peut également noter un même registre politique dans le camp des adversaires de la grève : les manifestants qui battent le pavé contre une retraite plus tardive sont aujourd’hui renvoyés à une forme de passéisme, voire de nostalgie d’un Etat-Providence relégué au musée. Tandis qu'en 1995, Jacques Chirac, Président de la République, sortait du Conseil des ministres du 13 décembre pour dire que Juppé irait au bout de sa politique “parce que tout simplement, il n’y en a pas d’autre” et que Nicole Notat, à la CFDT, brocardait “des actes syndicaux d’arrière-garde”, en 2019 c’est BFM qui twittait, le 12 décembre : “Transports : la CGT menace Noël”. Avec, dans les deux cas, un recours massif aux registres de la “prise d’otage”, directement héritiers de la couverture des affrontements entre grévistes et “jaunes” cent ans plus tôt  : même si, en 2019, la grève a mué, une part de son enjeu continue de se jouer bien dans l’entrave du travail des autres (et pas seulement dans le fait de ne pas travailler, soi).

Une autre filiation apparaît enfin, qui est sans doute passée davantage inaperçue mais ne dit pas rien de la mobilisation telle qu’elle a rassemblé dès l’aube : sur le site de la revue Contretemps, Rémi Azemar, qui prépare une thèse d’anthropologie historique, note qu’en 1995 aussi, le vaste mouvement de grève avait été précédé de quelques semaines par une manifestation pour les droits des femmes.
Cependant, on peut pointer au moins autant de dissemblances qui font que 2019 n’est pas le duplicata de 1995. Et qui éclairent surtout l’évolution des mouvements sociaux telle que peuvent la dépeindre des travaux de sciences sociales depuis plusieurs années.

Manifestation contre le plan Juppé à Paris le 12 décembre, au pic du mouvement
Manifestation contre le plan Juppé à Paris le 12 décembre, au pic du mouvement
© Getty - Lily Franey / Gamma Rapho

1. Le tempo

En 1995, le pic de la mobilisation avait été atteint au dix-huitième jour du mouvement (le 12 décembre), ce qui rend forcément la comparaison du 5 décembre un peu approximative : à l’époque, le mouvement s’était largement ancré dans la durée, avant de rassembler plus large encore - ce qui reste à voir pour 2019. Il y a vingt-quatre ans comme cette année, le nombre de grévistes avait eu plutôt tendance à refluer au début de la deuxième semaine de grève, pour mieux rebondir. De ce point de vue, la solidité de l’analogie dépendra par exemple de la mobilisation d’une journée comme celle de mardi 17 décembre, d’autant plus que la CFDT a entre-temps rejoint le mouvement.

Or cette question du rythme de la grève, qui apparaît désormais moins monolithique mais plus fragmentée, est décisive: désormais, les organisations syndicales sont plus nombreuses à privilégier des grèves perlées, “reconductibles”. Sur le papier et selon les termes du préavis, il s’agit bien d’un appel à une “grève illimitée”. Mais dans la réalité, les syndicats encouragent souvent davantage un conflit long, quitte à ce que les salariés posent des demies-journées de grève plus souvent  - à Radio France par exemple, le mot d’ordre des tracts de la CGT face aux licenciements annoncés est : “On entre, on sort, on tient”. Dès lors, le succès d’un mouvement tient aussi à sa durée, et à sa capacité de désorganisation de l’activité à moyen terme.

Or ce n’est pas anodin : on comprend en lisant par exemple la sociologue Sophie Béroud, qui depuis quinze ans produit des travaux importants sur les mouvements sociaux, que les grèves sont loin d’avoir disparu contrairement aux apparences : elles se sont plutôt réinventées. Quitte à devenir souvent, au passage, plus transparentes, moins médiatisées, ou plus diluées. Qui ainsi se souvient qu’en 2012, les ouvriers d’une filiale de chez Renault ont considérablement entravé la production tout au long de l’année, en désorganisant la chaîne de production par de multiples débrayages fractionnés ? Leur mobilisation, pourtant massive et cruciale sur le terrain, était pratiquement passée inaperçue : bien que longue et réellement paralysante pour l'industriel, elle rompait trop avec l’idée qu’on se fait communément d’une grève pour apparaître sur les radars.

