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Grimpe ou meurs : les 914 mètres en "solo intégral" d'Alex Honnold

Par
Alex Honnold lors de l’ascension d’El Capitan, dans le parc national de Yosemite (Californie).
Alex Honnold lors de l’ascension d’El Capitan, dans le parc national de Yosemite (Californie).
- JIMMY CHIN / NATIONAL GEOGRAPHIC

L'Américain Alex Honnold a réalisé une ascension qui entre tout droit dans l'histoire de l'escalade : grimper sans assurance aucune la fameuse paroi El Capitan, dans le parc de Yosemite. L'exploit, filmé et diffusé ce dimanche sur National Geographic, a reçu l'Oscar 2019 du meilleur documentaire.

Il prend le temps de s'asseoir au bord de la falaise, ouvre son petit sac à dos, enfile une casquette... Un sourire se dessine alors sur son visage. "So delighted, so delighted" ("Quel émerveillement, quel émerveillement"), c'est par ces mots qu'Alex Honnold manifeste sa joie simple d'avoir gravi les 914 mètres de la paroi de granit d'El Capitan. Peut-être aussi d'être vivant...

Le 3 juin 2017, pendant 3 heures et 56 minutes, le jeune alpiniste a grimpé à mains nues, seul et sans être assuré par aucun matériel, la célèbre voie Freerider. Cette voie est si difficile que personne ne pouvait imaginer qu'il était possible de l'escalader en free solo (solo intégral). Une façade abrupte de granit où quelques longues failles verticales alternent avec des dalles lisses et des prises de mains qui frôlent l’inexistant, mettant à rude épreuve la force des doigts, des mains, des poignets et des épaules. Comme l'explique Tommy Caldwell, une autre référence mondiale de l'escalade et ami d'Alex Honnold :

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Ça demande de réussir une performance du niveau d'une médaille d'or olympique, sauf que là, si tu ne décroches pas la médaille d’or, tu es mort.

L'équilibre en effet doit être parfait, la stabilité émotionnelle et la concentration, à toute épreuve. Bref, un engagement maximum qui ne laisse pas de place pour la moindre erreur. Car l'erreur, c'est la chute dans le vide, un vide de plusieurs centaines de mètres, une mort assurée.

Sur cette photo, Alex Honnold est en pleine ascension d’El Capitan, sans corde ni équipement de sécurité. Il est devenu la première personne à réaliser en solo intégral l’ascension de cette paroi.
Sur cette photo, Alex Honnold est en pleine ascension d’El Capitan, sans corde ni équipement de sécurité. Il est devenu la première personne à réaliser en solo intégral l’ascension de cette paroi.
- JIMMY CHIN, NATIONAL GEOGRAPHIC

El Capitan, l’un des monstres de roche les plus mythiques du monde

Avant de s'attaquer à mains nues à ce titan de granit le 3 juin 2017, Alex Honnold s'est entraîné pendant deux ans. Son projet n'était pas motivé par un coup de tête, ni par la volonté de se **"**faire un nom". Cette idée qui pouvait sembler folle au commun des mortels, il la mûrissait depuis 2009. Mais les difficultés techniques mettait encore cette paroi hors de sa portée. 

Au début des années 1950, El Capitan était considéré comme inattaquable. Le parc du Yosemite était alors seulement une destination touristique privilégiée pour le camping, la randonnée et les magnifiques paysages qu'offrait sa vallée. 

Mais trois pionniers obstinés**,** Warren Harding, Wayne Merry, et George Whitmore, décidèrent un jour de voir ce paysage d'un autre œil, et parvinrent en 1958 à gravir la paroi en onze jours, après avoir passé une année entière à équiper (défigurer, diront certains) la face du rocher à coup de marteaux, de pitons, de cordes fixes, aidés de quelques litres de vin rouge. Ils ouvraient, sans le savoir, la course au "Big Wall" et allaient écrire avec beaucoup d'autres les grandes heures du Yosemite, faisant du parc le terrain de jeu des grimpeurs du monde entier. 

Alex "no big deal" Honnold

Enfant plutôt taciturne et isolé, Alex Honnold découvre l'escalade à onze ans. C'est pour lui une voie d'épanouissement, une révélation qui lui permet de s'émanciper de parents distants et manifestant très peu leur affection. Avec son van aménagé, il séjourne des mois durant dans la vallée et enchaîne les parois. Son premier fait d'armes, qui lui vaut une reconnaissance du monde de la "grimpe" : enchaîner en une seule journée et en solo intégral la voie Astroman et le Rostrum. Certains néanmoins sont sceptiques et pensent qu'il s'agit d'un canular. Peu importe, Honnold continue de réaliser des exploits en tentant des premières : la face nord-ouest du Half Dome au Yosemite en 2008, qu'il fait en onze heure, tout comme le Nose, une autre voie connue pour sa difficulté. Pour autant, même si sa notoriété est grandissante, il impressionne par son incroyable modestie, au point qu'on le surnomme Alex "no big deal" Honnold.