La mobilisation à coups d’arrêt du travail, qui n’a pas disparu, est aujourd’hui plus locale : elle se joue d’abord à l’échelle d’une entreprise ou d’un site. Et désormais ce sont davantage les manifestations qui font date… quitte à ce qu’une partie du cortège pose une demie-RTT pour rallier le rassemblement. Un détail ? Pas vraiment quand on sait qu’on manque de statistiques pour objectiver, en France, la participation aux mouvements sociaux. Seules les journées de grève (on parle de “journées perdues”) sont ainsi comptabilisées officiellement, alors que sur le terrain, on observe d’autres manières de se rendre disponible pour un conflit social… qui, du coup, a toutes les chances d’apparaître minoré si la loupe est tronquée. C'est vrai notamment pour la participation éventuelle de salariés du privé. C’est d’autant plus épineux que les chercheurs soulignent bien que, depuis le milieu des années 80, la participation à des assemblées générales a eu plutôt tendance à prendre de l’importance, au point de primer sur le fait de se déclarer gréviste, dans une mobilisation.

La réforme des retraites selon l'autrice Emma
La réforme des retraites selon l'autrice Emma
- Emma

2. Les acteurs

En 1995, Alain Juppé n’avait justement pas pris la CFDT à rebours. On était dix ans après la fameuse déclaration d’Edmond Maire, son patron réformiste (“La grève est devenue archaïque”, c’est 1985). Nicole Notat soutenait la réforme, même si une partie de sa base s’était désolidarisée de l’état-major, pour manifester malgré tout. Vingt-quatre ans plus tard, Laurent Berger, nouveau patron du syndicat réformiste, a finalement appelé à rejoindre le mouvement. Mais les interprétations divisent et certains y voient un habile calcul de la majorité, qui pourrait tout aussi bien s’être donné de l’air en laissant cristalliser des points de blocage (l’âge pivot notamment, que Berger refuse vigoureusement)... qui deviennent soudain autant de leviers de négociation.

Mais la question des acteurs est aussi celle de leur poids respectif. Si le taux de syndicalisation (qui s’est effondré, divisé par trois en cinquante ans), est à peu près stable et que le gros de la chute était déjà absorbé en 1995, la place des syndicats dans le rapport de force n’est pas tout à fait identique. Depuis vingt-cinq ans, même les syndicats les plus distants des gouvernements apparaissent souvent davantage comme des partenaires de négociation que des forces de blocage sur le terrain. C’est vrai de la CGT, mais aussi de Force ouvrière, qui reste plus souvent associé à des parti-pris pragmatique que ne le laisserait entendre l’option de la "grève générale" qui a pu figurer au programme de ses congrès. Et on a vu qu’en 2008 et en 2010 par exemple, la CGT comme la FSU, tête de file des mouvements sociaux, avaient préféré des journées dites “saute mouton”, espacées dans le temps, voire des pétitions plutôt qu’un appel à la grève générale. Dans un article pour la revue Agone paru en 2015, le sociologue Baptiste Giraud rappelle combien ce choix a été “contesté par une partie des militants, qui y a vu une volonté, de la part de ces directions, d’éviter un affrontement plus radical avec le gouvernement et le patronat afin de maintenir leur position dans l’espace concurrentiel de la négociation collective”.

3. Le contexte … 4 et la géographie

Comme le souligne l’historienne des mouvements sociaux Danielle Tartakowsky (par exemple, dans Le Monde le 4 décembre), les deux mobilisations ne s’inscrivent pas dans la même temporalité. En 1995, ceux qui se soulevaient contre le gouvernement Juppé avaient derrière eux un cycle de douze années de mobilisation, depuis la fronde contre la loi Savary en 1984 en passant par les lois Debré sur l’immigration. C’est-à-dire, pour la chercheuse, “une période où les mouvements venaient à bout des projets de loi”, où “la manifestation faisait figure de référendum d’initiative populaire”.