Au sommet d'El Capitan, situé dans le parc national de Yosemite, Alex Honnold regarde la voie Freerider par laquelle il est monté.
Au sommet d'El Capitan, situé dans le parc national de Yosemite, Alex Honnold regarde la voie Freerider par laquelle il est monté.
- JIMMY CHIN, NATIONAL GEOGRAPHIC

"Mon rêve absolu a toujours été de libérer El Cap en solo intégral"

La discipline du  "free solo", ou solo intégral en français, compte peu de pratiquants. Et pour cause, l'erreur n'y a pas sa place : toute chute est mortelle. Certains considèrent que les risques encourus sont trop élevés et que cette pratique devrait être interdite. Pour d'autres, et Alex Honnold en fait partie, il s'agit de l'expression la plus pure de l'escalade. Le rocher et soi. En France, dès les années 1980, Patrick Edlinger, surnommé "l'ange blond" depuis ses exploits dans les gorges du Verdon, popularise cette pratique et jette les bases des films d'escalade, avec le documentariste et journaliste Jean-Paul Janssen, à l'aide de caméras embarquées sur les parois.

En savoir plus : Patrick Edlinger : l'alpinisme à mains nues

"Il y a quelques années, lorsque j’ai commencé à me mettre en tête cette ascension en solo de "Freerider", il y avait une demi-douzaine de longueurs où je me disais : 'Oh c’est un mouvement effrayant ça, et là, c’est une séquence qui fait peur, et cette dalle-là, et cette traversée aussi et…'" Nous sommes en 2016, et Alex Honnold répète inlassablement des descentes en rappel depuis le sommet de la falaise pour reconnaître centimètre par centimètre son parcours et en repérer les difficultés. Il soigne ses prises minutieusement, et à l'aide d'une brosse à dents, s'assure que la roche est propre, vierge de toute trace végétale ou de cailloux. Cette préparation intensive, il la consigne dans son petit cahier : "Mettre la main à gauche, micro-prise quelques millimètres, décaler le pied droit, ramener la main droite...". Honnold connait par cœur chacun des mouvements qu'il aura à réaliser, du début à la fin de la voie.

Pendant des mois, Alex Honnold a noté minutieusement dans un carnet chaque mouvement, pour ne plus rien laisser à l'improvisation.
Pendant des mois, Alex Honnold a noté minutieusement dans un carnet chaque mouvement, pour ne plus rien laisser à l'improvisation.
- Jimmy Chin, NATIONAL GEOGRAPHIC

Ne pas laisser les besoins du film devenir plus importants que l’existence d’Alex

L'équipe technique qui l'entoure pour le filmer, emmenée par le réalisateur Jimmy Chin (auteur, avec son épouse Elizabeth Chai Vasarhelyi, d'un magnifique premier film intitulé Meru), est la plus restreinte possible. Cameramen, photographes et techniciens, tous sont des alpinistes confirmés et connaissent bien l'environnement dans lequel va évoluer Alex Honnold. Leur principale frayeur ? Le déconcentrer et provoquer sa chute lors du tournage, comme l'expliquera Jimmy Chin :

On ne devait pas laisser les besoins du film devenir plus importants que l’existence d’Alex. On devait isoler Alex de la pression de la production. On ne voulait pas le stresser avec les problèmes de production.

Le samedi 3 juin 2017, à la lueur de sa frontale, Honnold part pour l'ascension de sa vie. Imaginez-vous au pied de la paroi, vous levez la tête et découvrez alors la raideur surplombante de l'équivalent de presque trois tours Eiffel. Lorsqu'il s'élance dans la nuit, il est 5h32. Il a mis ses chaussons et lacé son sac de magnésie autour de ses hanches. C’est tout. Seul dans l'obscurité, il commence à s'élever. Vite, très vite. Après des centaines de mouvements de mains et de pieds, 3 heures et 56 minutes plus tard, à 9h28, avec une exceptionnelle maîtrise de ses émotions, Alex Honnold atteint le sommet d’El Capitan. Son rêve est réalisé. Son ami Tommy Caldwell, lui-même grand grimpeur, dira qu'il considère l’exploit comme un "atterrissage lunaire de la grimpe en solo". Pour Honnold, "le plus important avec le solo intégral, c'est de savoir abandonner".

Free Solo, le film retraçant l'exploit d'Alex Honnold récompensé par l'Oscar du meilleur documentaire, sera diffusé une dernière fois sur la chaîne National Geographic dimanche 7 avril à 17h10.

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