On ne peut pas en dire autant en 2019 - en tous cas du point de vue des victoires syndicales. Depuis le retrait du CPE en 2006 par Dominique De Villepin, les derniers conflits sont apparus plus larvés qu’étincelants, et la phrase de Jean-Pierre Raffarin de 2003 a sédimenté : “Ce n’est pas rue qui gouverne”. A l’époque, “la rue” désignait d’abord une foule sous la houlette des organisations syndicales, et signalait donc leur capacité à mobiliser large. Aujourd’hui, “la rue” a changé : elle agrège désormais des horizons plus contrastés. 

Entre temps, le mouvement des “gilets jaunes” a montré un autre visage de la confrontation sociale, qui épouse en partie certaines lignes de force anciennes (par exemple, le rapport aux élites)... mais pas toutes. Ainsi, le rapport à la politique qui trouve aujourd’hui à s’exprimer dans les manifestations et les grèves est en partie imprégné par un recrutement nouveau : parmi les foules mobilisées le 5 décembre, des militants et des manifestants rompus aux mobilisations, et d’autres plus récents. En témoigne par exemple la carte des manifestations, avec des cortèges dans plusieurs villes de France de taille moindre, comme Albi pour n’en citer qu’une. Cette nouvelle géographie témoigne d’une filiation avec la mobilisation des “gilets jaunes” depuis un an. A l’inverse, alors que Lyon, à l’époque deuxième ville de France devant Marseille, avait défié le gouvernement Juppé en défilant, la mobilisation 2019 est apparue relativement moins importante.

Cheminot pendant la manifestation du 5 décembre 1995 à Paris
Cheminot pendant la manifestation du 5 décembre 1995 à Paris
© AFP - Pascal Guyot

5 La dimension intersyndicale forte et les cheminots en pointe

Le poids des cheminots et, plus généralement, des transports, dans la grève est important en 2019. Comme il l’avait été en 1995. Mais ce qui frappe par exemple, c’est la disparition du lien avec les postiers, alors qu’historiquement, ce couple interprofessionnel fut longtemps un ferment décisif de mobilisation. Ainsi, en 1995, plus de 110 centres de tri avaient cessé le travail sur 137. Mais quelque chose a changé : l’époque n’est plus aux grands centres de tri sur le flanc des gares, où cheminots et postiers se côtoyaient concrètement, physiquement, au quotidien. Militer ensemble passe aussi par se connaître dans la vie et, parfois, partager la cantine.

Or cette échelle interprofessionnelle est cruciale. Dans les médias, cette dimension est souvent minorée, voire carrément tue. Aujourd'hui comme hier, pourtant, des AG interprofessionnelles tentent de recruter dans le but de faire mieux boule de neige. Plusieurs se sont tenues ce samedi 14 décembre, par exemple - le plus souvent sans grande visibilité : à la Une des journaux, on évoque plus souvent "la grève des transports" qu'un préavis de grève générale, interprofessionnelle et reconductible. 

Aujourd’hui, il apparaît alors d’autant plus délicat de faire prendre ce fond de sauce interprofessionnel que la culture confédérale ne s’était pas imposée sans peine, par exemple à la CGT ou à Force Ouvrière, si l’on en juge par l’enquête que consacrait à FO le sociologue Karel Yon, qui a soutenu en 2009 une thèse sur les rapports entre politique et syndicalisme. Aujourd’hui que les conflits se vivent plutôt à l’échelle d’une entreprise voire d’un site, fédérer large ne coule pas toujours de source. On peut voir dans la rareté des caisses de grève confédérales un des signaux de l'émergence laborieuse d'un échelon interprofessionnel.

Il faut toutefois nuancer ce chant du cygne : on distingue malgré tout des signaux d'un engagement macro qui viendrait mobiliser par-delà les appartenances et les revendications sectorielles ou locales. 2019 a montré une foule diverse dans la rue, et des taux de mobilisation importants aussi bien dans l’Education nationale, les hôpitaux, que dans les transports. Et depuis quelques années, des professions qui n’auraient jamais débrayé s’affichent parfois explicitement en grève, à l’instar des routiers par exemple, qui préféraient les fameuses “opérations escargot” aux grèves. En outre, le recrutement dynamique que peuvent permettre les réseaux sociaux peut tout autant être vu comme un outil pour compenser un affaissement du sens confédéral.

En outre, si 1995 a vu la victoire d’un mouvement large et largement interprofessionnel, la réalité du terrain pendant la mobilisation tord plutôt le coup aux visions simplistes : ainsi, quand on lit ce que le chercheur Didier Leschi retranscrit de ses observations depuis la Gare de Lyon, au mois de décembre 1995, on comprend que la réalité fut plus nuancée. Dans un article paru en 1997 dans la revue Sociologie du travail, on le lit qui s’étonne : 

Jeudi 14 décembre, Gare de Lyon, compte rendu d’enquête.                                    
Les assemblées générales sont organisées par catégories sur la base des structures administratives de la SNCF. Je suis surpris par cet éclatement. Les liaisons entre les groupes en grève se font par l’intermédiaire des responsables des structures syndicales [...]                                    
"Agents commerciaux de la vente et des transports” : l’AG a lieu dans le local commercial de la réservation à côté des guichets de vente des billets. Cette assemblée générale débute à 10 h.

“Agents de conduite” : le point de rendez-vous se situe au-delà du bout des quais dans un périmètre qui est intégralement réservé à la conduite.”

6. Recherche culture de grève désespérément ?

Parmi les différences entre 1995 et 2019, certains évoquent une certaine culture de la grève qui irait s’amenuisant. Ceux-là prennent souvent le décompte des “jours perdus” comme indice, dont on a vu qu’il ne tenait pas compte des demies-journées ou des débrayages ponctuels… et encore moins des RTT posées par les salariés du secteur privé, de moins en moins nombreux à faire grève. Mais les salariés ont-ils pour autant perdu la sève de ce que l’historienne Michelle Perrot nommait “l’échappée belle” pour dire l’énergie et la part d’enthousiasme dont peuvent témoigner ceux qui entrent dans le rapport de force ?

Si le taux de syndicalisme et la baisse des journées totalement grèvées actent un recul, la difficulté à alimenter les caisses de grève semble plutôt attester de cette tendance : qui abonde aujourd’hui au pot… dont de nombreux salariés ignorent tout simplement l’existence ? C’est une part de culture du salariat qui semble s’être estompée, alors qu’aujourd’hui on lit souvent qu’il n’y a plus d’ouvriers en France. En fait, si, mais il se trouve que 93% des entreprises de l’industrie en France sont des PMI, qui concentrent la moitié des emplois industriels. Et où les organisations syndicales sont loin d'être toujours représentées. Si le syndicalisme s’est constitué (dans l’ordre, après le droit de grève) avec le passage de l’atelier familial à la manufacture industrielle, l’éclatement des emplois et le morcellement du paysage salarié a bien contribué à diluer une forme de culture de l’engagement, et complique la mobilisation.

Mais là aussi, les raccourcis sont périlleux : dans un entretien à la revue Vacarme (avec Sophie Béroud), le chercheur Stéphane Sirot disait déjà en 2004 : “Les caisses de grève sont censées résoudre cette double contrainte. Mais, historiquement, celles-ci restent plutôt rares et plutôt maigres, hormis quelques conflits emblématiques, comme 1936 ou 1947.” 

Et saviez-vous, au passage, qu’il a même existé des caisses de grève patronales - dans la métallurgie par exemple ?

7. La réponse des forces de l’ordre

Enfin, la manière dont les forces de l’ordre, depuis les “gilets jaunes”, circonscrivent une manifestation, impacte aussi la taille d’un cortège dans la mesure où certains pourraient bien avoir renoncé à battre le pavé par crainte des violences policières. Contrairement à 1995.